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Au mauvais bout du cocotier
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Ça se passait lors d'une tournée littéraire dans le Rust Belt, il y a deux ans. À la Michigan State University, campus d'East Lansing. Attablé avec de jeunes universitaires inscrits aux cours de creation writing, je jouais l'écrivain en visite.
J'avais de la difficulté à prendre mon rôle au sérieux, notez bien, puisque mes bouquins n'étaient pas encore traduits en anglais - mais on comptait sur moi pour représenter la jeune littérature québécoise, alors je représentais. Mes interlocuteurs, une bande de vingtenaires inutilement intimidés, avaient la délicatesse de laisser croire que le sujet ne les laissait pas complètement froids.
À la fin du repas, j'ai retourné le porte-voix et leur ai posé mes questions. En fait, je voulais surtout leur demander: Que lisez-vous? Qu'est-ce qui vaut la peine d'être lu en ce moment dans la littérature contemporaine des États-Unis, du point de vue d'un étudiant de 22 ans?
Mes interlocuteurs ont lancé une réponse unanime - ce qui s'appelle unanime. D'une seule voix. Consensus spontané. "Chuck Palahniuk!"
Avec un point d'exclamation.
Étrange spectacle que cette demi-douzaine d'étudiants discrets, gars et filles de la classe moyenne, jeans et t-shirt, inscrits dans une petite université du Midwest, qui acclament en chœur le subversif auteur du non moins subversif roman Fight Club.
Que peut-on déduire de cette réponse? Des tas de choses intéressantes sur la classe moyenne, certes. Mais aussi qu'en littérature, la notion d'avant-garde est moins poétique, politique ou économique que générationnelle.
En effet, il y a fort à parier que les lectures des jeunes universitaires états-uniens, en particulier les lectures consensuelles, formeront le nouveau canon littéraire dans les prochaines décennies. C'est le principe du cocotier: tôt ou tard, les jeunes qui montent secouent du faîte de l'arbre les jeunes d'hier.
On n'est jamais qu'à quelques années d'une mauvaise chute.
Bref, bref, bref. Je me suis mis à lire Palahniuk. Or, ma lecture est un peu gâchée par toute cette histoire d'avant-garde, de progrès et de génération. Que voulez-vous, en tant que Nord-Américain francophone sur le second versant de la trentaine, j'ai non seulement l'impression d'approcher du mauvais bout du cocotier, mais qu'en outre ce cocotier pousse au mauvais endroit.
Pourquoi ai-je souvent l'impression que notre littérature est en retard par rapport à celle, mettons, des États-Unis? Que nous sommes coincés en banlieue des Lettres mondiales?
L'idée vous déplaît? Vous préférez plutôt croire que Paris est le nombril du monde? Ou que le Plateau Mont-Royal mène le peloton? Ou que la littérature est non directionnelle, étrangère au progrès?
Chacun ses illusions - mais ne nous leurrons pas: l'évolution et le progrès sont profondément inscrits dans nos cerveaux d'Occidentaux, que ça nous plaise ou non. À moins que vous ne soyez un moine bouddhiste, vous êtes programmé à vous situer en retard ou en avance par rapport à autrui.
J'aimerais pouvoir dire que la diversité de la production actuelle nous a libérés des écoles, que nous pensons de façon moins linéaire que par le passé, que les notions de progrès et d'évolution sont, en somme, dépassées. Mais est-ce qu'il ne s'agit pas d'une contradiction dans les termes?
Le progrès est une drôle de notion. Il semble évident en technologie ou en science, mais demeure terriblement flou dans le domaine artistique - et à plus forte raison en littérature, où le support n'a pas sensiblement changé depuis, disons, l'apparition du livre de poche dans les années 30. (Ne me faites pas rire avec les blogues.)
Il faut dire que tout est difficile à cerner en littérature. Il s'agit de l'un des derniers bastions qui résistent à la rigueur scientifique. Impossible d'expliquer objectivement pourquoi un texte vieillit mal. Ou de quelle manière un roman contribue à l'avancement de la discipline.
Ou encore les obscures raisons pour lesquelles on se sent en retard par rapport aux plus importantes littératures étrangères.
Bref, ma lecture de Palahniuk est parasitée par toutes ces questions: le texte est-il à jour, à la fine pointe, ou déjà un peu dépassé? Résistera-t-il au passage du temps, demeurera-t-il lisible dans 20 ans? Autant de questions qui gâchent le plaisir. La véritable modernité, au fond, consiste à se débarrasser de la modernité.
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Les introuvables
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J'aime les livres introuvables. Les bouquins épuisés depuis longtemps, et dont on trouve la trace de loin en loin. Livres mineurs, ils dérivent souvent au large des corridors commerciaux et séduisent les Joshua Slocum de la lecture.
Mais peut-être cette fascination est-elle simplement une réaction immunitaire à Amazon?
À une époque où il suffit d'une connexion Internet et d'une carte de crédit pour commander n'importe quel livre (ou presque), l'ouvrage introuvable évoque un monde désuet: celui des bibliothèques immenses où le regard se perd, des amas de livres chaotiques, des quêtes interminables.
Je me souviens d'un temps, pas si lointain, où le livre ne venait pas au lecteur par FedEx. Il arrivait alors que la recherche bibliographique se transformât en véritable expédition - et voilà au fond ce que la rareté fait miroiter: l'aventure, le pèlerinage de bouquinerie en bouquinerie. Un tel voyage peut parfois durer des années, des décennies, jusqu'à ce que se produise enfin la Rencontre.
Pareille quête n'est pas le loisir exclusif de vieux lords à monocles. L'ouvrage rare ne prend pas nécessairement la forme d'un incunable imprimé de la main même de Gutenberg. À ces raretés d'antiquaire, aristocratiques sur les bords, je préfère la difficulté plus démocratique que posent certains livres de poche.
Où peut-on trouver, par exemple, cette traduction française de Motel of the Mysteries, de David Macaulay, publiée en 1981 aux Éditions des Deux Coqs d'Or, 3000 exemplaires à tout casser, et jamais republiée par la suite?
Ou alors cette Histoire de la littérature canadienne-française de Berthelot Brunet, publiée en 1970 chez HMH?
Ou encore Borges, Oral, ce recueil de conférences de Jorge Luis Borges publié chez Belgrano en 1979? (Ah, tiens: je découvre à l'instant que ce titre a été republié par Alianza en 1998. La rareté est un état fluctuant.)
Le livre qui se dérobe au regard du lecteur acquiert forcément des vertus surnaturelles. Ainsi en va-t-il du second tome de La Poétique d'Aristote, dont Umberto Eco a fait l'élément central du Nom de la rose, cet étonnant roman policier médiéval.
Eco - et Borges bien avant lui - exploite dans son œuvre un aspect essentiel de la question: l'enquête policière est le mode naturel des obsessions bibliographiques. Pipe au bec, le lecteur se prend pour Sherlock Holmes. Il écume les vieux cardex, interroge les libraires, éventre mille boîtes. En désespoir de cause, il étendra sa recherche aux éditions en langues étrangères.
Il se butera alors à une contrainte supplémentaire: le livre rare demeure souvent non traduit. Non traduit parce que rare, ou est-ce l'inverse? Aucune importance. La quête du livre exigera cependant que l'on apprenne l'idiome nécessaire.
Tous les prétextes sont bons pour se lancer dans cette aventure sans fin, la plus grande d'entre toutes: l'apprentissage d'une nouvelle langue.
ÉCONOMIE MARGINALE?
Parlons encore un peu d'économie - car il existe aussi un marché du livre introuvable.
Étagère branlante de l'Armée du Salut, antichambres de Shakespeare & compagnie, bouquineries encombrées qui bordent les berges boueuses du Rimac: mille lieux d'une économie marginale, certes, mais séculaire.
Marginale? Peut-être pas tant que ça, après tout, puisqu'Amazon s'apprête à mettre la patte sur Abebooks, moyennant la coquette somme de 300 millions $US.
Fondé en 1996, Abebooks constitue le plus gros portail du livre usagé sur le Web, où se rassemblent quelque 13 000 bouquinistes de partout dans le monde. Abebooks incarne, en quelque sorte, la bouquinerie universelle, le légendaire Bazar aux Dix Mille Portes. J'ai acheté là une traduction allemande de La Vie: Mode d'emploi pour une copine berlinoise. J'y ai trouvé aussi La Fête du premier de tout, de Jørn Riel, publié chez 10/18 il y a une décennie à peine, et pourtant déjà épuisé.
