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April 2008 - Messages
30 avril 2008, 1:51
Occuper le territoire
Pour un romancier généraliste, voyager en Gaspésie est une occasion rêvée de faire le plein. Invité à participer au festival Livres en fête!, je reviens avec un calepin noir de notes.

Vous n'avez jamais entendu parler de Livres en fête!? Rien de plus normal. On entend généralement parler de la Gaspésie lorsqu'une catastrophe s'y produit: glissement de terrain, bisbille chez les pêcheurs, fermeture de la Gaspésia ou de la mine de Murdochville. Les bons coups, quant à eux, sont surtout célébrés à l'échelle locale, d'où l'impression typiquement montréalaise qu'il n'existe pas de salut à l'est de Sainte-Flavie.

Il faut admettre que Livres en fête! n'en est encore qu'à sa troisième édition; l'événement commence tout juste à prendre sa vitesse de croisière. N'empêche, le départ est impressionnant.

Les organisateurs cherchent en effet à relever un ambitieux défi géographique. J'ai beau me creuser la tête, je ne vois aucun événement québécois - hormis les Journées de la culture - qui couvre un territoire aussi vaste. Imaginez un polygone d'environ 40 000 km2, délimité par l'embouchure de la Restigouche, Cap-Chat, Gaspé et les Îles-de-la-Madeleine. Voilà l'espace impossible où se déroule Livres en fête!.

Pendant une semaine, les écrivains font du kilométrage. On les envoie en mission à Cloridorme, L'Anse-au-Griffon, Cap-d'Espoir, Bonaventure, Saint-Elzéar, Paspébiac, Nouvelle, Havre-aux-Maisons - et dans une multitude d'autres villages. Ils visitent de minuscules bibliothèques municipales, des écoles primaires, des polyvalentes et des salles communautaires.

L'équation est claire: le livre doit occuper le territoire.

Les écrivains que j'ai rencontrés jubilaient. Non seulement parce que le festival permet de rencontrer des lecteurs enthousiastes, mais aussi parce qu'il s'agit du meilleur temps de l'année pour rouler en Gaspésie.

J'ai savouré chaque kilomètre sur la 132 déserte, en pleine nuit ou au soleil tapant. On voit encore de la neige dans les sous-bois et des glaçons dans les barachois. Pas de roulottes ni de touristes en vue. On croise parfois une famille de chevreuils ou un bum de village dans son bolide modifié. Sur les quais, les pêcheurs empilent les casiers à homards, dûment boëttés pour la première sortie de la saison.

Ça donne envie de rouler jusqu'en Oregon.

SE PEINTURER DANS LE COIN

Bref, j'avais promis d'animer mon tout premier atelier d'écriture en secondaire 5, à la polyvalente C.E. Pouliot de Gaspé. Pessimiste de nature, je me suis présenté à la bibliothèque de l'école dans un état de nervosité avancée, prêt au pire.

Angoisse inutile: mon petit groupe a été impeccable.

Je me suis amusé à leur faire écrire et réécrire leurs textes en imposant chaque fois des contraintes plus corsées. Ils se sont livrés à l'exercice sans rechigner, visiblement amusés. Dans la plupart des cas, leur travail s'améliorait de version en version.

Il faut parfois se peinturer dans le coin afin d'obtenir les meilleurs résultats.

Tout en lisant leurs textes, je m'amusais à classer mes écrivains en herbe: les petits talentueux qui font de l'épate, les vampirologues, les sombres poètes, les sérieux, les amateurs d'émotion et d'histoires vécues. Inévitablement, je me suis demandé si l'un d'entre eux persisterait jusqu'à publier un bouquin. Peut-être cette fille qui écrivait en silence, le nez sur sa copie, et qui est venue me montrer son texte en cachette?

Je ne suis arrivée à rien, a-t-elle annoncé en me tendant sa feuille. Je ne sais même pas où s'en va l'histoire.

