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September 2008 - Messages
24 septembre 2008, 1:36
Des chèvres et des hommes
Mesure-t-on les milliers d'années condensées dans la touche "entrée" que l'on enfonce distraitement afin d'insérer un saut de paragraphe?

Jadis, on recopiait les textes bibliques d'un seul bloc, sans la moindre division: un long pain de caractères hébreux, bordé de part et d'autre d'un rempart de commentaires savants. Le support expliquait sans doute ce phénomène: les copistes devaient travailler sur le cuir de chèvres qui, la veille encore, gambadaient dans la montagne en broutant du thym sauvage.

Ils nous racontent une étrange et tragique histoire, ces ruminants d'autrefois. Pensez aux troupeaux entiers qui furent nécessaires pour transmettre la Torah à travers les âges, enroulés dans des synagogues arides, portant sur leur dos la création du monde et le recensement des tribus lévitiques.

Mais la Torah était longue et les chèvres faméliques, difficiles à attraper. On avait tout intérêt à ne pas gaspiller le cuir en y insérant des sauts de paragraphe. Le monobloc était sacré, mais aussi économique.

Ce sont les rabbins qui découpèrent le texte biblique en péricopes, brèves unités qui facilitaient la lecture à haute voix. On ne coupait pas à la légère, cependant, et une seule erreur suffisait à invalider un rouleau de texte au complet.

On ne rigolait pas avec les coquilles, dans ce temps-là.

De nos jours, la situation est bien différente. La pharmacie du coin écoule des rames entières de papier vierge à 5,99 $, et plus personne - hormis les éditeurs - ne se soucie vraiment de savoir si le texte occupe plus ou moins d'espace sur la page. On insère les paragraphes quand l'envie nous en prend, voilà tout.

L'exercice n'a pourtant rien d'innocent. Pour l'écrivain, le saut de paragraphe appartient aux névroses capitales. En sectionnant le texte, on ne se contente pas de faciliter la lecture: on suggère des motifs, on force des interprétations, on accentue l'importance de certains mots - aussi perd-on parfois un temps fou à chercher le découpage le plus significatif pour un simple bas de page.

Certains auteurs préconisent une approche extrême: ne pas couper le texte du tout. Un paragraphe par chapitre, voilà un ratio simple à retenir. Kerouac a notoirement poussé l'idée jusqu'à charger son Underwood avec du papier en rouleau - un truc qui aurait sauvé bien des chèvres autrefois. La pratique a cependant la réputation d'être rébarbative pour le lecteur.

On peut au contraire découper le texte à raison d'un paragraphe par phrase, pratique courante sur plusieurs sites Web. Cette façon de faire véhicule toutefois deux idées fort louches: la première, c'est que le cerveau du lecteur ne peut mastiquer que de très petites bouchées. La seconde, c'est que chaque phrase doit pivoter autour d'une idée. Le texte doit défiler sans temps morts, sans phrases inutiles.

Voilà qui invaliderait une bonne partie de la littérature mondiale.

Le découpage du texte en paragraphes n'obéit pas simplement à des impératifs visuels: il constitue une première lecture du texte, et l'auteur, en acceptant de s'y livrer, reconnaît sa condition humaine. Refuser de découper un texte tient de l'acte mystique - d'ailleurs, la légende veut que Kerouac, placé devant la nécessité de fragmenter On the Road, ait rétorqué: "Ce texte a été dicté par le Saint-Esprit."

Pour ma part, humble mortel, j'ai poussé l'obsession jusqu'à souffrir de l'impression (bizarrement biblique) que les paragraphes ne font pas partie du texte.

L'idée peut sembler philosophique, mais c'est au fond une attitude de praticien, et je me souviens d'avoir provoqué une profonde incompréhension, il y a deux ou trois ans, en avouant la chose devant une tablée d'universitaires. À l'autre bout de la table, un bonze barbu s'étonna sur un ton sarcastique: "Ah bon? Pour vous, la scansion est indépendante du texte?"

Vous avez noté comment certains mots, dans la bouche d'un universitaire, s'apparentent à des prises de judo?

J'ai eu le sentiment d'avoir énoncé soit une ânerie, soit une idée révolutionnaire (il est parfois malaisé de différencier l'une de l'autre) et je n'ai plus jamais reparlé de cette idée à qui que ce soit - mais il m'arrive encore, la nuit, de rêver que je coupe et recoupe des textes en paragraphes éphémères.

Aah, mesure-t-on les milliers d'années condensées dans la touche "entrée" que l'on enfonce distraitement afin d'insérer un saut de paragraphe?

Il m'arrive, en y posant l'auriculaire, d'entendre les chèvres bêler sur les plateaux du Néguev.