Lorsqu'il n'y a plus d'espoir, je consulte Abebooks.
Abebooks me donne l'impression de poursuivre - en version moderne et turbopropulsée - la correspondance entre Helen Hanff, écrivaine new-yorkaise, et Frank Doel, son très londonien libraire. Chaque fois que je commande un livre difficile à trouver dans une petite librairie de l'impasse des Cerisiers, en banlieue de Paris, et que ledit livre tombe dans ma boîte aux lettres, enveloppé dans un délicat papier brun ligné, je sens la proximité de cette bonne vieille Helen. Ça sent le tabac et le gin, en somme, et les espaces clos.
Pas sûr que j'aurai encore la même impression maintenant qu'Amazon étendra son monopole jusque-là.
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Madame Sicotte frappe encore
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Ça m'a foudroyé récemment, alors que je bouquinais chez mon libraire habituel. J'écumais la section des livres pour enfants en quête d'un bon bouquin pour ma fille, entreprise qui m'a subitement (et bizarrement) semblé fastidieuse à mort.
Pour chaque bon bouquin, il faut écarter quatre historiettes gnangnan peuplées de petits mammifères génériques, agrémentées d'un texte sans intérêt qui sent le gruau d'hôpital. À l'occasion, on a l'impression que l'auteur a fait un effort, qu'il a produit un petit livre passablement original - mais lorsqu'on y regarde à deux fois, lorsqu'on compare, on réalise vite qu'il s'agit d'originalité factice, finalement assez convenue. De l'originalité prédigérée.
Ces livres ne sont pas mauvais, mais simplement banals. Insipides. Aqueux.
Non sans un certain découragement, j'ai remarqué que la proportion était la même dans les diverses sections de la librairie consacrées aux nouveautés. (Du côté des classiques, la situation est moins alarmante: le temps fait office de crible.)
Ces effarantes proportions auraient dû me sauter aux yeux depuis des années. Criantes, qu'elles sont. Sans doute l'enthousiasme m'aveuglait-il: je suis un observateur naïf et plein de bonne volonté, que voulez-vous, on ne se refait pas.
Bref, pétrifié au milieu de la librairie, j'avais l'impression de me réveiller d'un très long rêve pour me découvrir assis dans une salle d'attente peuplée d'inconnus qui lisent le Sélection du Reader's Digest en marmonnant. Comment une industrie peut-elle fonctionner en proposant 80 % de matériel banal et 20 % de produits intéressants?!
Comme par hasard, ce ratio (approximatif) correspond aux proportions (approximatives itou) de La Longue Queue - 80 % de petits vendeurs contre 20 % de gros canons. Il n'existe toutefois aucun lien de causalité entre ceci et cela: les insipides bouquins en question ne comptent pas nécessairement parmi les mauvais vendeurs. Au contraire, certains d'entre eux marquent des scores plus qu'honorables et se retrouvent de temps en temps au sommet des palmarès.
Déconcertant constat.
Mais n'appelez pas la ligne 1 800 de parapsychologie, le phénomène s'explique aisément.
Madame Sicotte, lectrice parmi tant d'autres, ne veut surtout pas acheter des bouquins pétés pour son petit-fils. Ni pour elle-même, d'ailleurs. Elle laisse ce genre d'excentricités à la tante Ginette, celle qui a les mèches orange et conduit une décapotable rouge.
Non, pour madame Sicotte, le banal s'impose. Il est rassurant. La banalité indique la valeur sûre, l'absence de surprise - car les surprises sont forcément mauvaises.
Autrement dit, madame Sicotte n'achète pas un livre en dépit de sa banalité, mais bien à cause d'elle.
Conclusion: il existe un marché pour le banal. Un gros, gros marché. Et il convient d'en faire le froid constat, sans cynisme, et sans courir en levant les bras au ciel, tel un poulet étêté, en criant "grands dieux, nous sommes perdus!"
LE MONDE SELON HARPER
Il importe plus que jamais de parler de l'industrie culturelle, même si le sujet nous paraît déplaisant, sans intérêt, voire hérétique. Les artistes ont pris l'habitude de mépriser l'argent, par bravade sans doute, et cette attitude est en train de leur nuire.
On prétend, depuis longtemps déjà, que la culture bouffe de l'argent plutôt que d'en rapporter. Or, même la littérature - souvent décrite comme le Harlem de la culture - est une industrie qui rapporte des sous. Preuve en est que d'énormes conglomérats se livrent des guerres sans merci pour obtenir des parts de marché.
En fait, la culture rapporte beaucoup d'argent - sauf, triste exception, à la plupart de ses artisans. Distributeurs, diffuseurs, guichetiers, libraires, opérateurs de salles, techniciens de tous poils, chauffeurs de poids lourds et vendeurs de pinottes: tout le monde encaisse sa cote sur la grande ligne de montage.
La culture est rentable - et l'existence de subventions n'indique absolument pas le contraire: toutes les industries, depuis la PME de quartier jusqu'à l'aluminerie, en passant par l'agroalimentaire, les pêcheries et les télécommunications, tout le monde jouit de subventions, de fonds d'urgence, de programmes de démarrage et d'avantages fiscaux.
Personne pourtant ne remet en question la rentabilité de ces secteurs. Seule la culture garde sa mauvaise (et fallacieuse) réputation.
Lorsque des conservateurs prétendent que les subventions culturelles sont une perte d'argent qu'il faut éliminer afin de rationnaliser les dépenses gouvernementales, ne soyez pas dupes. Ces coupures n'ont rien à voir avec l'argent. Il s'agit de muselage et de dogmatisme.
Bienvenue dans le monde selon Harper.
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La filière 13
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Vers la fin du vingtième siècle, j'ai participé à une consultation organisée par la Bibliothèque nationale du Canada. On avait rameuté à Ottawa une centaine de spécialistes de tous horizons afin de discuter du rôle de la bibliothèque à l'ère numérique.
C'était le Moyen Âge du Web, et les archivistes gouvernementaux se posaient une question incroyable: la Bibliothèque nationale devait-elle désormais archiver, en plus des publications traditionnelles, tous les documents numériques produits au Canada, incluant les sites Web et les logiciels?
Internet n'était qu'un embryon de ce qu'il représente aujourd'hui - et pourtant, la tâche s'annonçait déjà herculéenne et improbable.
Je garde le souvenir d'une rencontre passablement chaotique. Ça brassait fort entre ceux qui ne comprenaient rien et ceux qui comprenaient trop. Au-dessus de la mêlée, un type criait comme un prophète fou: "Don't focus on formats!"
Cette folle journée a sans doute engendré bien plus de problèmes que de solutions.
Dix ans plus tard, le Web a connu une croissance exponentielle: ses millions de blogues, de portails, d'agrégateurs et de réseaux d'échange posent désormais un problème archivistique insoluble.
Or, il ne s'agit pas d'un problème d'espace - les disques durs grossissent sans cesse, cependant que diminue leur coût de production -, mais bien d'un problème d'énergie. Les données numériques exigent davantage d'entretien qu'un livre sur tablette. Il faut sans cesse procéder à des migrations, des mises à jour et des copies de secours, et assurer l'intégrité des supports physiques.
Un de ces jours, la sauvegarde de l'information demandera plus d'énergie que sa production - et ce jour-là, la poubelle deviendra l'outil essentiel des archivistes.
LA CIVILISATION DU SABLE
Nous confions de plus en plus de données aux bons soins archivistiques de grosses compagnies basées à l'étranger: Yahoo, Google et autres MSN. Or, ces compagnies déclinent "toute responsabilité quant à la disponibilité, l'opportunité, la sécurité ou la fiabilité du Service". Amusant détail, non?
Vous imaginez un peu, la correspondance entre Vincent et Théo van Gogh flottant quelque part sur Gmail? Le journal d'Anne Frank sur Blogger? La notion de postérité a changé, aucun doute là-dessus: plus personne ne risque de tomber sur des trésors littéraires oubliés dans un grenier.
Pardon? Il suffit de conserver des copies de secours sur CD? Quel bon gag! Je vous mets au défi de récupérer les petits poèmes que vous avez écrits sur votre TRS-80 en 1986.