Évidemment, elle avait écrit le texte le plus structuré et le plus original du groupe. L'un des seuls textes, incidemment, où l'on pouvait voir des ratures.

Un événement comme Livres en fête! ne tient pas du simple divertissement. Il pose à sa manière une importante question: comment encourager le talent en dehors des grands centres? Quel espace lui donner?

Clovis Roussy, un jeune de Cap-d'Espoir que je rencontrais le lendemain soir, voulait s'inscrire au programme Arts et lettres du Cégep de Gaspé. Son rêve? Devenir romancier. Manque de chance, le cégep a dû mettre huit programmes sur la glace pour l'an prochain, incluant Arts et lettres.

Clovis fera donc ses sciences humaines.

Quel sera l'effet de cette contrainte sur sa vocation d'écrivain? Impossible à prédire. Il faut parfois se peinturer dans un coin pour obtenir les meilleurs résultats. Mais parfois non.


23 avril 2008, 2:18
Le grand tiroir régional
Je lisais récemment, sous la vigoureuse plume de Michel Vézina, une affirmation qui m'a titillé le houmph: "la littérature n'est jamais régionale".

Très cher Michel, je te soupçonne d'avoir cédé à un accès d'orgueil typiquement rimouskois. Nous sommes nombreux que le terme "régional" exaspère, mais il faut néanmoins affronter la choquante vérité: la littérature est toujours régionale.

On ne sort pas de la région, peu importe où l'on se trouve - et Dieu sait que l'on peut s'avérer aussi indécrottablement régional sur l'avenue du Mont-Royal qu'à Havre-Saint-Pierre.

Au contraire, l'erreur consiste à prétendre que certains livres sont cosmopolites et universels, ce qui permet de classer tout le reste dans le grand tiroir régional, en compagnie du Festival de la sphaigne de Fond-du-Lac.

Non seulement la littérature est-elle toujours régionale, mais elle n'est, de surcroît, jamais universelle. Tout au plus se trouve-t-on, parfois, en présence d'un texte qui s'adresse à une région plus grande - ce qui, d'ailleurs, n'en fait pas ipso facto un meilleur texte.

Le roman que vient de publier Dany Laferrière est, à cet égard, lumineux. Le narrateur entend devenir un écrivain japonais et, pour ce faire, construit un Japon montréalisé - ou est-ce un Montréal japonisé? Quoi qu'il en soit, il s'agit d'une variante régionale.

L'entreprise se révèle rapidement subversive: personne ne comprend où il veut en venir. La réponse est pourtant simple. Lorsqu'on lui demande s'il est un écrivain haïtien, caraïbe ou francophone, il affirme prendre la nationalité de son lecteur.

La littérature est toujours régionale. Seul le lecteur est universel.

CAPTCHA

Les CAPTCHA pullulent sur le Web depuis quelques années. Tout le monde se heurte périodiquement à ces mots de passe tordus et hachurés, parfois même indéchiffrables, mais qu'il faut néanmoins déchiffrer afin de pouvoir enregistrer un commentaire, s'inscrire à un service ou commander une pinte de lait.

Les CAPTCHA constituent une variété du test de Turing - un exercice qui vise à différencier un être humain d'une machine distributrice.

On dirait de la science-fiction, n'est-ce pas? Bienvenue en 2008.

Désormais, les publicistes sauvages et autres pirates sont équipés de logiciels qui déchiffrent la plupart des CAPTCHA. Résultat: le magazine Wired se demandait récemment si cette technologie ne serait pas devenue désuète. Devrons-nous bientôt trouver une meilleure manière de départager les homo sapiens et les calculatrices?

Cette histoire de CAPTCHA m'a rappelé une autre histoire, publiée ce printemps dans plusieurs journaux: celle de Philip M. Parker, un individu qui fait écrire des livres en série par un logiciel de son invention. Temps de rédaction d'un premier jet: 15 minutes. Nombre de manuscrits produits jusqu'à présent: environ 200 000 (dont quelque 85 000 en vente par le biais d'Amazon).

