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October 2008 - Messages
22 octobre 2008, 1:34
Y a-t-il un neurologue dans la salle?
Deux doctorants de l'UQÀM, les frères Philippe et Éric Stenstrom, ont récemment entrepris d'analyser la façon dont les hommes et les femmes s'orientent sur le Web. Les résultats, bien que mitigés, apportent quelques éléments de réponse plutôt intéressants.

Il semblerait en effet que notre façon de naviguer trahisse la manière dont nos cerveaux ont évolué durant des milliers d'années. Ainsi les femmes seraient-elles plus attentives aux objets et aux couleurs d'une page Web, tandis que les hommes étudieraient plutôt la structure du site et les objets en mouvement - habiletés qui correspondent aux rôles sexuels dans une société basée sur la chasse et la cueillette.

En lisant la nouvelle, je me suis demandé si l'on pourrait s'inspirer de cette idée pour tenter de cerner, une fois de plus, l'élusive différence entre l'écriture masculine et l'écriture féminine.

Jusqu'à présent, cette vieille question demeure sans réponse satisfaisante - faute de méthode, et faute de distance. Nous débarquons dans le débat avec nos conclusions toutes faites qui n'ont, souvent, pas grand-chose à voir avec le texte en tant que tel - si bien qu'il s'en trouve plusieurs pour affirmer, péremptoires, que rien ne différencie vraiment l'écriture des hommes de celle des femmes.

On se demande, en fin de compte, s'il n'est pas plus amusant de poser la question que d'y répondre.

Il faut dire que les littéraires ont tendance à se méfier des réponses scientifiques qui, en dépit (ou à cause) de leur précision, passent toujours à côté de l'essentiel.

D'ailleurs, que je sache, on attend toujours une percée significative dans l'analyse scientifico-sexuelle des textes. Sur le Web, on ne trouve que le Gender Guesser, fruit d'une collaboration entre l'Institut de technologie de l'Illinois et l'Université Bar-Ilan d'Israël, et qui fonctionne avec une précision de 60 à 70 %. À peine mieux que pile ou face.

Certains chercheurs préfèrent aborder la question de manière empirique - par le truchement du Jeu d'imitation d'Alan Turing, par exemple, cet exercice où l'on tente grosso modo de deviner, à l'aveuglette, le genre d'un interlocuteur.

Cette approche est nettement plus séduisante pour les écrivains, qui ont toujours été grands consommateurs de pseudonymes. La revue Zinc publiait d'ailleurs, il y a deux ou trois ans, une édition "Nouvelles écritures masculines", pour laquelle Marie Hélène Poitras avait écrit un texte sous identité masculine afin de brouiller les cartes. Quel(le) écrivain(e) refuserait un tel contrat?

Cela dit, le Jeu d'imitation demeure un simple point de départ, une illustration de la complexité du problème. Comme toutes les grandes idées, il génère davantage de questions que de réponses.

VOS MOINDRES MOUVEMENTS

L'étude des frères Stenstrom s'inscrit dans une récente vague d'analyse des mécanismes de lecture sur le Web - vaste champ d'étude au confluent de la psychologie, de la neurologie et du marketing.

Nous sommes très loin de l'époque où l'on pensait tout bonnement que l'œil abordait une image à partir du coin supérieur gauche, et suivait le sens de lecture habituel. De nos jours, les chercheurs utilisent des caméras qui enregistrent les moindres mouvements des yeux sur une page Web. La caméra sait ce que vous lisez et - surtout! - ce que vous sautez.

Il n'en faut pas plus pour se demander: qu'en est-il du texte imprimé traditionnel?

Certes, on sait depuis un moment que la lecture n'est pas un processus linéaire, que l'œil saute et grappille, absorbe des blocs textuels, va et revient, plutôt que de simplement décoder le sens lettre par lettre, mot par mot. Des caméras très précises permettraient-elles de surprendre des particularités encore plus fines?

Jusqu'à quel point la lecture est-elle subjective? Notre façon de balayer une page est-elle aussi personnelle que nos empreintes digitales? Les hommes et les femmes lisent-ils de la même manière?

En somme: la clé de la différence entre les écritures masculine et féminine se trouverait-elle dans l'étude de nos lectures respectives?

Imaginez un peu les débouchés créatifs d'une découverte dans ce domaine! On pourrait désormais configurer les phrases et les paragraphes d'un roman de deux manières: un ordre pour les lectrices, un autre pour les lecteurs. On obtiendrait ainsi des textes sexués - un peu comme le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic, dont il existe des éditions masculine et féminine. L'expérience serait extraordinaire!

Y a-t-il un neurologue dans la salle?