Les textes sumériens imprimés dans l'argile demeurent lisibles pendant 10 000 ans. Les in-folio en chiffon survivent plusieurs siècles sans problème. Même les vieux Agatha Christie de votre tante Ginette tiennent le coup depuis 50 ans, malgré une croissante odeur d'amanite tue-mouche.
Nos documents numériques, en comparaison, sont d'une incroyable fragilité - comme si désormais nous écrivions tout dans le sable. Comment pouvons-nous tolérer une telle vulnérabilité?
Deux conclusions possibles.
Soit nous ne réalisons pas la fragilité de ces données.
Soit, au contraire, nous en sommes tout à fait conscients et nous estimons que l'information que nous produisons ne mérite pas d'être sécurisée. Pire encore: peut-être ajustons-nous la valeur de notre travail à la valeur du support?
Voilà qui expliquerait la qualité déclinante des blogues et des courriels.
UN PETIT COTE SURVIVALISTE
Bref, je suis toujours ému de voir des gens qui, à travers tout ce brouhaha numérique, entretiennent et font encore fonctionner de bonnes vieilles presses à imprimer - ce genre d'engins qui ne dépendent ni de l'électricité, ni de la bonne volonté des manufacturiers de cartouches d'encre. Des machines grâce auxquelles on continuera d'imprimer même après la fin du monde, dussions-nous utiliser du jus de framboise en guise d'encre.
Pour les survivalistes que ça intéresse, le Petit Musée de l'impression et le Centre d'histoire de Montréal organisent un événement intitulé Montréal d'idée et d'impression. On y proposera notamment une reconstitution de l'atelier de Fleury Mesplet, pionnier de l'imprimerie à Montréal et fondateur de la Gazette. Dans l'atelier en question, un artisan fera fonctionner une presse similaire à celle qu'utilisait Mesplet, tout en jasant le bout de gras avec le public.
De quoi prendre un sain recul par rapport à votre imprimante à jet d'encre.
Du 15 août au 28 septembre
Au Centre d'histoire de Montréal
Info: 514 872-3207
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Les fruits de la Libre Entreprise
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Un écrivain peut-il gagner sa vie au Québec? On a mille fois posé la question, si bien que la réponse est devenue une sorte d'automatisme: bien-sûr-que-non-le-lectorat-local-est-trop-restreint. Question suivante, s'il vous plaît.
Cette réponse sous-entend qu'il est plus facile de vivre de sa plume à l'étranger. Peut-être pas au Danemark, avec ses 5,5 millions de danophones, mais sûrement aux États-Unis, en Allemagne, au Japon, où la population permet vraisemblablement aux écrivains de s'en tirer.
En est-on certain? Lorsqu'on y regarde bien, le gazon n'est pas toujours si vert chez le voisin. Preuve en est que de nombreux écrivains anglo-saxons, dont les livres se vendent pourtant bien, doivent garder un day job.
Plusieurs font de la pige pour arrondir les fins de mois, écrivant des articles, des commentaires et des nouvelles. Au sud de la frontière, des milliers de textes ont été commandés par de nombreux périodiques américains: Atlantic Monthly, Cosmopolitan, Saturday Evening Post, Esquire - sans oublier Playboy, la revue que l'on lit pour ses grands écrivains.
Il s'agissait d'une forme de mutualisme: le périodique obtenait du contenu original, l'écrivain encaissait un chèque. Tout le monde était content.
Mais ne nous leurrons pas, il existe toujours un matou mécontent dans la relation de mécénat. Pour plusieurs auteurs, ces commandes sont un mal nécessaire. On s'en aperçoit lorsque ces bribes se retrouvent, par la suite, colligées et publiées sous forme de livre. L'auteur se sent alors obligé de diminuer l'importance de ces textes.
Dans la préface de Welcome to the Monkey House, Kurt Vonnegut déclare: "Voici un échantillonnage de textes écrits afin de financer l'écriture de mes romans." Il ajoute, avec son ironie coutumière: "Ce sont les fruits de la Libre Entreprise."
Mordecai Richler n'est guère plus élogieux envers lui-même dans la préface de Belling the Cat, où il qualifie ses articles, reportages et opinions de "scribbling". Un peu plus et il prétendrait avoir commis ces gribouillages dans le bain, ou en parlant au téléphone.
Les auteurs sont injustes avec leurs propres textes qui, la plupart du temps, méritent la seconde vie qu'offre une publication formelle. Il y a sans doute un peu de coquetterie là-dedans, voire un brin d'anxiété.
Certes, ces textes sont forcément inégaux, autant en facture qu'en qualité: ils ont été rédigés dans un laps de temps assez bref, pour des commanditaires variés, et souvent à diverses époques de la carrière de l'auteur. Pourtant, on y trouve toujours de quoi éclairer l'œuvre d'un auteur, ses manies et ses manières. C'est le bazar de l'esprit, le marché aux puces des idées - et le lecteur dénichera à coup sûr un cendrier en verre soufflé pour l'âme(tm).
Dans certains cas, ces écrits collatéraux dépassent l'anecdotique. Je pense notamment à Jacques Ferron, qui a contribué pendant de nombreuses années au très littéraire périodique Information médicale et paramédicale. Ferron ne le faisait sans doute pas pour arrondir ses fins de mois, et on le laissait publier là des textes qui n'auraient pas trouvé leur place ailleurs. Ainsi, la première version du Salut de l'Irlande a été publiée en feuilletons, en 1966 et 1967.
De nos jours, la chronique règne sans partage - moins de l'opinion sur commande, comme le déplorait François Avard, que de l'information narrative. Un mélange d'autofiction, d'actualité et de feuilleton.
Tant qu'à faire, ne vaudrait-il pas mieux remettre le feuilleton à l'ordre du jour?
DOUBLEMENT SUSPECTES
Quelques mots (tardifs) sur les poursuites démesurées que font peser les compagnies minières Barrick Gold et Banro sur Écosociété, à la suite de la publication de Noir Canada. Des poursuites qui s'élèvent maintenant, rappelons-le, à 11 millions de dollars - l'équivalent juridique d'une détonation thermonucléaire dirigée contre un bungalow.
Tout ça afin de bâillonner un bouquin qui reprend des données déjà publiées ailleurs par des ONG, des analystes ou des experts de l'ONU.
Personne n'a expliqué le gros bon sens aux administrateurs de ces compagnies? Les livres ne font pas de vieux os dans la galaxie Gutenberg. Il aurait suffi de laisser pisser le mouton: l'affaire aurait été chassée au bout de quelques semaines par la sortie de Sex and the City. Ces poursuites, loin de blanchir la réputation des compagnies minières, les font paraître doublement suspectes.
C'est la preuve (s'il en fallait une) qu'on n'a pas besoin d'être très futé pour brasser de grosses affaires.
http://slapp.ecosociete.org/
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De l'art de garrocher un livre
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Heureux le lecteur émancipé qui s'octroie la liberté de spontanément projeter un livre au travers de la pièce, voire dans le bac à recyclage, ou mieux encore: par la fenêtre (en été seulement).
Contrairement au lancer du téléphone portable, discipline fort récemment développée par nos estimés amis scandinaves, le lancer du livre remonte à l'antiquité mésopotamienne. On lançait alors des tablettes d'argile, généralement en visant autrui. La littérature était encore primitive, et on discernait mal le document culturel du simple projectile.
La pratique s'est perpétuée et perfectionnée avec les siècles, se transformant en lancer du papyrus, du parchemin, puis du codex. Durant l'âge d'or des in-folio, ces épais volumes cousus au gros fil et couverts de robuste cuir de ruminant, on reconnaissait les projeteurs de livres à leurs biceps proéminents. Dans le voisinage, on recourait à ces athlètes pour catapulter des Bibles de 30 kilos ou, plus rarement, afin de dévisser les pots de confiture.
Aujourd'hui, le jet du livre constitue une pratique bien établie qui reflète, à sa manière, l'infinie diversité du phénomène littéraire: il existe autant de raisons et de manières de garrocher un livre qu'il existe de lecteurs.
Pour ceux qui veulent creuser la question, je recommande l'incontournable Books in Space, a Complete History of Literacy and Balistic, du regretté professeur R. M. Whitesand, publié en 1973 aux Presses de l'Université d'Alamogordo et désormais un peu difficile à trouver.