Parker, qui est titulaire d'une chaire en recherche opérationnelle, compare son travail à celui d'Henry Ford: il s'agit de déconstruire la réalisation d'un livre en automatisant un maximum d'étapes.

Jusqu'à présent, le logiciel en question rédige essentiellement des livres de référence fabuleusement spécifiques. Un exemple? Marché de l'import-export pour les réfrigérateurs domestiques en République tchèque en 2007.

La plupart des ouvrages en question s'écoulent à très peu de copies, mais l'opération demeure rentable puisque les textes ne coûtent pratiquement rien à produire et sont imprimés sur demande.

L'affaire se corse lorsque Parker affirme, dans une entrevue au New York Times, qu'il travaille sur un prototype de logiciel qui écrira des romans à l'eau de rose.

La sérialisation du roman est une aventure intellectuelle fascinante, aucun doute là-dessus. Cette expérience à la Frankenstein se transformera-t-elle en modèle d'affaires viable? Assisterons-nous à l'apparition d'un lectorat qui carburera aux romans en série?

Ne répondez pas trop vite: l'avenir est un endroit surprenant, peuplé d'agrégateurs intelligents et de réacteurs à viande.

Certains diront que l'industrie du livre à l'eau de rose pratique déjà la sérialisation, et que l'ordinateur accélérera tout bonnement le processus. N'empêche, j'ai toujours pensé que la littérature - même la littérature bon marché - constituait une forme de CAPTCHA sophistiqué: un message plus ou moins chiffré, dont la lecture nous différencie de la machine.

En attendant, souhaitons qu'il restera toujours de la place pour les bouquins hors cadre, excentriques, imparfaits, tordus, magiques, atypiques et difficiles. Le genre de bouquin impossible à sérialiser.


16 avril 2008, 3:22
Le ciel de Beijing
Ça boycotte à toute vapeur par les temps qui courent, mes amis. C'est à qui sprintera le plus vite sur la torche olympique armé d'un extincteur, d'un tuyau d'arrosage, d'une boîte de bicarbonate de soude.

On s'est beaucoup demandé, dans les médias, si les athlètes devaient - ou pouvaient - boycotter les jeux. En avaient-ils les moyens? Quelle forme, quelle ampleur ce boycottage pouvait-il prendre? Fallait-il s'abstenir de participer totalement, partiellement ou sporadiquement, arborer un macaron, un petit ruban ou un masque à gaz? Devait-on pratiquer la minute de silence, ou bien le simple air contrit suffisait-il?

On ne peut pas être contre la vertu, paraît-il. Mais est-on au moins autorisé à rire jaune?

Dites-moi un peu: comment pourrait-on s'attendre à un boycottage sérieux de la part d'athlètes vêtus de la tête aux pieds de lycra, coton et autres espadrilles manufacturés en Chine? De quelle indépendance font preuve ces équipes commanditées par des compagnies qui délocalisent dans le Guangdong à tour de bras?

Sans doute vous demandez-vous ce que cette histoire de boycottage vient faire dans une chronique littéraire...

Je vous le donne en mille: tout ce brouhaha m'a rappelé un passage du Ciel de Québec, l'ambitieux roman que Jacques Ferron publiait en 1969. Bien que le bouquin porte sur le Québec d'avant-guerre, certains passages jettent une lumière crue sur l'actuel sino-boycottage. Lisez plutôt ce qu'écrivait notre décapant docteur:

"Le bon lieu se définit par opposition au mauvais. La proximité de celui-ci permet à qui dispose de l'avantage de vivre dans le bon de venir y commettre ses inévitables péchés. Dans ce système, à proprement parler manichéen, le bon lieu n'est jamais souillé et le mauvais prend sur lui les péchés des deux. La bonne réputation de la paroisse de Saint-Magloire dépend de la mauvaise réputation du village des Chiquettes."

Suffit de remplacer "Saint-Magloire" par "Occident", et "village des Chiquettes" par "République populaire de Chine" - et voilà qui éclaire les raisons de la vertu.

