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November 2008 - Messages
26 novembre 2008, 2:29
Courber le temps
Il existe, à Portland, une librairie qui affirme être la plus grosse librairie indépendante au monde. L'hyperbole est, pour une fois, pleinement justifiée.

Powell's, surnommée (à juste titre) City of Books, occupe en effet un pâté de maisons complet - plusieurs bâtiments raboutés au fil des années, en fait. Dans cet espace de 68 000 pieds carrés, on trouve plus d'un million de titres cordés sur des rayonnages, parsemés de centaines de petits papiers (suggestions, critiques, résumés) griffonnés par des libraires maniaques.

En dépit de son gigantisme, City of Books est parvenue à conserver une atmosphère de bouquinerie. D'ailleurs, on n'y fait pas de distinction entre les livres neufs et usagés: les deux saveurs se voisinent sans discrimination, sur les mêmes tablettes. De petits écriteaux rappellent même qu'acheter un livre usagé est un geste écologique (aah, la Côte-Ouest).

En moins d'une heure, j'ai trouvé presque tous les titres que je cherchais depuis trois ans. Je suis ressorti avec 10 kilos de bouquins, une facture ridicule - et une étrange impression de bien-être. Pourquoi (me suis-je demandé) les bonnes librairies nous laissent-elles dans un tel état de grâce?

La question est restée en suspens - après tout, j'avais 600 heures de lecture sous le bras!

Le lendemain matin, je rencontrais une classe de français. Des étudiants de premier cycle universitaire, pas trop portés sur la littérature.

J'aime bien ces étudiants que les écrivains n'impressionnent pas. Ils sont sans merci. Ils posent les questions les plus périlleuses, sans aucun ménagement. Des questions souvent trop compliquées, inattendues, voire taboues. Pourquoi (par exemple) est-ce que je n'écris pas en anglais? Pourquoi je ne suis pas traduit en chinois? Pourquoi est-ce que je ne travaille pas pour le cinéma?

Ce matin-là, donc, une fille planquée dans le fond de la classe m'a balancé une question en forme de grenade: "Ça sert à quoi de lire des livres?"

Misère. Je n'avais même pas fini mon premier café.

Devant ce genre de question, on a le choix: soit servir une portion de la bullshit habituelle et enchaîner en quatrième vitesse avec la question suivante, soit prendre le risque de réfléchir (et, donc, de se casser publiquement la gueule).

Peut-être étais-je encore imprégné de ma visite chez Powell's, mais j'ai pris le risque de la question. Pouvait-on vraiment, honnêtement, faire une distinction entre le livre et Tout-le-Reste? Existait-il une vertu commune à tous les livres - aussi bien le Harlequin Passion no 783 que Finnegans Wake?

De nos jours (me suis-je mis à réfléchir tout haut, en tétant mon café tiède), la plupart des objets culturels sont intégrés dans une approche multitâche. Autrement dit, on peut écouter de la musique en lavant la vaisselle, visionner un film en bavardant avec son voisin ou lire huit sites Web en simultanée.

Le livre, en revanche, demeure l'un des seuls objets culturels qui exigent de tout arrêter. Pour exister, il nécessite une attention exclusive. Impossible de lire un bouquin en pensant à autre chose.

Dans un monde multitâche, consacrer tout son temps à une seule activité revient à perdre son temps - ce qui explique sans doute en partie pourquoi on lit moins de livres qu'auparavant. L'intérêt du livre se trouve pourtant là: il exige certes plus d'effort, mais il dilate les heures.

Le livre est, en somme, une machine à courber le temps.

Voilà qui expliquerait d'ailleurs pourquoi le roman historique jouit en ce moment d'une telle popularité. Il s'agit au fond d'une métaphore de ce que le livre parvient à créer: une parenthèse temporelle avec sa propre logique, sa propre vitesse - une piscine olympique où un nageur solitaire enchaîne des longueurs, à l'aube.

Tout en parlant, je voyais plusieurs étudiants hocher la tête. Ils appartenaient à la génération de l'iPhone, de Facebook, de Twitter, de Google Agenda - et ils comprenaient visiblement très bien ce que je racontais.

Ils comprenaient pourquoi ils n'avaient pas envie de lire des livres, mais aussi pourquoi ils auraient pu en avoir envie.

J'ignore si notre rencontre leur a apporté quelque chose mais, pour ma part, je ne vois plus les librairies de la même manière. Je passe désormais leur porte avec un respect renouvelé - comme si j'entrais non pas chez un simple marchand de papier relié, mais chez un détaillant de machines à voyager dans le temps.


