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August 2008 - Messages
27 août 2008, 3:55
Les introuvables
J'aime les livres introuvables. Les bouquins épuisés depuis longtemps, et dont on trouve la trace de loin en loin. Livres mineurs, ils dérivent souvent au large des corridors commerciaux et séduisent les Joshua Slocum de la lecture.

Mais peut-être cette fascination est-elle simplement une réaction immunitaire à Amazon?

À une époque où il suffit d'une connexion Internet et d'une carte de crédit pour commander n'importe quel livre (ou presque), l'ouvrage introuvable évoque un monde désuet: celui des bibliothèques immenses où le regard se perd, des amas de livres chaotiques, des quêtes interminables.

Je me souviens d'un temps, pas si lointain, où le livre ne venait pas au lecteur par FedEx. Il arrivait alors que la recherche bibliographique se transformât en véritable expédition - et voilà au fond ce que la rareté fait miroiter: l'aventure, le pèlerinage de bouquinerie en bouquinerie. Un tel voyage peut parfois durer des années, des décennies, jusqu'à ce que se produise enfin la Rencontre.

Pareille quête n'est pas le loisir exclusif de vieux lords à monocles. L'ouvrage rare ne prend pas nécessairement la forme d'un incunable imprimé de la main même de Gutenberg. À ces raretés d'antiquaire, aristocratiques sur les bords, je préfère la difficulté plus démocratique que posent certains livres de poche.

Où peut-on trouver, par exemple, cette traduction française de Motel of the Mysteries, de David Macaulay, publiée en 1981 aux Éditions des Deux Coqs d'Or, 3000 exemplaires à tout casser, et jamais republiée par la suite?

Ou alors cette Histoire de la littérature canadienne-française de Berthelot Brunet, publiée en 1970 chez HMH?

Ou encore Borges, Oral, ce recueil de conférences de Jorge Luis Borges publié chez Belgrano en 1979? (Ah, tiens: je découvre à l'instant que ce titre a été republié par Alianza en 1998. La rareté est un état fluctuant.)

Le livre qui se dérobe au regard du lecteur acquiert forcément des vertus surnaturelles. Ainsi en va-t-il du second tome de La Poétique d'Aristote, dont Umberto Eco a fait l'élément central du Nom de la rose, cet étonnant roman policier médiéval.

Eco - et Borges bien avant lui - exploite dans son œuvre un aspect essentiel de la question: l'enquête policière est le mode naturel des obsessions bibliographiques. Pipe au bec, le lecteur se prend pour Sherlock Holmes. Il écume les vieux cardex, interroge les libraires, éventre mille boîtes. En désespoir de cause, il étendra sa recherche aux éditions en langues étrangères.

Il se butera alors à une contrainte supplémentaire: le livre rare demeure souvent non traduit. Non traduit parce que rare, ou est-ce l'inverse? Aucune importance. La quête du livre exigera cependant que l'on apprenne l'idiome nécessaire.

Tous les prétextes sont bons pour se lancer dans cette aventure sans fin, la plus grande d'entre toutes: l'apprentissage d'une nouvelle langue.

ÉCONOMIE MARGINALE?

Parlons encore un peu d'économie - car il existe aussi un marché du livre introuvable.

Étagère branlante de l'Armée du Salut, antichambres de Shakespeare & compagnie, bouquineries encombrées qui bordent les berges boueuses du Rimac: mille lieux d'une économie marginale, certes, mais séculaire.

Marginale? Peut-être pas tant que ça, après tout, puisqu'Amazon s'apprête à mettre la patte sur Abebooks, moyennant la coquette somme de 300 millions $US.

Fondé en 1996, Abebooks constitue le plus gros portail du livre usagé sur le Web, où se rassemblent quelque 13 000 bouquinistes de partout dans le monde. Abebooks incarne, en quelque sorte, la bouquinerie universelle, le légendaire Bazar aux Dix Mille Portes. J'ai acheté là une traduction allemande de La Vie: Mode d'emploi pour une copine berlinoise. J'y ai trouvé aussi La Fête du premier de tout, de Jørn Riel, publié chez 10/18 il y a une décennie à peine, et pourtant déjà épuisé.

Lorsqu'il n'y a plus d'espoir, je consulte Abebooks.

Abebooks me donne l'impression de poursuivre - en version moderne et turbopropulsée - la correspondance entre Helen Hanff, écrivaine new-yorkaise, et Frank Doel, son très londonien libraire. Chaque fois que je commande un livre difficile à trouver dans une petite librairie de l'impasse des Cerisiers, en banlieue de Paris, et que ledit livre tombe dans ma boîte aux lettres, enveloppé dans un délicat papier brun ligné, je sens la proximité de cette bonne vieille Helen. Ça sent le tabac et le gin, en somme, et les espaces clos.