17 septembre 2008, 11:40
Dépression électorale
Franchement, je ne vois pas de quoi nous pourrions parler hormis de cette damnée campagne électorale, qui a débuté sous l'augure des ouragans, dans la lignée des Gustav, Hanna, Ike et autres Josephine.

Ça ne vous frappe pas, vous, cette prédominance du langage météorologique dans les médias, dès lors que nous tombons en élection? Harper n'était pas encore allé crier "Sésame, ouvre toi!" chez la Gouverneure générale que déjà les médias annonçaient une vague conservatrice, sondages à l'appui.

Annoncez une élection, et voici que les analystes politiques sortent les cartes géographiques, les graphiques, les tables statistiques et les comtés baromètres.

Pour peu, on croirait une conspiration des climatologues pour nous faire croire qu'au fond, l'analyse politique est une discipline scientifique, rationnelle, factuelle, et que les grandes masses d'air qui roulent sur notre horizon parlementaire possèdent un mouvement propre, pour ainsi dire inéluctable.

Au fond, avons-nous beaucoup progressé depuis les néphomanciens, ces devins de l'Antiquité qui lisaient le futur dans les stratocumulus et les crottes d'hirondelles?

DANS UN PROFOND FAUTEUIL

Mais parlons plutôt de choses sérieuses - car lorsqu'on annonce un coup de tabac, il convient de sortir le parapluie, les bottes de caoutchouc, le vieux ciré et le chapeau de morutier.

Voici donc ce que votre humble (et anxieux) chroniqueur a décidé de lire d'ici le 14 octobre afin de se protéger contre l'environnement hostile et les chutes de grêlons.

Commençons par l'histoire des Hell's Angels durant les années 60 telle que narrée par l'inénarrable Hunter S. Thompson - un parfait exemple de journalisme gonzo. Le gonzo, inventé par Hunter lui-même, est une technique d'enquête et d'écriture où le journaliste trempe dans les événements plutôt que de les observer d'une tour d'ivoire.

Chez Thompson, cette approche est compliquée par une abondante consommation d'alcool et de substances illégales.

Dans Hell's Angels, il n'hésite pas à frayer avec les motards. Il participe à leurs raids, fréquente leurs bars et leurs repaires, va jusqu'à les recevoir chez lui - au grand désespoir de ses voisins. Il trace de ces barbus motorisés un portrait ambigu, parfois critique, mais souvent teinté d'un amusement évident pour cette variété rugueuse de contre-culture.

La prose de Thompson amalgame fluidité, rigueur, horreur tranquille et humour satyrique. Le bonhomme est une source inépuisable d'anecdotes, et pourtant son texte transcende l'anecdotisme - sans doute parce que, à l'instar de nombreux écrivains-journalistes du vingtième siècle, Thompson est avant tout un habile constructeur d'histoire.

À des lieues de la couverture médiatique du procès de Mom Boucher.

Entre deux rasades de gonzo, je relis également les aventures de Corto Maltese, le formidable personnage inventé par Hugo Pratt, qui apparaissait originalement - ô stupeur - dans Pif Gadget, puis dans Tintin.

Puissante est l'œuvre d'Hugo Pratt: saisissez n'importe quel ouvrage de Corto Maltese, enfouissez-vous dans quelque profond fauteuil (préférablement centenaire), et oubliez tout. Vous vous promènerez de l'Amazonie jusqu'en Irlande, de la Sibérie jusqu'en Chine, avec quelques détours dans le sud du Pacifique, en Argentine, à Venise et, bien entendu, dans les Caraïbes.

Maltese, c'est le mélange parfait d'érudition obscure, de magie, de roman d'aventure et de romantisme crasseux. Fils d'une bohémienne de Gibraltar et d'un marin de Cornouailles, il peut s'avérer tour à tour vénal, pirate sur les bords ou complètement désintéressé. En fait, Corto est si complexe qu'il en devient insaisissable.

À des lieues des aventures de Tintin et Milou.

Au-delà de l'histoire et du propos, ce sont les personnages qui fascinent, dans les œuvres de Pratt et Thompson.

D'un côté, Thompson détaille toute une génération de motards californiens déjantés, grands consommateurs de bière et de pilules, mécaniciens de génie et têtes brûlées, dont le très particulier sens de l'humour échappe à leur entourage. Hell's Angels est avant tout une galerie de portraits surréalistes, qui oscillent entre le comique et le grandiose.

Hugo Pratt, pour sa part, est sans doute le plus grand créateur de personnages de la bande dessinée classique. À part Corto en tant que tel, on pourrait parler du psychotique Raspoutine, parfois attendrissant, drôle à l'occasion, mais le plus souvent fêlé du couvercle; de Cush, guerrier islamiste obsédé par le thé; de Jeremiah Steiner, alcoolique érudit à la moustache spectaculaire - sans oublier une vaste cohorte de personnages mystérieux et surnaturels.