Il faut toujours garder ses classiques à portée de main.

PREVENTIVEMENT

Le M.A.L. (Mouvement pour les arts et les lettres) vient de publier une étude sur les défis et les besoins économiques du milieu. Il s'agit d'une étude bien étoffée, comportant quelque 45 pages pimentées d'abondantes références et statistiques. Dans les médias, en revanche, on a surtout entendu un chiffre: 17 000.

Il s'agit du salaire avec lequel doivent se débrouiller plusieurs milliers d'artistes québécois - salaire qui ne s'accompagne d'aucun avantage social, il va sans dire, puisque les artistes sont le plus souvent travailleurs autonomes. Pas de caisse de retraite, pas d'assurance chômage, pas d'assurance médicale.

(Si l'on se fie à l'Observatoire de la culture et des communications, les écrivains s'en tirent à meilleur compte, avec une moyenne de 31 000 $ et des poussières - mais on devine que toute une génération d'écrivains-profs-de-cégep contribue à hausser la moyenne. Keep your day job, comme on dit.)

J'anticipe déjà la riposte habituelle du contribuable: "Ils ont juste à se trouver un vrai travail", voire encore: "Pourquoi on les subventionnerait pour se pogner le cul?"

Je caricature? Non. On m'a déjà servi ces arguments. Alors vous permettez que je pose encore une petite question à ces braves payeurs de taxes? Si les artistes ne font pas un vrai travail, pourquoi 90 % du discours culturel ambiant porte-t-il sur l'industrie de la culture: pourcentages, auditoires, ventes, performances, revenus et autres budgets?

Réponse: parce qu'il s'agit - en effet! - d'une grosse industrie.

Rien que pour le livre, un secteur pourtant réputé modeste, les ventes sur le territoire québécois pour l'année 2007 s'élèvent à 835 millions de dollars. Vous avez bien lu: on approche du milliard de dollars!

Pourquoi, alors, trouve-t-on normal que les créateurs soient si chroniquement sous-payés, si perpétuellement mal subventionnés?

Prenez seulement le Programme du droit de prêt public - un système qui octroie une compensation aux auteurs dont les livres garnissent les bibliothèques publiques. Le budget de ce programme (pourtant tout simple) est pratiquement gelé depuis sa création, il y a une vingtaine d'années. De qui se moque-t-on?

Quand les dernières compagnies auront délocalisé leurs activités en Chine pour faire plus de profits, souvenez-vous que vos artistes seront encore ici.


9 avril 2008, 4:31
Grmph!
Il faut être attentif pour découvrir qu'un livre "normal" - c'est-à-dire un livre qui ne tient ni du récit historique, ni de l'uchronie, ni de la science-fiction - se révèle en fin de compte un ouvrage d'anticipation.

Je me souviens très bien de ma première lecture du Soleil des gouffres, un roman de Louis Hamelin publié en 1996. Me souviens même d'avoir signé une critique du livre dans le journal étudiant, ce qui me classe dans la tribu des récidivistes.

Le roman met en scène un certain Jean-B. Vitoux, gourou de son état et fondateur d'une secte aztèquisante. Vous devinez le menu du jour: mysticisme précolombien, serpent à plumes et sacrifices humains. Mais outre ce sinistre folklore, Jean Vitoux défend un singulier credo: la nécessité d'en finir une bonne fois pour toutes avec l'écriture.

Pour ce terroriste de l'illettrisme, le signe surpasse l'alphabet: alors que les lettres se contentent de transmettre un sens, le signe "s'inscrit à même la nature des choses" - d'où la nécessité toute sectaire d'ouvrir une "nouvelle ère du signe".

Une part appréciable du roman d'Hamelin se déroule au Mexique, où le signe - prétend Vitoux - joue encore un rôle fondamental. Il cite en exemple le réseau de métro de Mexico, dont chaque station est identifiée par un logo, un impératif dicté par le taux d'analphabétisme de la ville.