Pas sûr que j'aurai encore la même impression maintenant qu'Amazon étendra son monopole jusque-là.


20 août 2008, 4:27
Madame Sicotte frappe encore
Ça m'a foudroyé récemment, alors que je bouquinais chez mon libraire habituel. J'écumais la section des livres pour enfants en quête d'un bon bouquin pour ma fille, entreprise qui m'a subitement (et bizarrement) semblé fastidieuse à mort.

Pour chaque bon bouquin, il faut écarter quatre historiettes gnangnan peuplées de petits mammifères génériques, agrémentées d'un texte sans intérêt qui sent le gruau d'hôpital. À l'occasion, on a l'impression que l'auteur a fait un effort, qu'il a produit un petit livre passablement original - mais lorsqu'on y regarde à deux fois, lorsqu'on compare, on réalise vite qu'il s'agit d'originalité factice, finalement assez convenue. De l'originalité prédigérée.

Ces livres ne sont pas mauvais, mais simplement banals. Insipides. Aqueux.

Non sans un certain découragement, j'ai remarqué que la proportion était la même dans les diverses sections de la librairie consacrées aux nouveautés. (Du côté des classiques, la situation est moins alarmante: le temps fait office de crible.)

Ces effarantes proportions auraient dû me sauter aux yeux depuis des années. Criantes, qu'elles sont. Sans doute l'enthousiasme m'aveuglait-il: je suis un observateur naïf et plein de bonne volonté, que voulez-vous, on ne se refait pas.

Bref, pétrifié au milieu de la librairie, j'avais l'impression de me réveiller d'un très long rêve pour me découvrir assis dans une salle d'attente peuplée d'inconnus qui lisent le Sélection du Reader's Digest en marmonnant. Comment une industrie peut-elle fonctionner en proposant 80 % de matériel banal et 20 % de produits intéressants?!

Comme par hasard, ce ratio (approximatif) correspond aux proportions (approximatives itou) de La Longue Queue - 80 % de petits vendeurs contre 20 % de gros canons. Il n'existe toutefois aucun lien de causalité entre ceci et cela: les insipides bouquins en question ne comptent pas nécessairement parmi les mauvais vendeurs. Au contraire, certains d'entre eux marquent des scores plus qu'honorables et se retrouvent de temps en temps au sommet des palmarès.

Déconcertant constat.

Mais n'appelez pas la ligne 1 800 de parapsychologie, le phénomène s'explique aisément.

Madame Sicotte, lectrice parmi tant d'autres, ne veut surtout pas acheter des bouquins pétés pour son petit-fils. Ni pour elle-même, d'ailleurs. Elle laisse ce genre d'excentricités à la tante Ginette, celle qui a les mèches orange et conduit une décapotable rouge.

Non, pour madame Sicotte, le banal s'impose. Il est rassurant. La banalité indique la valeur sûre, l'absence de surprise - car les surprises sont forcément mauvaises.

Autrement dit, madame Sicotte n'achète pas un livre en dépit de sa banalité, mais bien à cause d'elle.

Conclusion: il existe un marché pour le banal. Un gros, gros marché. Et il convient d'en faire le froid constat, sans cynisme, et sans courir en levant les bras au ciel, tel un poulet étêté, en criant "grands dieux, nous sommes perdus!"

LE MONDE SELON HARPER

Il importe plus que jamais de parler de l'industrie culturelle, même si le sujet nous paraît déplaisant, sans intérêt, voire hérétique. Les artistes ont pris l'habitude de mépriser l'argent, par bravade sans doute, et cette attitude est en train de leur nuire.

On prétend, depuis longtemps déjà, que la culture bouffe de l'argent plutôt que d'en rapporter. Or, même la littérature - souvent décrite comme le Harlem de la culture - est une industrie qui rapporte des sous. Preuve en est que d'énormes conglomérats se livrent des guerres sans merci pour obtenir des parts de marché.

En fait, la culture rapporte beaucoup d'argent - sauf, triste exception, à la plupart de ses artisans. Distributeurs, diffuseurs, guichetiers, libraires, opérateurs de salles, techniciens de tous poils, chauffeurs de poids lourds et vendeurs de pinottes: tout le monde encaisse sa cote sur la grande ligne de montage.

La culture est rentable - et l'existence de subventions n'indique absolument pas le contraire: toutes les industries, depuis la PME de quartier jusqu'à l'aluminerie, en passant par l'agroalimentaire, les pêcheries et les télécommunications, tout le monde jouit de subventions, de fonds d'urgence, de programmes de démarrage et d'avantages fiscaux.

Personne pourtant ne remet en question la rentabilité de ces secteurs. Seule la culture garde sa mauvaise (et fallacieuse) réputation.

Lorsque des conservateurs prétendent que les subventions culturelles sont une perte d'argent qu'il faut éliminer afin de rationnaliser les dépenses gouvernementales, ne soyez pas dupes. Ces coupures n'ont rien à voir avec l'argent. Il s'agit de muselage et de dogmatisme.