À des lieues et des lieues de ces personnages plates qui peuplent notre galaxie politique.


10 septembre 2008, 1:52
La dictature de l'idée
Il en va des idées comme des opinions: il est périlleux de ne pas en avoir.

Certes, on n'est pas publiquement sommé de mitrailler des idées comme on mitraille des opinions - au point d'eau, dans le taxi, au 5 à 7 -, mais il arrive tôt ou tard un moment où l'on sera jugé pour n'avoir aucune idée. Ou trop peu.

Pourtant, n'est-ce pas une marque de santé mentale que d'admettre, en toute lucidité, sans égocentrisme, que l'on est en panne sèche? L'absence d'idée, après tout, n'indique pas nécessairement une faiblesse du muscle cognitif. Ce peut être aussi le signe d'un manque d'intérêt.

Mais il convient de se demander: l'absence d'intérêt ne serait-elle pas plus durement jugée encore que la panne d'idée?

Dans ce monde, il faut toujours garder une petite curiosité en réserve à propos de Michael Phelps, de la vague conservatrice, de la musique baroque ou du grand collisionneur de hadrons, par exemple, plutôt que d'avouer que ces grands sujets brûlants nous laissent à vrai dire un peu tièdes.

Manquer d'intérêt passe souvent pour être l'attribut des panais, patates et autres tubercules de nos vertes campagnes.

À l'évidence, les idées sont comme les fonds bancaires: il vaut mieux en avoir plutôt que le contraire. De toute façon, la qualité des idées (comme celle des opinions) est finalement assez peu prise en compte par la moyenne des interlocuteurs, et il vaut toujours mieux brandir une vieille idée pleine d'empreintes digitales plutôt que d'avouer qu'on n'en a aucune.

Pour les chroniqueurs, romanciers généralistes et autres omnipraticiens de la pensée, l'idée est le nerf de la guerre. Chaque jour, il faut en trouver de nouvelles, différentes des idées d'hier, tout en gardant le cap - car les idées doivent être cohérentes.

Mais l'idée est plus qu'une denrée: elle sépare les généralistes de ceux qui pratiquent cette littérature du tronc cérébrale que François Le Lionnais appelait la "littérature-borborygme".

Chez les généralistes, l'idée fait ou défait un homme.

J'admire les types comme Dany Laferrière, qui semblent toujours avoir une idée derrière la tête. On l'entend sur toutes les tribunes, mais jamais on ne le surprend à se répéter. Dans la Zurich des lettres, le diable d'homme semble disposer d'un compte illimité.

Certains autres - moins commodes à nommer - n'ont qu'une seule idée, qu'ils déclinent sous toutes ses formes depuis des années. Il ne s'agit pas d'idées, mais de cargos. Pour peu qu'elles aient le moindrement de tonnage, on les appellera "cause" ou "croisade", et on pardonnera plus aisément à leurs porteurs de nous les imposer.

En ce qui me concerne, j'en ai un peu marre des idées. Pour être plus précis, j'en ai marre que l'incessante nécessité de trouver de nouvelles idées me complique l'accès à d'autres portions de mon cerveau. Car il y a un prix à tout, même aux idées.

Je suis peut-être mûr pour la poésie.

LE RAGOUT

Parlant de poésie, voilà bientôt un an et demi que Yann Martel a eu idée d'expédier ses suggestions de lecture au très culturel Stephen Harper, à la cadence d'un bouquin tous les 15 jours.

Jusqu'à présent, le facteur a glissé dans la fente du 80 Wellington Street des œuvres d'Agatha Christie, Marjane Satrapi, Art Spiegelman, Gabriel Garcia Marquez, Virginia Woolf, Northrop Frye et Françoise Sagan - 37 livres en tout.

Jusqu'à présent, cette formidable bibliographie n'a reçu, pour toute réponse, qu'une lettre incolore, inodore et insignifiante de l'adjointe du premier ministre. Lorsque l'un des plus talentueux romanciers du pays, récipiendaire du Booker, vous concocte un club de lecture privé, la plus élémentaire décence ne serait-elle pas d'accuser réception?

On ne peut s'empêcher de songer que quelqu'un, ici, s'entête à jeter des perles aux pourceaux.

D'ailleurs, les plus récents choix de lecture du très flegmatique Martel laissent transparaître un début d'exaspération. Il faut dire que les récentes coupures dans les programmes culturels ont fait monter la moutarde à plus d'une narine.

Bref, la semaine dernière, Yann Martel envoyait au premier ministre Une modeste proposition, cet opuscule satyrique où Jonathan Swift suggère de lutter contre la pauvreté en apprêtant les enfants des pauvres en brochette, rôti, daube ou ragoût.