Dans cet ouvrage légendaire, Whitesand dresse un panorama complet et détaillé du lancer du livre, depuis Socrate jusqu'à Wernher von Braun. Historien rigoureux, il se permet toutefois quelques digressions polémiques. Il critique notamment les abus technologiques - sièges éjectables, charges pyrotechniques et autres bibliothèques à suspension -, et se prononce en faveur de la propulsion musculaire traditionnelle, seule manière sérieuse d'envoyer dinguer un ouvrage avec toute la spontanéité requise.
L'ouvrage de Whitesand date un peu, cependant, et plusieurs d'entre nous regrettent l'absence de données relatives aux pratiques contemporaines. Les questions sont pourtant nombreuses. Combien d'ouvrages le lecteur nord-américain moyen lance-t-il chaque année? Ces chiffres varient-ils en fonction de l'âge, du sexe, du niveau d'éducation? Catapulte-t-on davantage d'essais en sémiologie ou de romans à l'eau de rose?
Une telle enquête dévoilerait sans doute l'universalité du phénomène et contribuerait à combattre l'obscurantisme - car il se trouve encore de nombreux bibliopathes pour qui le livre constitue un objet sacré, à ne manipuler qu'avec des gants de caoutchouc.
Pour ces tristes puritains, le lancer du livre se classe parmi les hérésies, au même titre que les cernes de café, coins cornés et autres notes griffonnées dans les marges.
J'aimerais aujourd'hui sortir du placard et prendre publiquement position: je lance des livres.
Pas beaucoup, certes. Je me tiens sous la barre des quatre jets par année - trop lancer banalise la pratique. N'empêche, je n'hésite jamais à mettre un livre en orbite lorsque le besoin s'en fait sentir.
Je viens justement de catapulter un roman - inutile d'en dévoiler le titre -, suite à trois semaines d'une lecture éreintante.
Ne vous y trompez pas: j'aime bien, de temps à autre, peiner sur un texte. Un peu de sueur et d'huile de neurone aident à lubrifier le cerveau. Dans ce cas-ci, pourtant, l'effort me semblait injustifié.
Je consens à trimer sur un texte novateur, expérimental ou ambitieux, mais ne craignons pas de dire la vérité: certains livres sont inutilement obscurs, obstrusifs ou mal foutus. De la mélasse narrative.
Je réfléchissais à la question tout en me pelletant un chemin de page en page: étais-je en présence d'un de ces ouvrages visqueux? À partir de quel moment peut-on déclarer qu'une écriture est inutilement tarabiscotée ou rébarbative? Comment différencier le complexe du compliqué?
Peut-être le plaisir est-il la clé de tout?
Quoi qu'il en soit, j'ai fait de mon mieux pendant 150 pages - et un soir, vers minuit, poussé à bout, j'ai finalement lancé le damné bouquin de toutes mes forces. Un beau tir: le bouquin a ricoché contre le mur, ratant la poubelle de peu.
"Le roman", écrivait Julio Cortazar, "n'obéit à aucune loi sinon celle qui empêche la gravité de le faire tomber des mains du lecteur."
C'est bien vrai, compadre, mais il faut parfois donner un petit coup de main à la gravité.
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Le mystère estival
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On parle souvent des lectures d'été sous l'angle du loisir aquatique: le sujet avachi dans son transat, les neurones ramollis, fleurant la lotion solaire indice 35 et le Cuba libre, tenant entre ses mains un roman pulpe dans lequel l'esprit s'enfonce comme une cuillère dans le Jell-O.
Chaque année, les journalistes culturels tentent de corriger le tir et affirment - allez, tout le monde en chœur - qu'il est possible, nom d'un chien, d'avoir des lectures estivales intelligentes.
Cette précision saisonnière, chacun est las de l'énoncer, de l'entendre énoncer, ou même plus simplement d'envisager qu'en ce moment même, quelque part dans notre vaste univers, en Finlande peut-être, ou dans le Grand Nuage de Magellan, quelqu'un puisse s'apprêter à l'énoncer.
Cette précision est d'autant plus irritante que l'été - ça crève les yeux - représente au contraire la grande saison spirituelle de la lecture.
En janvier, on besogne comme un trappiste, enfoncé jusqu'à la ceinture dans des bouquins rébarbatifs. En mai, on butine comme un hippie dans les guides pratiques. En octobre, on s'enflamme pour la première nouveauté du bord.
Mais en été, mes amis, nous devenons tous un peu mystiques sur les bords.
La faute en revient à la canicule qui... s'abat? Non, ce n'est pas le verbe juste. Qui s'insinue. Qui sourd. Qui rampe. Qui irradie. Qui vous happe vers l'heure du midi et ne vous lâche qu'aux petites heures du matin, enroulé dans des draps humides. L'air est sirupeux et on entend de lointaines rumeurs industrielles - des autoroutes, des usines anonymes, des locomotives -, portées par une humidité surnaturelle.
Nous voilà à plusieurs années-lumière du loisir aquatique...
La canicule est une bibliothèque - et plus exactement s'agit-il de cette bibliothèque bénédictine que décrit Umberto Eco dans Le Nom de la rose: un lieu truffé de passages secrets, où chaque pièce débouche sur une chambre dérobée. Les livres n'y demeurent pas immobiles: ils circulent et mènent leur vie.
Ainsi en va-t-il de la canicule: même lorsque vous renoncez à lire, abattu par la chaleur, vos lectures estivales passées reviennent vous hanter.
Peut-être est-ce une simple affaire de nez? La canicule colporte en effet tous les parfums, toutes les puanteurs, et comme chacun sait, les odeurs et les souvenirs occupent le même voisinage du cerveau, quelque part dans le lobe frontal. Résultat: la canicule vous remue la bibliographie intime.
Dès que le mercure passe les 30° Celsius, je me rappelle la vieille méthode d'espagnol que je lisais sur une galerie de Sainte-Foy, à l'été 1996. Je me souviens des verbes irréguliers du passé simple et de l'odeur de l'asphalte fraîchement roulé par les employés de la voirie.
Je me rappelle aussi le Popol Vuh, acheté dans une bouquinerie d'Antigua, Guatemala. Chaque fois que j'ouvre ce livre, il me revient des odeurs de mangue, de feu de bois, et d'excréments chauffés par le soleil.
Et il suffit d'évoquer ces deux livres pour que surgissent des dizaines d'autres livres, pêle-mêle, comme si je les avais tous lus durant une seule et interminable canicule.
Voilà le mystère: existe-t-il une canicule unique qui refait surface chaque été, ou sont-ce au contraire tous les livres du monde qui n'en forment qu'un seul?
RARRR!
La question est si vieille que les archéologues nous assurent de l'avoir retracée jusque sur les tablettes d'argile babyloniennes: à quoi sert donc le critique? Joue-t-il vraiment un rôle dans l'écosystème culturel?
Mais surtout, surtout: comment diable le critique doit-il remplir son office?
Il existe mille points de vue sur cette question. Pour ma part, j'aime bien les critiques mimétiques, ces caméléons qui parlent d'une œuvre en imitant son langage, sa grammaire, sa tonalité. Ce travail de pastiche nous en apprend souvent plus que ces insupportables résumés qui s'étirent sur trois feuillets (ou trois minutes) et en dévoilent trop.
La critique de Hulk que signait Peter Bradshaw vendredi dernier dans le Guardian élève le concept vers de nouveaux sommets.
Dans ces 490 mots dignes d'une anthologie, Bradshaw démolit le film en utilisant l'idiome syncopé et monosyllabique de l'épique monstre vert, avec des phrases comportant en moyenne 2,5 mots, ponctuées çà et là de grognements. On jurerait entendre Hulk lui-même, mais c'est pourtant le critique qui prend parole et parvient (on s'en émerveille) à exprimer une pensée articulée, quasiment subtile.
Du véritable travail d'orfèvre.
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Omoplates
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Chaque corps de métier a ses petites misères.
Chez le romancier généraliste, les pépins débutent dans le canal carpien et se terminent aux alentours de la cinquième vertèbre lombaire. Parlez-en à votre écrivain de famille: je vous parie qu'il a mal au dos.