15 octobre 2008, 1:50
Ah misère
Passons aux aveux: j'appartiens à ces gens qui suivent avec une curiosité maniaque la série télévisée Lost.

Il s'agit d'un enthousiasme difficile à communiquer. Le plaisir de la série consiste, après tout, à s'envaser dans une abondance d'indices contradictoires, imbriqués dans une trame narrative tarabiscotée.

Or, parmi ces indices, on compte de très nombreux livres. On les surprend dans les mains des personnages, abandonnés sur des tables, cachés un peu partout dans les replis de l'intrigue.

On trouve d'ailleurs, sur le Web, des bibliographies plus ou moins officieuses. La liste comprend des titres comme Alice au pays des merveilles, Catch 22, la Bible et le Coran (bien entendu), Une brève histoire du temps, Les Frères Karamazov, l'Épopée de Gilgamesh, Moby Dick, Des souris et des hommes, Abattoir 5, sans oublier un certain nombre de best-sellers (plusieurs Stephen King) et quelques références à Alfred de Musset, Virgile ou Freud.

En tout, quelque 70 livres pour 82 épisodes - un ratio qui laisse songeur.

Pourquoi, en effet, les créateurs d'une émission grand public, écoutée en moyenne par 16 millions de téléspectateurs, ont-ils décidé d'utiliser le livre à si grande échelle, à une époque où la population des États-Unis lit de moins en moins?

Le choix n'est sûrement pas gratuit. Rien n'est gratuit dans l'industrie télévisuelle.

Certains lostologues prétendront que, malgré un très vaste public, la série s'adresse en réalité à un sous-groupe culturel friand de littérature et d'érudition obscure: les geeks.

(Pas étonnant d'ailleurs que la série ait inspiré une encyclopédie coopérative en format wiki: lostpedia.org, un espace bordélique où les plus maniaques peuvent spéculer sur le sens d'un infime détail ou de l'ensemble de la série. Le retour en force de l'herméneutique, mes amis!)

Cela dit, serait-il possible que cette trame incessante de livres ne s'adresse pas exclusivement au public geek?

Le livre serait-il en mutation dans l'imaginaire collectif?

RAREFACTION

Remontons un petit moment au 19e siècle, si vous le permettez.

Les bibliothèques municipales sont peu nombreuses et, du reste, un vigoureux analphabétisme prévaut au sein des classes laborieuses. Le livre fait par conséquent figure d'objet prestigieux, coûteux, difficile d'accès, et les bourgeois achètent de la reliure au mètre pour meubler leurs bibliothèques.

Le texte en tant que tel n'a, pour sa part, qu'une importance toute relative.

La situation change peu avant la Seconde Guerre mondiale. Une révolution se produit alors, sans doute aussi importante que celle provoquée par ce vieux bricoleur de Johannes Gutenberg: l'apparition du livre de poche.

Exit les reliures coûteuses: le lecteur glisse désormais une édition souple de Salinger ou de Gustave Flaubert sous sa ceinture et part lire sur le bord de la rivière.

On assiste à une véritable révolution platonicienne: grâce au livre de poche, la lecture se démocratise et devient populaire. Le phénomène est si important qu'il donne un essor nouveau à la littérature.

Cet âge d'or dure grosso modo jusqu'aux années 80, à la suite de quoi un certain nombre de facteurs provoquent une baisse progressive de la lecture du livre aux États-Unis - environ 10 % entre 1992 et 2002, selon le National Endowment for the Arts.

La révolution arrive à son terme: malgré l'abondance et le prix abordable des livres, la lecture se raréfie à nouveau dans le quotidien des Américains. Et que se passe-t-il alors? Le livre redevient aussitôt un objet iconique, comme au 19e siècle, avant la déferlante du livre de poche.

Le Wall Street Journal annonçait récemment, dans sa section immobilière, un retour en vogue des bibliothèques domestiques. L'auteur cite un sondage de l'association des constructeurs de maisons selon lequel 63 % des acheteurs considèrent une bibliothèque souhaitable et essentielle.

Évidemment, rayez de votre mémoire ces trois planches d'épinette qui ploient sous une collection de vieux Folio échevelés: il est ici question de pièces entières, meublées avec des rayonnages en acajou, des escabeaux et des enfilades de reliures en cuir soigneusement sélectionnées chez l'antiquaire par votre décorateur personnel.

Oprah Winfrey consacre d'ailleurs la une de son magazine à sa propre salle de lecture privée - et en citant Jorge Luis Borges! -, ce qui constitue toujours une secousse significative sur le sismomètre de la culture pop.

La lecture est dépassée, le livre revient en force.

Ah misère.