Écrit et publié dans le second tiers des années 90, le Soleil des gouffres rend bien l'atmosphère qui régnait alors en Amérique du Nord.

Les activistes expérimentaient avec mille outils inédits. Au Chiapas, les Zapatistes venaient d'entamer une étrange révolution post-moderne à coups de conférences de presse et de sites Web. Au Canada, plus modestes, nous nous captivions soudain pour Adbusters, cette revue de Vancouver qui entendait renverser le capitalisme en utilisant les armes mêmes du capitalisme: la publicité.

Dans un numéro de la fin des années 90, les rédacteurs d'Adbusters affirmaient justement ceci: "Aujourd'hui, les gens reconnaissent moins de 10 plantes, mais plus de 1000 logos corporatifs."

(De quoi imaginer un sous-commandant Marie-Victorin, coiffé d'un passe-montagne noir, pipe aux lèvres.)

On pouvait certes ergoter sur les chiffres qu'avançait Adbusters, mais le propos avait la vertu d'être clair: on redoutait l'avènement d'un monde où le logo constituerait le langage dominant, un langage qui transcenderait l'analphabétisme, mieux encore: qui procéderait à une nouvelle forme d'alphabétisation. Ni plus ni moins que la victoire du signe.

Toujours à la même époque, en 1997, Apple lançait ce qui resterait sans doute l'une des campagnes publicitaires les plus célèbres de son histoire, orchestrée par une grosse agence de marketing de Los Angeles: Think Different. Pensez autrement.

Avec Apple, souvent comparée à une sorte de culte, le slogan prenait force de credo, d'incantation - et combien de fois le Nord-Américain moyen s'est-il fait assener cette prière en deux mots? Nul ne saurait dire.

Ici, prière d'insérer une ellipse de huit ou neuf ans.

La semaine dernière, les médias annonçaient la publication d'une étude menée par un groupe de chercheurs universitaires en cognition sociale, marketing et psychologie (dans le désordre).

Ces charmants chercheurs ont imaginé une expérience désarmante de simplicité: on installe une série de participants devant un écran sur lequel se succèdent de très brefs flashs: dans certains cas, le logo d'IBM, dans d'autres cas, le logo d'Apple. L'exposition aux logos ne dure que 13 millisecondes, un laps trop bref pour que les cobayes puissent prendre conscience de ce qui leur passe sous les yeux.

Après quelques secondes de cette joyeuse stimulation, on éteint l'écran et on demande aux participants d'imaginer diverses utilisations inhabituelles pour un objet banal: une brique. Résultat? Les participants exposés au logo d'Apple se livrent à l'exercice avec davantage de créativité.

Et voilà pour la science-fiction: on se croirait désormais dans un phantasme de Jean-B. Vitoux, le gourou imaginé par Louis Hamelin il y a près de 15 ans. Non seulement les signes s'imposent-ils désormais comme langage dominant, mais ils croissent en influence et en puissance, s'inscrivent au creux de notre inconscient.

Ironie du sort, les signes en question n'appartiennent pas à la mythologie néo-aztèque, mais au portfolio des agences de marketing.

Comme le disait si bien Jorge Luis Borges: "Grmph!"


2 avril 2008, 5:06
Les rhododendrons
Sans coïncidences, la vie se replierait sur elle-même tel un rhododendron sans tuteur.

Je me souviens de la première fois où j'ai entendu le mot "charançon", terme désignant une famille de coléoptères ravageurs parmi lesquels on compte le petit anthonome du pommier, le lixus de la betterave et le phytonome variable.

J'avais 10 ans et m'étais étonné de ce mot rare et rond. Au cours de la semaine suivante, j'ai entendu parler de charançons à trois reprises. Une véritable invasion. Puis, plus rien pendant des années.

Depuis cet épisode, j'accorde une attention particulière à ces coïncidences. Plusieurs fois par mois, je débusque des trames de micro-événements en apparence déconnectés. Peut-être s'agit-il simplement du cerveau qui, soudain titillé, se met à la disposition du monde ambiant? Allez savoir.