Je n'ai pas l'intention de m'étendre sur mon cas, mais j'aimerais vous parler un peu de mon massothérapeute, un type vraiment formidable. Il n'est pas seulement diplômé en diverses saveurs de massage, mais également en sémantique et en grammaire expérimentale.
Il a un flair pas possible. Rien qu'en me tâtant l'épaule, il peut deviner le modèle de mon clavier et de ma souris, déterminer que j'utilise la touche "majuscule" de droite plutôt que celle de gauche, et diagnostiquer que la lettre "g" est un peu coriace. (Une miette de bagel est en effet coincée dessous depuis quelques semaines.)
Il n'examine pas mon dos: il le lit et retrace sous les muscles tout ce qui parsème le disque dur de mon ordinateur, les petits gribouillis anxieux dont je noircis mes calepins. Rien qu'en me palpant l'échine, il dénombre une quarantaine de nœuds, qui correspondent à autant de chapitres en cours d'écriture. Il peut les compter du bout des doigts, depuis le prologue jusqu'à l'épilogue, sans oublier un seul épigraphe.
Sans avertir, il plante son index dans une cavité dont j'ignorais l'existence, à la base de l'omoplate. Je pousse un hurlement de douleur.
- Ah? Vous avez des problèmes de dialogues, ces temps-ci?
Mon vieux, la seule mention du mot "dialogues" m'arrache des gémissements de douleur.
Mais les dégâts ne s'arrêtent pas là. Mes omoplates sont sensibles? Il explique qu'il s'agit de la zone des adverbes, dont j'ai assurément abusé au cours des dernières semaines. Les participes passés frappent directement au poignet. Plus vicieux, les substantifs visent le coude. Si c'est musculaire, il faut penser au paragraphe. Si c'est articulaire, soupçonnez le rythme.
Les adjectifs créent de minuscules perles de douleur le long des vertèbres cervicales et les verbes (surtout avec auxiliaire) durcissent les tendons. Quant aux chroniques hebdomadaires, elles se logent juste sous les clavicules - qui élancent d'ailleurs au moment où je tape ces mots.
Consterné, je l'écoute énumérer la liste de mes problèmes. Y a-t-il de l'espoir, docteur? Sans dire un mot, il fait craquer ses jointures et s'attaque à mes blocages.
Après une heure de torture, il me laisse filer, un peu amoché, claudiquant, non sans me mettre en garde contre l'usage abusif de la virgule.
- Rien de pire que les petits gestes répétitifs. Ça vous déboulonne la carcasse en douce. Et n'oubliez pas: 15 minutes d'écriture automatique tous les matins!
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Vous pensez que je suis encore en train de vous charrier? Ce n'est rien. Je croise mon quincaillier chaque jour, alors que je marche vers la garderie avec ma fille. Il travaille au Rona du coin. Traitez-moi de menteur si vous voulez, mais le bougre trimballe chaque jour sa copie du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein.
Voilà qui ouvre des canaux étonnants entre la plomberie et la philosophie du langage.
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Tiens, cette histoire d'omoplates me rappelle Échine, de Philippe Djian, un vieux coup de cœur que j'ai revisité l'hiver dernier - bien qu'il s'agisse d'une lecture éminemment estivale. (Sans doute est-ce dû aux quantités abusives de Corona qu'engloutissent les protagonistes.)
Étrange comme certains auteurs apparaissent et disparaissent du Vaste Écran Radar Médiatique. Revenez 12 ans en arrière: on n'entendait parler que de Djian, de Süskind et d'Alexandre Jardin. Maintenant? Nyet. Ou pas grand-chose. Djian, pourtant, continue de publier à la fréquence grand F.
On est bien peu de chose, Madame Sicotte.
Bref, j'ai relu Échine, l'hiver dernier, pour voir comment ça vieillissait. On sourit certes devant certains tours de passe-passe syntaxiques qui étaient la marque de commerce de Djian milieu des années 80 - mais dans l'ensemble, ça tient encore la route. Ce type sait raconter une histoire.
Pourtant, il s'agit d'un bouquin sans histoire, proche parent du téléroman domestique. On y trouve certains ingrédients djianesques typiques - petites catastrophes soigneusement cadencées, amitiés plus ou moins bancales, considérations littéraires, sexe torride -, tout ça articulé autour d'un ex-romancier fataliste, attendrissant, macho sur les bords et fragile du dos.
Du Djian, en somme, dont on aurait poncé les aspérités. Meublera agréablement quelques jours de canicule - si vous parvenez encore à en trouver une copie...
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L'activité résiduelle
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Ça sent le dix-neuvième siècle, par les temps qui courent.
Combien de fois m'a-t-on répété, du temps où j'étudiais à l'université, qu'au Bas-Canada, jadis, l'éloquence tenait lieu de littérature? Pas la tradition orale: l'éloquence. Les discours parlementaires, les sermons, les plaidoyers. Rien à voir avec Fred Pellerin.
Notez bien, l'idée n'est pas récente. Berthelot Brunet écrivait déjà, en 1948, que "l'éloquence fut la poésie de ce temps ingrat".
En ces temps reculés, en effet, aucun Canadien ne se consacrait sérieusement à la littérature. Tandis que Balzac et Hugo bossaient ferme de l'autre côté de la grande flaque, nous pratiquions ici une littérature utilitaire: elle permettait de fonder une autorité personnelle, laquelle rejaillissait sur une carrière d'avocat, de politicien. Nous avions d'autres combats à mener que la constitution d'un corpus romanesque.
Jeunes étudiants au milieu des années 90, mes confrères (surtout des consœurs, à vrai dire) et moi regardions de haut cette époque post-glaciaire. Quelle chance nous avions de vivre dans un siècle où la littérature régnait sur son propre domaine, souveraine et autarcique!
Douze ans plus tard, je me demande si nous ne sommes pas en train de perdre du terrain, insidieusement.
Si on en croit les médias, la publication d'un livre est en passe de devenir une formalité, voire une activité résiduelle. Faire rayonner une œuvre consiste désormais à imposer son auteur sur la place publique: le secret du succès ne repose plus une critique élogieuse, mais une entrevue bien placée.
Or, maintenant que l'espace consacré à la littérature ne cesse de diminuer, le défi consiste dorénavant à se faire voir dans le rayon des affaires publiques et de l'actualité générale. Pour ce faire, on aura recours à la controverse, au scandale ou à la polémique: on enverra des lettres ouvertes, on lancera des pavés dans la mare, on rétorquera avec virulence.
Tout ça arrange certains cuistots, qui veulent moins de bouquin dans leur soupe, et davantage d'écrivain.
La position de Réjean Ducharme n'a jamais été si utopique, si exemplaire. Jacques Poulin, pourtant reconnu pour son extrême discrétion médiatique, a d'ailleurs cédé à la pression lors de la promotion de son dernier roman et a donné quelques entrevues.
Un jeune écrivain qui parviendrait à se hisser au sommet par la seule force de son œuvre, sans accorder d'entrevue ni touiller de merde? On se croirait en 1973.
L'INQUIETUDE
Me revoilà en train de culpabiliser. Chaque fois que j'exprime ici une opinion négative, je crains qu'on me traite de prophète de malheur. J'ai le pessimisme récalcitrant.
Question: êtes-vous inquiet, monsieur Dickner?
Attendez que j'y réfléchisse... Pour répondre à une telle question, ne faut-il pas d'abord évaluer l'inquiétude ambiante moyenne? Pas de quoi sauter de joie. À tous les canaux, on annonce du chômage, des morts, des typhons, du smog. Le bon vieux temps rapetisse dans le rétroviseur, vous feriez mieux d'ajuster votre ceinture et d'attacher votre casque.
Les géologues annoncent un pic pétrolier d'ici trois ou quatre ans. Les économistes spéculent sur l'implosion imminente de l'économie américaine. Les climatologues craignent la fonte du pergélisol. Les activistes annoncent la mort d'Internet, la fin de la vie privée et la disparition de la presse indépendante.
Les biologistes prévoient (dans l'ordre) la disparition des bananes, des abeilles et du phytoplancton - en fait, il ne passe pas une semaine sans qu'on enregistre la disparition d'une espèce animale ou végétale.