19 novembre 2008, 10:56
Physique élémentaire et cheddar canadien
De passage à Portland, Oregon, je visitais récemment l'extraordinaire libraire Powell's - dont je dois d'ailleurs vous parler un de ces quatre, faites-moi y penser - lorsque, en traversant la section Gastronomie, mon regard est tombé sur Au Pied de Cochon: The Album - l'hétéroclite livre publié par Martin Picard, désormais offert en langue anglaise.

Random moment, comme ils disent.

Je suis toujours étonné de découvrir des bouquins québécois à l'étranger. Un peu comme s'il se produisait une déchirure dans le tissu du réel, une inversion momentanée des lois de la physique. Remarquez, ça ne m'arrive pas à toutes les trois semaines - non, vraiment pas -, mais ça m'impressionne chaque fois.

Je me souviens, par exemple, d'être un soir tombé sur Puta, de Nelly Arcan, dans la vitrine d'une minuscule librairie de San Sebastián, en Espagne. C'était en septembre 2002, une dizaine de mois seulement après la sortie en V.O.F., et je me souviens clairement d'avoir songé: "Déjà!?"

Publié au Seuil, Putain arrivait en effet sur le marché avec un sauf-conduit parisien - ce qui expliquait en partie cette TGV (traduction à grande vélocité).

Cela dit, la littérature québécoise se déplace rarement aussi vite et, 20 ans après sa mort, Félix Leclerc demeure encore l'un de nos grands ambassadeurs. Je lui dois d'ailleurs quelques-uns de mes moments les plus surréalistes à l'étranger.

Je me souviens par exemple de ce type rencontré sur une terrasse de Miraflores, à Lima. Il était grand et mince et bizarre, de cette bizarrerie que seule l'intelligence peut conférer. Il avait étudié le français, ne le parlait que très approximativement, mais se rappelait une chanson de Leclerc - qu'il a aussitôt entonnée. C'était Le Québécois, qu'il dévida d'un trait jusqu'au tout dernier vers, en latin, que j'avais moi-même oublié.

Je me demande si Félix aurait trouvé ça trop exotique.

La dernière fois, tiens, c'était justement à Portland, durant les Canada Days. Le consulat canadien de Seattle avait organisé un cocktail vachement dînatoire, et je discutais avec David, psychiatre à la retraite qui chantait dans sa jeunesse des chansons francophones sur les petites scènes de Greenwich Village.

Il se remémorait ces concerts d'autrefois avec une nostalgie évidente, et nous nous sommes mis à réviser ensemble les classiques de Félix, nos fronts presque appuyés l'un contre l'autre afin de nous entendre dans le brouhaha - et tandis que nous chantions Moi, mes souliers, j'ai remarqué dans nos assiettes respectives les tranches de cheddar jaune taillées en feuilles d'érable.

Ça ne s'invente pas.

UN PIED DE NEZ A L'HISTOIRE

Bref, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de discuter avec des universitaires, lors de mes promenades à l'étranger, et j'ai cru constater que la plupart d'entre eux continuent d'étudier (et d'enseigner) les mêmes auteurs qu'il y a 20 ans: Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Ducharme, Aquin.

Les auteurs québécois ont publié de bonnes choses au cours des 20 dernières années, depuis (mettons) La Rage de Louis Hamelin, en 1989 - mais les universitaires éprouvent traditionnellement des réticences à enseigner des auteurs trop contemporains, voire des auteurs vivants. Ils craignent sans doute que l'Histoire ne leur donne tort par la suite et, ce faisant, ils boudent leur propre rôle dans le processus de construction de l'Histoire.

Je crois cependant que le vent tourne, et que plusieurs universitaires conçoivent désormais que l'on puisse s'intéresser à des textes qui sentent encore l'encre fraîche - si bien que lors de mon dernier passage à Portland, deux ou trois personnes m'ont demandé ce qui se publiait de bien au Québec ces années-ci.

J'ai promis de leur préparer une petite liste - que vous me pardonnerez de ne pas publier ici. Vous savez comment ça se passe: on sait où commencer, mais jamais quand arrêter. Et puis il y a le périlleux Facteur Paroissial. Les "Aah, pas encore Chose!", les "Comment t'as pu oublier Machin!?" - sans compter les "Mais qu'est-ce que vous avez contre Anne Hébert?".

Rien, Madame, je n'ai rien contre Anne Hébert. Je vous jure.

N'empêche que je la prépare, ma liste de titres et d'auteurs. Et je serais bien curieux de savoir ce que vous y ajouteriez. Nous pourrions envoyer un colis dans les départements d'études francophones du monde entier, de Berlin jusqu'à Shanghai - un petit pied de nez à l'Histoire.