Dimanche matin, bref, je dépouille la livraison hebdomadaire de PostSecret - un blogue où des gens soumettent anonymement leurs secrets par le biais de bonnes vieilles cartes postales en carton véritable. Or, voilà que je tombe sur cet abominable aveu: "J'adore aller dans les librairies pour y déchirer les dernières pages des romans."

Et dire que les plus sensibles d'entre nous se scandalisent devant les sacrilèges mineurs: cernes de café, pages écornées, reliures violentées et autres coups de griffe au stylo Bic.

Cela dit, je pourrais presque excuser une telle pratique. J'y vois le geste d'un personnage tout droit sorti de Si par une nuit d'hiver un voyageur, cet extraordinaire roman d'Italo Calvino. Un personnage à l'image d'Hermès Marana - moins un être humain qu'une force aveugle et chaotique.

Au fond, n'est-on pas disposé à tout pardonner à quelqu'un qui fréquente les librairies?

Mais - coïncidence! - je me souviens soudain d'un document apparu quelques jours plus tôt sur le site de l'American Book Review. Il s'agissait d'une compilation des "100 meilleures dernières lignes de roman".

J'avais presque avalé mon café de travers en lisant le titre du document. Comment un périodique littéraire sérieux pouvait-il ainsi dévoiler une centaine de dénouements d'un seul coup - à la mitrailleuse, pour ainsi dire.

Qu'elle paraît bénigne, en comparaison, la petite sauvagerie gratuite qui consiste à déchirer des pages dans les librairies. Arracher la fin d'un livre, en fin de compte, n'est-ce pas lui rendre hommage?

FROLEMENTS ET GAZ SARIN

Je lis depuis la semaine dernière un drôle de bouquin d'Haruki Murakami: Underground - The Tokyo Gas Attack and the Japanese Psyche. Ça n'a pas été traduit en français, mais je n'en recommanderais la lecture que très modérément - à moins que vous ne vous intéressiez à la mentalité du commuter tokyoïte.

Romancier et nouvelliste d'expérience, Murakami se livre ici à une expérience singulière et digne de discussion: il passe en entrevue une cinquantaine de victimes de l'attentat au gaz sarin de 1995, synthétise ces témoignages sous forme de textes brefs et les coiffe d'une brève introduction. Résultat: une étonnante vue en coupe d'un attentat et de ses victimes.

Mais plus étonnant encore est le rôle ambigu d'Haruki Murakami dans la création de ce livre.

On pourrait croire qu'en pilotant ce projet - plutôt reportage que fiction -, le romancier à succès s'éclipse afin de laisser la parole à des personnes réelles. Il s'impose même une éthique quasi journalistique: si la victime n'accorde pas son imprimatur, explique-t-il, le témoignage est aussitôt modifié, voire retranché du manuscrit. (Les écrivains de fiction s'encombrent rarement de tels scrupules - sauf s'ils craignent les représailles.)

Lorsqu'on y regarde à deux fois, cependant, on constate que Murakami ne cesse jamais totalement d'exercer son métier. En fait, Underground dévoile le romancier davantage qu'il ne l'occulte.

Ainsi, lorsqu'il métamorphose deux heures de verbatim désordonné en trois pages de texte élégant, lorsqu'il rectifie une phrase, lorsqu'il met de l'ordre, on surprend Murakami en plein labeur de romancier.

Plus troublant encore: en regroupant les différents textes par lignes de métro, il attribue un sens à la réalité. Il isole une logique narrative dans le chaos quotidien de Tokyo. Présentés de la sorte, les divers témoignages convergent les uns vers les autres et donnent le sentiment d'avancer dans un univers de coïncidences et de frôlements - comme si chaque matin, en prenant le métro, nous mettions le pied dans un roman post-moderne.

Au fond, sans coïncidences, les romanciers se replieraient sur eux-mêmes tels des rhododendrons sans tuteur.