Les anthropologues prédisent l'assimilation des dernières tribus amazoniennes traditionnelles d'ici la fin de l'été. Les sociologues garantissent la disparition de la classe moyenne et du commerce de proximité, l'affaiblissement des centres-villes, l'étiolement des banlieues et la fermeture des régions (simultanément).
Les démographes prévoient l'extinction du fait français en Amérique d'ici quelques décennies. À tous les quatre ans, les politicologues spéculent sur l'abolition de l'État, l'affaiblissement de la gauche, la fin des majorités parlementaires.
On jase aussi de la fin de l'enfance, des systèmes immunitaires déficients, de l'accès de moins en moins universel aux soins de santé, de l'assèchement des milieux humides, de la désoxygénation de l'air, du sens critique qui fout le camp, de la liberté de presse idem et du retour de la tordeuse d'épinette. Et quand cette vague de catastrophes nous aura passé sur le corps, je vous assure qu'il se trouvera encore un petit comique pour annoncer la disparition de la littérature.
Quelle était la question déjà?
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De quelques inlus
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Y a-t-il plus ironique que de rédiger une chronique "lectures estivales" un lundi de pluie, de crachin et de fièvre? Ne manque plus qu'une giclée de grêle pour parachever le tableau. Il paraît que c'est la faute de la Niña et que nous n'avons qu'à bien nous tenir - aha!
En outre, je me trouve en mauvaise position pour orienter les loisirs de qui que ce soit cette année, empêtré que je suis dans la lecture simultanée d'une quinzaine de bouquins - et la liste continue de s'allonger. Rarement ai-je dû m'attaquer à autant d'ouvrages d'un seul coup. Laissé à moi-même, j'achoppe généralement à cinq ou six livres: c'est mon point de friction naturel, ma zone de confort.
Bref, j'éprouve quelques difficultés à terminer mes lectures, et plutôt que de discuter de livres pas encore terminés, autant m'assumer franchement et braquer ma lorgnette sur quelques livres que je n'ai pas encore lus, que je voudrais lire au courant de l'été, mais qui - ne nous faisons pas d'illusions - resteront sans doute inlus jusqu'en septembre.
CREVETTES ET TRADUCTION
On devra idéalement s'attaquer à ma première suggestion au bord d'une vaste étendue d'eau salée, idéalement sur la grève rocailleuse de L'Anse-au-Griffon, en Gaspésie, face à l'embouchure glacée du golfe Saint-Laurent, avec la rumeur mécanique de l'usine de crevettes en trame sonore.
Car voilà exactement la tonalité de Moby Dick, le Grand Roman d'Herman Melville Que Tout Le Monde Connaît Mais Que Personne N'a Lu: un mélange déconcertant d'industrie baleinière et de poésie rugueuse.
Ce qui attire notre attention, bien sûr, c'est la nouvelle traduction française, signée Philippe Jaworski et parue dans l'onéreuse collection La Pléiade à l'automne 2006. (Soyons optimistes: ils finiront bien par la publier en version poche itou.)
Rarement s'intéresse-t-on vraiment aux questions de traduction. Sans doute le lecteur et la critique estiment-ils que le devoir premier du traducteur consiste à se faire oublier. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle version en a fait jaser plusieurs. S'il faut croire Pierre Assouline, certains lecteurs ont fait tout un foin au sujet du sexe de Moby Dick, qui oscille désormais entre le masculin et le féminin, telle une ambiguïté albinos de 60 tonnes.
Les notes liminaires de Jaworski laissent entrevoir une traduction minutieuse, traversée par un grand souci d'exactitude historique et lexicale, doublée d'une nette sensibilité pour ces extraordinaires chapitres didactiques que, d'ordinaire, le lecteur a tendance à sauter, et qui pourtant constituent l'un des aspects les plus originaux du roman, voire son aspect le plus fabuleusement moderne.
Entre deux séances de lecture, je parie qu'on peut même se procurer un demi-kilo de crevettes fraîchement étuvées à l'usine d'à côté. Prévoir un vin rosé frappé pour arroser tout ça, et une petite laine parce que le vent du golfe décape tout de même un peu.
L'ERMITE ET SA METHODE
Les lecteurs qui n'aiment pas l'océan pourront toujours prendre le bois, n'emportant avec eux qu'un sac de couchage, quelques vivres et une copie de Walden, le légendaire livre de Henry David Thoreau.
Dans cet ouvrage, le grand penseur de la simplicité et de la désobéissance civile raconte l'expérience qu'il a menée à Walden Pond, au Massachusetts, vers 1845. Au moment même où Melville mettait un terme à ses années de navigation et préparait Moby Dick, Thoreau s'installait sur le lopin de terre d'un ami et y bâtissait de ses propres mains une cabane rudimentaire, au coût de 28 dollars et des poussières. Il y vivra deux ans.
Ce qui frappe et fascine dans l'ouvrage de Thoreau, c'est l'examen logique, à la fois scientifique, économique et philosophique, d'un isolement qui semble au contraire parfaitement irrationnel à ses semblables. Pour Thoreau, la simplicité n'est pas une idée en l'air, mais un mode de vie qu'il faut acquérir avec méthode, un ordre différent.
"Si un homme ne suit pas le rythme de ses compagnons", écrit-il dans Walden, "peut-être est-ce parce qu'il entend un autre tambour?" Systématique et passionné, il ne néglige aucun détail de son expérience, depuis l'inventaire sonore de son environnement jusqu'au prix des craies utilisées lors de la construction de sa maison (1 sou). Rien n'est laissé de côté dans cette quête d'autarcie.
Sans doute la lecture idéale pour se laver du discours ambiant sur la croissance, la productivité et le libéralisme. Accompagner d'un petit feu de camp et d'une pleine théière de gros thé qui tache.
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Tentative d'épuisement d'un écrivain parisien
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1. L'IMPROBABLE
Je fus saisi, la semaine dernière, d'une nostalgie poignante et impossible. J'ai eu envie, en ce frileux printemps 2008, de boire une bière avec Georges Perec.
Cette chronique étant (parfois) le lieu de l'impossible, de l'improbable, voire de l'ineffable, j'aimerais imaginer ici une brève rencontre avec l'écrivain. Cette rencontre se serait vraisemblablement (quoique pas nécessairement) produite à Paris. Perec était en effet le plus parisien des écrivains - quoique, à bien y penser, l'équation inverse semble encore plus exacte: Paris est la plus perequienne des villes.
2. TERRAIN NON BALISE
Je surprendrais Georges Perec dans son habitat naturel, au Tabac Saint-Sulpice mettons, attablé devant une noisette ou un demi. Je m'approcherais tout en douceur, avec des discrétions d'ornithologue - et sans révéler, surtout, que je suis un de ses lecteurs.
J'ai constaté plusieurs fois, pour l'avoir moi-même essayé, que l'approche dite du groupie est infructueuse. Aborder un écrivain en annonçant "j'ai lu tous vos livres" ou "je vous admire" ne mène nulle part: cela crée instantanément une distance. Cela produit un classement, donc un cloisonnement: l'écrivain d'un côté, le lecteur de l'autre. Quelle conversation peut naître d'une telle séparation?
Je feindrais donc de n'avoir lu aucun de ses livres. D'ignorer même jusqu'à son identité. Georges Perec, dites-vous?
3. APPARENCE
À quoi ressemblerait Perec? Serait-il court? Enjoué? Anxieux? Secoué de tics faciaux? Parlerait-il du nez, ou comme une mitrailleuse? Serait-il timide, effacé? Aurait-il l'œil acéré? Relèverait-il d'une cuite ou d'une nuit d'insomnie? Fumerait-il en série? Serait-il ouvert à la discussion ou, au contraire, protégé par une invisible écoutille?
4. YOUTUBE
Une partie de l'article précédent est facile à éclaircir: on trouve des entrevues de Georges Perec sur YouTube. Je viens juste de les découvrir. J'attends toutefois d'avoir terminé cette chronique pour les visionner - non seulement parce que le temps s'écoule à toute allure, mais également (et surtout) parce que je tiens à conserver ma marge de manœuvre. Trop de documentation étouffe l'imagination. Il faut savoir garder ses distances.
5. SPECULATION
Je me demande souvent si Perec aimerait Internet, ou s'il s'en méfierait.
6. À PLAT VENTRE SUR UN LIT
Il existe un moment où chaque romancier généraliste doit situer sa manière d'écrire: se trouve-t-elle sur le versant des éruptifs, des kerouaquiens, des diluviens, ou plutôt sur le versant de Georges Perec?