Bienvenue dans le monde selon Harper.


13 août 2008, 2:19
La filière 13
Vers la fin du vingtième siècle, j'ai participé à une consultation organisée par la Bibliothèque nationale du Canada. On avait rameuté à Ottawa une centaine de spécialistes de tous horizons afin de discuter du rôle de la bibliothèque à l'ère numérique.

C'était le Moyen Âge du Web, et les archivistes gouvernementaux se posaient une question incroyable: la Bibliothèque nationale devait-elle désormais archiver, en plus des publications traditionnelles, tous les documents numériques produits au Canada, incluant les sites Web et les logiciels?

Internet n'était qu'un embryon de ce qu'il représente aujourd'hui - et pourtant, la tâche s'annonçait déjà herculéenne et improbable.

Je garde le souvenir d'une rencontre passablement chaotique. Ça brassait fort entre ceux qui ne comprenaient rien et ceux qui comprenaient trop. Au-dessus de la mêlée, un type criait comme un prophète fou: "Don't focus on formats!"

Cette folle journée a sans doute engendré bien plus de problèmes que de solutions.

Dix ans plus tard, le Web a connu une croissance exponentielle: ses millions de blogues, de portails, d'agrégateurs et de réseaux d'échange posent désormais un problème archivistique insoluble.

Or, il ne s'agit pas d'un problème d'espace - les disques durs grossissent sans cesse, cependant que diminue leur coût de production -, mais bien d'un problème d'énergie. Les données numériques exigent davantage d'entretien qu'un livre sur tablette. Il faut sans cesse procéder à des migrations, des mises à jour et des copies de secours, et assurer l'intégrité des supports physiques.

Un de ces jours, la sauvegarde de l'information demandera plus d'énergie que sa production - et ce jour-là, la poubelle deviendra l'outil essentiel des archivistes.

LA CIVILISATION DU SABLE

Nous confions de plus en plus de données aux bons soins archivistiques de grosses compagnies basées à l'étranger: Yahoo, Google et autres MSN. Or, ces compagnies déclinent "toute responsabilité quant à la disponibilité, l'opportunité, la sécurité ou la fiabilité du Service". Amusant détail, non?

Vous imaginez un peu, la correspondance entre Vincent et Théo van Gogh flottant quelque part sur Gmail? Le journal d'Anne Frank sur Blogger? La notion de postérité a changé, aucun doute là-dessus: plus personne ne risque de tomber sur des trésors littéraires oubliés dans un grenier.

Pardon? Il suffit de conserver des copies de secours sur CD? Quel bon gag! Je vous mets au défi de récupérer les petits poèmes que vous avez écrits sur votre TRS-80 en 1986.

Les textes sumériens imprimés dans l'argile demeurent lisibles pendant 10 000 ans. Les in-folio en chiffon survivent plusieurs siècles sans problème. Même les vieux Agatha Christie de votre tante Ginette tiennent le coup depuis 50 ans, malgré une croissante odeur d'amanite tue-mouche.

Nos documents numériques, en comparaison, sont d'une incroyable fragilité - comme si désormais nous écrivions tout dans le sable. Comment pouvons-nous tolérer une telle vulnérabilité?

Deux conclusions possibles.

Soit nous ne réalisons pas la fragilité de ces données.

Soit, au contraire, nous en sommes tout à fait conscients et nous estimons que l'information que nous produisons ne mérite pas d'être sécurisée. Pire encore: peut-être ajustons-nous la valeur de notre travail à la valeur du support?

Voilà qui expliquerait la qualité déclinante des blogues et des courriels.

UN PETIT COTE SURVIVALISTE

Bref, je suis toujours ému de voir des gens qui, à travers tout ce brouhaha numérique, entretiennent et font encore fonctionner de bonnes vieilles presses à imprimer - ce genre d'engins qui ne dépendent ni de l'électricité, ni de la bonne volonté des manufacturiers de cartouches d'encre. Des machines grâce auxquelles on continuera d'imprimer même après la fin du monde, dussions-nous utiliser du jus de framboise en guise d'encre.

Pour les survivalistes que ça intéresse, le Petit Musée de l'impression et le Centre d'histoire de Montréal organisent un événement intitulé Montréal d'idée et d'impression. On y proposera notamment une reconstitution de l'atelier de Fleury Mesplet, pionnier de l'imprimerie à Montréal et fondateur de la Gazette. Dans l'atelier en question, un artisan fera fonctionner une presse similaire à celle qu'utilisait Mesplet, tout en jasant le bout de gras avec le public.

De quoi prendre un sain recul par rapport à votre imprimante à jet d'encre.

Du 15 août au 28 septembre

Au Centre d'histoire de Montréal

Info: 514 872-3207