8 octobre 2008, 1:21
L'identité et le blabla
La scène se déroulait la semaine dernière à Vincennes, en périphérie parisienne, dans un festival consacré à la littérature américaine. On avait rassemblé trois auteurs à l'occasion d'un débat radiophonique: Abha Dawesar (romancière indienne qui réside à New York), Jorge Volpi (Mexicain) et votre humble romancier généraliste.

L'animatrice faisait très "Paris mondain", accompagnée de son chien, une espèce de bichon maltais roulé en boule sous la table. Les questions oscillaient entre l'inoffensif et le convenu, et je participais au débat sur le pilote automatique.

Or, voilà que l'animatrice se retourne vers Volpi et moi, et nous lance une question qui débute par: "Mais vous qui n'êtes pas Américains..."

J'ai oublié le reste de la phrase. En fait, je ne l'ai probablement pas entendu. Ça bourdonnait dans mes oreilles. Je venais de me faire défenestrer du continent en moins de dix mots, nom de Dieu!

Volpi a visiblement pensé un truc similaire puisque nous avons échangé un haussement de sourcils par-dessus nos micros. ¡Carajo! Comment répondre en 45 secondes à une question dont la simple prémisse ressemble au sujet d'un colloque?

Volpi et moi avons protesté, même si, de toute évidence, on ne voulait pas vraiment nous entendre dériver de ce côté-là, et je suis sorti de là sans pouvoir expliquer combien il est périlleux de se prononcer sur l'identité d'un Québécois.

Que plusieurs d'entre nous se sentent d'abord et avant tout Montréalais, et qu'il s'agit de deux identités pas toujours faciles à concilier.

Que par la force des choses, nous sommes aussi Canadiens, et pas seulement sur le plan fiscal: on ne partage pas son futon si longtemps avec quelqu'un sans développer deux ou trois affinités.

Que nous sommes également États-Uniens, comme en témoignent les enfilades de Burger King et de Wal-Mart qui bordent nos boulevards, États-Uniens par la fesse gauche certes, tout comme les Mexicains, mais sans doute un peu plus puisque 500 d'entre eux meurent chaque année en tentant de traverser la frontière, cependant que nous allons magasiner à Plattsburgh chaque samedi après-midi.

Que nous sommes plus vastement Américains, c'est-à-dire citoyens du continent, de la Terre de Feu jusqu'à l'île Ellesmere, une identité à la fois très ancienne, puisqu'elle remonte aux coureurs des bois francophones, et très contemporaine, qui a pris de la vigueur avec la naissance de l'altermondialisme.

Qu'en qualité de francophones, la majorité des Québécois sont également des Latino-Américains. (D'ailleurs, vous avez noté combien de gens apprennent l'espagnol autour de vous?)

Que la plupart d'entre nous possèdent des fragments d'identité amérindienne et métisse, profondément remblayés sous des tonnes de registres paroissiaux.

Que pourtant nous demeurons tous fondamentalement des immigrants - y compris les Inuits et les Amérindiens de souche, qui arrivèrent par le détroit de Béring. Que nous sommes un peu Irlandais, Poitevins, Jerseyais, Allemands, Italiens, Vietnamiens, Libanais, Juifs et Haïtiens, débarqués plus ou moins tardivement sur le dos de la Grande Tortue.

Que nous sommes enfin nordiques, habitants d'un territoire fluctuant qu'a cartographié Louis-Edmond Hamelin, paysage complexe que nous partageons avec les Scandinaves, les Sibériens, les Aléoutes et autres Lapons. Il ne s'agit pas seulement d'un territoire abstrait, né dans l'esprit d'un universitaire: des personnages l'incarnent, tel le légendaire Herman "Jackrabbit" Smith-Johannsen, né en Norvège, émigré au Canada au début du 20e siècle, force de la nature et pionnier du ski de fond dans notre pays. Nos identités ne nichent pas les unes dans les autres, comme des poupées gigognes. L'image serait bien trop bucolique. En réalité, certaines de nos identités sont contradictoires, d'autres complémentaires, et plusieurs tiennent carrément de l'anomalie.

L'homo quebecensis se compose de tout ça - et aussi de l'odeur du cipâte à la veille de Noël, des enfants qui se chamaillent en arabe dans la ruelle, et du damné blabla électoral qui revient avec une exaspérante cyclicité. C'est le meilleur et le pire, l'indéniable et le discutable.

Au fond, voilà ce qui m'a tant agacé dans la question de l'animatrice parisienne. En tant que Québécois, je déteste me faire simplifier en trois coups de cuillère à pot, me faire dire que je suis ceci, ou cela, ou son contraire.

Et comme la plupart des romanciers généralistes, j'ai déjà bien assez de misère à me lever le matin et être moi-même, merci!