Cela dit, on aurait tort de perpétuer le souvenir d'un Georges Perec strictement cartésien, manipulateur de virgules et architecte du minuscule. Ce portrait est incomplet. Perec rêvait également d'écrire des "livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit" - ce qu'il a très certainement réussi avec La Vie mode d'emploi, un roman(s) qui évoque à la fois Mark Twain, Charles Darwin, Herman Melville et Gabriel García Márquez.
Mais je m'égare.
7. REEL
On ne saurait trop souligner la difficulté d'imaginer une rencontre entre deux inconnus, surtout lorsqu'elle prétend emprunter au réel, à l'histoire.
Nous voici attablés côte à côte, Perec et moi, bière à la main. Nous avons un peu parlé du Québec - Perec a vite repéré mon accent -, mais je me suis empressé de détourner le sujet. Je cherche à l'entraîner sur un terrain plus intéressant. Nous sommes en 1978, et il vient de consacrer 20 mois à la rédaction de La Vie mode d'emploi - durée dérisoire en regard de l'imposant bouquin. Est-il prudent d'aborder la question?
Car voilà, en fin de compte, ce qui m'intrigue: comment se sent-on à la sortie d'une œuvre aussi énorme? Non pas: d'où-viennent-vos-idées, mais bien: à quoi ressemble Georges Perec après un tel tour de force? Peut-on sortir inchangé d'une telle œuvre?
8. DISPOSITIF
J'aurais sans doute apporté mon jeu de go - un dispositif que Perec a maintes fois utilisé dans ses textes. La coïncidence le surprendrait, et peut-être commencerait-il à se méfier de moi. Il accepterait néanmoins de jouer une partie. Je prendrais plusieurs pierres de handicap, et perdrais lamentablement.
Puis, je lui serrerais la main, le remercierais et m'en irais sans hâte vers la station de métro Mabillon.
9. BREF
Georges Perec est mort d'un cancer des bronches en 1982. J'avais alors 10 ans et je ne buvais pas encore de bière.
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Z. dans Babel
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Son premier livre, Z. le mâchouille. Il s'agit d'un bestiaire de six pages en ratine pastel, avec un klaxon qui couine, du papier croustillant et divers appendices appétissants. Elle l'agite, le martèle et l'imbibe de bave pendant des heures.
Autour d'elle, les livres se multiplient. Peu à peu, elle développe des préférences. Elle exige à répétition les aventures d'un surmulot surdimensionné et de son chat en peluche maniacodépressif.
Elle comprend la ligne narrative, la chronologie, le dénouement - et, bientôt, les historiettes de huit pages ne suffisent plus. Il lui faut des livres plus denses, fourmillant de détails complexes. Elle apprend à pointer, à nommer, à mémoriser.
À deux ans, Z. s'intéresse enfin au texte. Assise sur les genoux de ses parents, elle redemande les mêmes récits jusqu'à les connaître par cœur. Voilà qu'elle anticipe, devance la lecture. Elle apprend l'alphabet comme on apprend une comptine - et un jour, fatalement, elle sait lire ses premiers mots.
À partir de ce moment, la vie de Z. bascule.
En apprenant à lire, elle franchit un point de non-retour. Impossible de désapprendre, impossible de s'empêcher de lire ce qui tombe sous ses yeux. La plus grande révolution de l'histoire de l'humanité se déroule dans le petit crâne de Z.
Elle lit d'abord à haute voix, pour les besoins de l'apprentissage, puis s'habitue à déchiffrer les pages en silence. Désormais, elle s'enfonce seule dans les livres, comme le Petit Chaperon rouge dans la forêt. Elle réclame des livres de plus en plus épais, des forêts de plus en plus vastes. Elle découvre qu'il existe différents auteurs, différents styles, différents genres littéraires.
Bientôt, elle éprouve la fierté de terminer une brique, et la joie d'en discuter avec un autre lecteur. La solitude de la lecture se double d'un réseau social: celui de cette Bibliothèque que Jorge Luis Borges nomme l'univers.
Simultanément, Z. constate que les livres peuvent également provoquer l'ostracisme. Dans son entourage, plusieurs personnes jugent la lecture ennuyante, suspecte ou risible. Cette découverte renforce son intimité avec le livre, qu'elle voit désormais comme un bunker.
Avec le temps, la lecture devient une activité naturelle. Z. lit sous la couette, debout dans l'autobus, assise dans la salle d'attente. Elle subit la lecture scolaire obligatoire, s'aventure dans la lecture interdite, se permet la lecture légère et la lecture en diagonale, tente la lecture dans une langue étrangère. Elle comprend que son rôle, en tant que lectrice, est tout sauf passif.
À 17 ans, elle subit ses premières vraies crises de bovarysme. Elle est sérieuse, voire grave. Elle prise les livres ambigus, où la morale est trouble et les personnages imprévisibles. Ces ouvrages imitent sa propre vie ou, au besoin, la catapultent dans des univers totalement exotiques - mais la différence est-elle si grande?
Forcément, elle s'attaque à quelques classiques. Moby Dick, Cent ans de solitude ou Si par une nuit d'hiver un voyageur lui servent de rites de passage. Elle ne saisit pas tout, certes, mais elle ajoute ces titres à son palmarès personnel avec une fierté excessive.
Puis, Z. entre dans la vingtaine. Elle étudie, voyage, déménage souvent, trimballant à chaque fois les pesantes boîtes de bouquins qui composent l'un de ses biens les plus précieux: sa bibliothèque. Ces milliers de chapitres forment désormais une partie d'elle-même, de ce qu'elle est devenue. Ils sont emmêlés à son ADN comme un lierre, on ne saurait plus les extirper l'un de l'autre.
Le temps s'accélère. À 30 ans, Z. doit revoir ses ambitions de lectrice. La grande bibliothèque humaine s'accroît à la cadence babylonienne d'un livre toutes les 15 secondes. Le temps manquera pour tout lire.
Paradoxalement, Z. entreprend de revisiter les classiques qu'elle a lus à 17 ans. Surprise! Elle découvre des ouvrages totalement différents de son souvenir. Elle réalise que les livres ne l'accompagnent pas, mais qu'ils vont et viennent, se transforment dans l'espace et dans le temps.
L'univers n'est pas un endroit fiable.
Puis, nous voici à l'automne 2041. Z. vient de fêter ses 35 ans. Elle a un gamin de 2 ans qu'elle initie à la lecture. Elle se remémore sa propre enfance avec un mélange de nostalgie et d'anxiété: son bilan de mi-vie l'obsède tant que, certaines nuits, elle souffre d'insomnie.
Elle allume alors sa lampe de chevet, met ses lunettes et continue à lire son roman.
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Dépenses de base
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Le mercure grimpe, mes amis, et je garde le prix de l'essence à l'œil.
Il a sauté la barre des 1,30 $ et grimpera bientôt vers 1,50 $. Un matin, nous nous réveillerons - ce sera sans doute (par le plus grand des hasards, bien entendu) au début des vacances de la construction - et l'ordinaire aura allègrement franchi le seuil des 2,00 $.
Le prix de l'essence me fait toujours songer à l'avenir du livre.
Que voulez-vous, le livre n'est pas en marge de l'économie. On le décrit souvent comme un objet à part, pratiquement spirituel, un bien aussi indispensable que le pain et le lait, quoique à un autre niveau.
C'est sans doute vrai, d'une certaine manière. Mais c'est aussi passablement faux.
Il se trouve que nous confondons souvent le livre avec ce qu'il véhicule: le houmph. Le houmph est nécessaire, viscéral, essentiel - mais on le retrouve partout. Sur la rue Ontario, dans le métro, et même à la Bibliothèque nationale. Le livre, en revanche, est plutôt accessoire, notamment le livre neuf, que l'on achète plein prix. Il passe après les dépenses dites "de base".
En tant que participant (ô combien négligeable) de la chaîne de production du livre, je ne perds jamais de vue que la popularité de notre marchandise dépend du budget domestique moyen, qui dépend lui-même du prix du lait, du blé, des loyers, du téléphone, de l'électricité et du pétrole brut.