12 novembre 2008, 2:13
Aussi impur qu'important
Longtemps je me suis tenu au large du Salon du livre.

C'était un boycottage irrationnel. J'étudiais en littérature, et plusieurs de mes amis, libraires à temps partiel, bossaient au Salon. Il s'agissait d'un événement important de la saison culturelle dans notre petite ville, et il eût été dans l'ordre des choses que j'y aille faire au moins une virée de courtoisie.

Jamais pourtant, durant les années où j'habitai Québec, je ne mis les pieds au Salon.

Officiellement, je jouais la position de l'étudiant plus vertueux que le reste du monde: un salon du livre n'était jamais qu'une grosse foire commerciale, pas très différente des salons de l'auto, du plein air, des aînés, des métiers d'art ou des VTT. Un événement impur, en somme.

Maintenant que moult années ont passé, je peux l'avouer: je ne mettais pas les pieds au Salon du livre parce que j'ignorais tout simplement par où entrer.

Cette étrange crainte remonte à ma petite enfance. Quelques semaines avant d'entrer en maternelle, en effet, je souffrais d'anxiété à l'idée de ne pas trouver la porte d'entrée. J'angoissai si bien que, la veille du jour J, ma mère somma mon frère aîné de me conduire jusqu'à la porte en question et de m'en montrer la nature, la texture et la couleur, afin que je cessasse de leur casser les oreilles avec ça.

Mais cette porte déclencha une réaction en chaîne - car aussitôt je me mis à angoisser au sujet de la porte de la polyvalente, puis de celle du cégep. Lorsque mon frère le plus vieux m'annonça que l'université (Laval, en l'occurrence) comportait non seulement plusieurs portes, mais plusieurs pavillons, des rues et des tunnels, mon angoisse vira à la panique. J'étais perdu!

Mon père me rappela alors que j'entrais à la maternelle le lendemain matin, pas à l'université, et me pria par conséquent de bien vouloir me calmer un peu le pompon.

Couché dans mon lit, ce soir-là, je songeai aux innombrables années à venir, et à toutes ces portes qu'il me faudrait trouver et ouvrir, l'une après l'autre. Par où entrait-on à la bibliothèque, au magasin, sous le chapiteau, à la foire agricole, au musée, à l'aréna, dans la salle paroissiale, à l'ONU et dans le local des scouts?

Pire encore: certaines portes, en plus d'être sournoisement dissimulées, s'accompagnaient de rituels. Il fallait s'identifier en passant le seuil, présenter un laissez-passer, acheter un billet, se vêtir correctement, retirer son chapeau ou ses chaussures. Chaque porte, en somme, cachait une seconde porte, invisible et indéchiffrable.

Vasco de Gama, partant pour les Indes, imaginait sans doute son périple en termes de longitudes et de latitudes, de fragments de cartes anciennes, d'alizés et de courants marins.

Moi, je voyais des portes. Des milliers de portes.

Ah, misère.

Plusieurs années passèrent et mes capacités à ouvrir des portes demeuraient franchement moyennes. Dès que je devais me rendre dans un lieu inconnu, j'étudiais d'abord les cartes, interrogeais des vétérans, établissais un plan de match. Il m'arrivait parfois de passer et de repasser 10 fois devant une porte avant d'oser tourner la poignée, par crainte d'aboutir dans le mauvais vestibule.

Certaines portes - notamment celle du Salon du livre - continuèrent longtemps de m'intimider. Et si, en chemin vers mes idoles littéraires, je bifurquais et me retrouvais dans les toilettes du troisième sous-sol? Il y a des erreurs de navigation dont on ne se relève pas.

Aujourd'hui, ma condition s'est améliorée. Il faut dire que j'ai franchi toutes sortes de portes: des rideaux de billes dans des bars louches des Antilles, des portes d'embarquement dans des aéroports bondés, des portières d'autobus dans la nuit andine, d'énormes grilles bavaroises et des trappes que couvrait une croûte de fientes de pigeons.

Sans m'avoir totalement guéri, ce traitement-choc m'a aidé à reprendre un peu le contrôle de ma situation. Je peux désormais me rendre au Salon du livre sans trembler, le cœur en paix, franchir la porte d'un pied assuré, comme si je possédais la place (car voilà bien le secret de l'affaire), et me livrer à cette activité aussi impure qu'importante: rencontrer le monde.

Alors si d'aventure vous hésitez, je vous le donne dans le mille: il faut descendre à la station Bonaventure et suivre les indications.