"Monsieur Harper", demande Yann Martel, "préparez-vous un ragoût?"

Je ne me rappelle pas avoir entendu une question plus pertinente récemment.

http://www.quelitstephenharper.ca


3 septembre 2008, 4:20
Au mauvais bout du cocotier
Ça se passait lors d'une tournée littéraire dans le Rust Belt, il y a deux ans. À la Michigan State University, campus d'East Lansing. Attablé avec de jeunes universitaires inscrits aux cours de creation writing, je jouais l'écrivain en visite.

J'avais de la difficulté à prendre mon rôle au sérieux, notez bien, puisque mes bouquins n'étaient pas encore traduits en anglais - mais on comptait sur moi pour représenter la jeune littérature québécoise, alors je représentais. Mes interlocuteurs, une bande de vingtenaires inutilement intimidés, avaient la délicatesse de laisser croire que le sujet ne les laissait pas complètement froids.

À la fin du repas, j'ai retourné le porte-voix et leur ai posé mes questions. En fait, je voulais surtout leur demander: Que lisez-vous? Qu'est-ce qui vaut la peine d'être lu en ce moment dans la littérature contemporaine des États-Unis, du point de vue d'un étudiant de 22 ans?

Mes interlocuteurs ont lancé une réponse unanime - ce qui s'appelle unanime. D'une seule voix. Consensus spontané. "Chuck Palahniuk!"

Avec un point d'exclamation.

Étrange spectacle que cette demi-douzaine d'étudiants discrets, gars et filles de la classe moyenne, jeans et t-shirt, inscrits dans une petite université du Midwest, qui acclament en chœur le subversif auteur du non moins subversif roman Fight Club.

Que peut-on déduire de cette réponse? Des tas de choses intéressantes sur la classe moyenne, certes. Mais aussi qu'en littérature, la notion d'avant-garde est moins poétique, politique ou économique que générationnelle.

En effet, il y a fort à parier que les lectures des jeunes universitaires états-uniens, en particulier les lectures consensuelles, formeront le nouveau canon littéraire dans les prochaines décennies. C'est le principe du cocotier: tôt ou tard, les jeunes qui montent secouent du faîte de l'arbre les jeunes d'hier.

On n'est jamais qu'à quelques années d'une mauvaise chute.

Bref, bref, bref. Je me suis mis à lire Palahniuk. Or, ma lecture est un peu gâchée par toute cette histoire d'avant-garde, de progrès et de génération. Que voulez-vous, en tant que Nord-Américain francophone sur le second versant de la trentaine, j'ai non seulement l'impression d'approcher du mauvais bout du cocotier, mais qu'en outre ce cocotier pousse au mauvais endroit.

Pourquoi ai-je souvent l'impression que notre littérature est en retard par rapport à celle, mettons, des États-Unis? Que nous sommes coincés en banlieue des Lettres mondiales?

L'idée vous déplaît? Vous préférez plutôt croire que Paris est le nombril du monde? Ou que le Plateau Mont-Royal mène le peloton? Ou que la littérature est non directionnelle, étrangère au progrès?

Chacun ses illusions - mais ne nous leurrons pas: l'évolution et le progrès sont profondément inscrits dans nos cerveaux d'Occidentaux, que ça nous plaise ou non. À moins que vous ne soyez un moine bouddhiste, vous êtes programmé à vous situer en retard ou en avance par rapport à autrui.

J'aimerais pouvoir dire que la diversité de la production actuelle nous a libérés des écoles, que nous pensons de façon moins linéaire que par le passé, que les notions de progrès et d'évolution sont, en somme, dépassées. Mais est-ce qu'il ne s'agit pas d'une contradiction dans les termes?

Le progrès est une drôle de notion. Il semble évident en technologie ou en science, mais demeure terriblement flou dans le domaine artistique - et à plus forte raison en littérature, où le support n'a pas sensiblement changé depuis, disons, l'apparition du livre de poche dans les années 30. (Ne me faites pas rire avec les blogues.)

Il faut dire que tout est difficile à cerner en littérature. Il s'agit de l'un des derniers bastions qui résistent à la rigueur scientifique. Impossible d'expliquer objectivement pourquoi un texte vieillit mal. Ou de quelle manière un roman contribue à l'avancement de la discipline.

Ou encore les obscures raisons pour lesquelles on se sent en retard par rapport aux plus importantes littératures étrangères.

Bref, ma lecture de Palahniuk est parasitée par toutes ces questions: le texte est-il à jour, à la fine pointe, ou déjà un peu dépassé? Résistera-t-il au passage du temps, demeurera-t-il lisible dans 20 ans? Autant de questions qui gâchent le plaisir. La véritable modernité, au fond, consiste à se débarrasser de la modernité.