Évidemment, ces fluctuations n'affectent pas directement les ventes d'un livre en particulier. Rares sont les lecteurs qui doivent choisir entre un livre de poche et un kilo de steak haché, après tout. Et si d'aventure le dilemme se présente, il reste encore la bibliothèque municipale. N'empêche, l'inflation finit par toucher le marché culturel en général, et cela se répercute tôt ou tard sur les ventes d'un peu tout le monde.
Le mercure grimpe, mes amis, et je garde le prix de l'essence à l'œil.
DES CHIFFRES! DES CHIFFRES!
Vous exigerez maintenant une corrélation béton entre le prix de l'essence et les ventes du roman québécois. "Des chiffres!" scanderez-vous. "Des pourcentages, des taux!"
Je vous ai souvent balancé, au cours de la dernière année, des poignées de données provenant de diverses études. Il en apparaît de nouvelles tous les six mois, des études sur le livre et la lecture - sans oublier les études connexes sur le prix unique, l'alphabétisation ou le pilonnage.
Ces études annoncent le pire ou le plus-que-pire, le statu quo ou (plus rarement) l'amélioration globale et l'embellissement universel. Règle générale, on ne les sort pas du tiroir pour annoncer de bonnes nouvelles.
Parmi toutes ces études, je vous ai plusieurs fois cité celle de Patrimoine Canada: Lecture et achat de livres pour la détente - sondage national 2005.
Cette étude de 275 pages comporte une section passionnante, où l'on examine le chemin qu'empruntent les livres avant de tomber entre les mains du lecteur. On y apprend (par exemple) que 40 % des lecteurs interrogés se laissent souvent influencer par la recommandation d'un ami, tandis que 71 % d'entre eux n'arrivent presque jamais au livre par le truchement d'Internet.
L'étude analyse en tout une vingtaine de canaux, dont l'influence des libraires, des groupes de lecture, des rabais, de la publicité et des prix littéraires.
Or, j'ai récemment réalisé que, parmi les différents indicateurs utilisés, on ne trouve nulle mention du titre du livre, de la première page - voire de n'importe quelle page - ou d'un extrait en quatrième de couverture. L'indicateur "en feuilletant le livre" n'existe pas. Le texte se retrouve subtilement mis à l'écart.
Ce lapsus statistique est intéressant, car il vient révéler ce que plusieurs personnes croient dans l'industrie: la qualité du texte en tant que tel ne contribue en fin de compte que très partiellement au succès commercial d'un livre. Peut-être pour le tiers de l'affaire? La balance dépend du marketing, de la notoriété de l'auteur, de l'enrobage graphique, du hasard, de l'actualité, du timing, du bouche à oreille, de la direction du vent et de l'âge du capitaine.
Les chiffres ne sont jamais neutres: ils obéissent à celui qui tient le crachoir.
Alors si vous le permettez, je ferai ici un petit boycottage hebdomadaire: je n'avancerai aucun chiffre sur le pétrole, le riz, la récession, Barack Obama, le FMI, l'ADQ, le réchauffement climatique ou l'industrie culturelle.
Une semaine de silence statistique.
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Occuper le territoire
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Pour un romancier généraliste, voyager en Gaspésie est une occasion rêvée de faire le plein. Invité à participer au festival Livres en fête!, je reviens avec un calepin noir de notes.
Vous n'avez jamais entendu parler de Livres en fête!? Rien de plus normal. On entend généralement parler de la Gaspésie lorsqu'une catastrophe s'y produit: glissement de terrain, bisbille chez les pêcheurs, fermeture de la Gaspésia ou de la mine de Murdochville. Les bons coups, quant à eux, sont surtout célébrés à l'échelle locale, d'où l'impression typiquement montréalaise qu'il n'existe pas de salut à l'est de Sainte-Flavie.
Il faut admettre que Livres en fête! n'en est encore qu'à sa troisième édition; l'événement commence tout juste à prendre sa vitesse de croisière. N'empêche, le départ est impressionnant.
Les organisateurs cherchent en effet à relever un ambitieux défi géographique. J'ai beau me creuser la tête, je ne vois aucun événement québécois - hormis les Journées de la culture - qui couvre un territoire aussi vaste. Imaginez un polygone d'environ 40 000 km2, délimité par l'embouchure de la Restigouche, Cap-Chat, Gaspé et les Îles-de-la-Madeleine. Voilà l'espace impossible où se déroule Livres en fête!.
Pendant une semaine, les écrivains font du kilométrage. On les envoie en mission à Cloridorme, L'Anse-au-Griffon, Cap-d'Espoir, Bonaventure, Saint-Elzéar, Paspébiac, Nouvelle, Havre-aux-Maisons - et dans une multitude d'autres villages. Ils visitent de minuscules bibliothèques municipales, des écoles primaires, des polyvalentes et des salles communautaires.
L'équation est claire: le livre doit occuper le territoire.
Les écrivains que j'ai rencontrés jubilaient. Non seulement parce que le festival permet de rencontrer des lecteurs enthousiastes, mais aussi parce qu'il s'agit du meilleur temps de l'année pour rouler en Gaspésie.
J'ai savouré chaque kilomètre sur la 132 déserte, en pleine nuit ou au soleil tapant. On voit encore de la neige dans les sous-bois et des glaçons dans les barachois. Pas de roulottes ni de touristes en vue. On croise parfois une famille de chevreuils ou un bum de village dans son bolide modifié. Sur les quais, les pêcheurs empilent les casiers à homards, dûment boëttés pour la première sortie de la saison.
Ça donne envie de rouler jusqu'en Oregon.
SE PEINTURER DANS LE COIN
Bref, j'avais promis d'animer mon tout premier atelier d'écriture en secondaire 5, à la polyvalente C.E. Pouliot de Gaspé. Pessimiste de nature, je me suis présenté à la bibliothèque de l'école dans un état de nervosité avancée, prêt au pire.
Angoisse inutile: mon petit groupe a été impeccable.
Je me suis amusé à leur faire écrire et réécrire leurs textes en imposant chaque fois des contraintes plus corsées. Ils se sont livrés à l'exercice sans rechigner, visiblement amusés. Dans la plupart des cas, leur travail s'améliorait de version en version.
Il faut parfois se peinturer dans le coin afin d'obtenir les meilleurs résultats.
Tout en lisant leurs textes, je m'amusais à classer mes écrivains en herbe: les petits talentueux qui font de l'épate, les vampirologues, les sombres poètes, les sérieux, les amateurs d'émotion et d'histoires vécues. Inévitablement, je me suis demandé si l'un d'entre eux persisterait jusqu'à publier un bouquin. Peut-être cette fille qui écrivait en silence, le nez sur sa copie, et qui est venue me montrer son texte en cachette?
Je ne suis arrivée à rien, a-t-elle annoncé en me tendant sa feuille. Je ne sais même pas où s'en va l'histoire.
Évidemment, elle avait écrit le texte le plus structuré et le plus original du groupe. L'un des seuls textes, incidemment, où l'on pouvait voir des ratures.
Un événement comme Livres en fête! ne tient pas du simple divertissement. Il pose à sa manière une importante question: comment encourager le talent en dehors des grands centres? Quel espace lui donner?
Clovis Roussy, un jeune de Cap-d'Espoir que je rencontrais le lendemain soir, voulait s'inscrire au programme Arts et lettres du Cégep de Gaspé. Son rêve? Devenir romancier. Manque de chance, le cégep a dû mettre huit programmes sur la glace pour l'an prochain, incluant Arts et lettres.
Clovis fera donc ses sciences humaines.
Quel sera l'effet de cette contrainte sur sa vocation d'écrivain? Impossible à prédire. Il faut parfois se peinturer dans un coin pour obtenir les meilleurs résultats. Mais parfois non.
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Le grand tiroir régional
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Je lisais récemment, sous la vigoureuse plume de Michel Vézina, une affirmation qui m'a titillé le houmph: "la littérature n'est jamais régionale".
Très cher Michel, je te soupçonne d'avoir cédé à un accès d'orgueil typiquement rimouskois. Nous sommes nombreux que le terme "régional" exaspère, mais il faut néanmoins affronter la choquante vérité: la littérature est toujours régionale.
On ne sort pas de la région, peu importe où l'on se trouve - et Dieu sait que l'on peut s'avérer aussi indécrottablement régional sur l'avenue du Mont-Royal qu'à H | |