5 novembre 2008, 2:13
Martiens et ornithorynques
Au départ, on croirait presque plus un canular qu'une proposition sérieuse: que se passerait-il si on demandait à une demi-douzaine d'écrivains - François Barcelo, Éric Dupont, Serge Lamothe, Catherine Mavrikakis, Hélène Monette et Larry Tremblay par exemple - de collaborer avec des architectes?

C'est l'audacieuse question que lance la galerie d'architecture Monopoli.

À quoi ressemble une galerie d'architecture? Imaginez un espace à mi-chemin entre le laboratoire et la salle d'exposition, où les architectes peuvent (une fois n'est pas coutume) sortir du cadastre, et se concentrer sur la réflexion et la création. Le genre de lieu, en somme, où Léonard de Vinci aurait pu exposer ses idées les plus déjantées.

Ça existe, ça? Oui! C'est rarissime, sinon unique, et ça loge dans une ancienne caserne de pompiers, à l'orée du Vieux-Montréal.

Or, les fondateurs de Monopoli - en particulier sa directrice Sophie Gironnay - n'aiment pas seulement l'architecture: ce sont aussi des lecteurs voraces, et ils ont très rapidement envisagé une collaboration inédite entre des écrivains et des architectes.

Ainsi sont nées les Archi-Fictions de Montréal, un événement qui tient à la fois de l'exposition, du recueil collectif et du spectacle littéraire. La première édition (tenue en 2006) s'articulait autour du très calvinien thème "Villes invisibles", tandis que la seconde édition (fraîchement inaugurée) traite des "Frontières émouvantes".

Alors, comment ça se passe entre les écrivains et les architectes?

Sacrée bonne question.

À première vue, on pourrait croire que la collaboration va s'installer toute seule, spontanément. Après tout, il existe un vaste terrain d'entente entre les deux disciplines: le recours à la métaphore, outil primordial en littérature et technique omniprésente en architecture.

La pratique est néanmoins plus compliquée. Comme l'architecte Philippe Lupien le souligne en préface du catalogue, partager un vocabulaire commun ne suffit pas pour parler le même langage. Il arrive en effet que la culture propre à chaque discipline gêne un peu la conversation.

Tout d'abord, les écrivains sont pires que solitaires: ils sont indépendants - un peu Corses sur les bords, aurait sans doute dit Goscinny. Habitués à ne devoir de compte à personne, ils résistent souvent aux influences extérieures, même dans le cadre d'une expérience à laquelle ils ont consenti.

Les architectes, quant à eux, sont dans une situation contraire: rompus au travail d'équipe, ils passent leur temps à négocier avec les ingénieurs, à déléguer les tâches, à interpréter les demandes fluctuantes du client. Ce sont des professionnels de l'adaptation.

Vu sous cet angle, le dialogue semble soudain moins évident, plutôt unidirectionnel, et possiblement voué à la catastrophe.

Et à quoi ressemble le résultat? Non-lieu ou duo fusionnel?

Ni l'un ni l'autre: il s'agit plutôt d'une rencontre entre un martien et un ornithorynque (je vous laisse le soin de faire les associations qui vous plaisent).

Parfois, les deux larrons se comprennent très vite, dialoguent sans problème, et le résultat a des airs de connivence qui ne trompent pas.

Dans la plupart des cas, en revanche, l'écrivain se campe un peu plus solidement sur ses positions, et il se produit alors une drôle de chose: l'architecte - plus libre qu'à son habitude - ne s'adapte pas à l'écrivain comme il s'adapterait à un client.

Au contraire, il étudie le texte de son vis-à-vis et, plutôt que de docilement l'illustrer, le documenter ou le commenter, lui appose une œuvre dotée de sa personnalité propre, souvent plus facile à photographier qu'à décrire. Le résultat est donc fidèle au texte de départ, mais cherche en même temps à se distinguer vigoureusement du médium littéraire.

Dialogue de sourds? Non: plutôt deux propos qui orbitent l'un autour de l'autre, autonomes mais indissociables, et qui se complètent étonnamment bien. On ne sait pas si ça dialogue, mais ça communique!

Il en résulte des interstices très équivoques (Jean-Pierre Chupin), un échiquier arctique (Michel Langevin), des montagnes emboîtables (Éric Gauthier), une baleine toute en courbes de niveaux (Richard de la Riva), une étrange longue-vue (Anick LaBissonnière) et une maquette magnifiquement synthétique des environs de Sept-Îles (Marc Pape).

Une visite à la Galerie Monopoli vous permettra non seulement de découvrir ces architectes, mais surtout d'écouter une admirable bande sonore: les textes des auteurs participants, rendus par une impressionnante cohorte de comédiens.

Pour trouver son chemin, il suffit de consulter le site Web.

www.galeriemonopoli.com