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March 2008 - Messages
26 mars 2008, 4:09
Deux Billy qui ploient
Une discussion s'est brièvement propagée sur le Web, la semaine dernière, à partir d'un billet de blogue que Matt Selman publiait sur le site du Time.

Badin, Selman y exposait les règles et sous-règles qui régissaient l'organisation de sa bibliothèque personnelle - notamment le fait que tous les livres exposés dans un espace raisonnablement public du foyer devaient au préalable avoir été lus d'une couverture à l'autre. La vieille idée du livre-comme-trophée-de-chasse, en somme.

Du coup, d'autres blogueurs y sont allés de leurs variantes sur le sujet: à quoi sert une bibliothèque? Que doit-on y mettre? Comment classer les livres?

J'ai suivi cette discussion avec un soupçon de jalousie. Il existe donc, sur cette planète, des gens qui ont le temps de gérer leur bibliothèque?! Qui planifient le classement des livres, leur regroupement, leur impact visuel?

Pour ma part, j'ai lâché prise. Durant quelques héroïques années, j'ai vainement tenté de défendre une invisible frontière entre mes bouquins et ceux de ma sociologue préférée, un combat rapidement (et irrémédiablement) perdu.

Il faut préciser que ma sociologue bien-aimée est la propriétaire officielle des bibliothèques du salon - deux Billy en mélamine jaunâtre achetées chez IKEA en 1987 et dont les tablettes ploient de façon franchement inquiétante -, ce qui m'empêche d'y imposer quelque ordre que ce soit. C'est le Far West du livre de poche.

En fait, ma seule préoccupation consiste désormais à empêcher lesdites Billy de s'effondrer sur elles-mêmes ou (pire encore) sur l'anatomie d'un être humain situé à proximité. Je suis devenu un professionnel de la perceuse, du point d'ancrage renforcé et de la petite béquille judicieusement placée.

En ce qui a trait au classement proprement dit, j'ai tout abandonné. Je tente simplement de maximiser le nombre de bouquins au mètre cube, dans l'ordre où ça se présente. D'ailleurs, l'espace a commencé à manquer et les romans s'empilent maintenant un peu partout: sur la table de chevet, sous le lit, sur l'ordinateur - sans oublier les livres dont ma fille saupoudre le plancher du salon.

Faute de pouvoir changer la situation, je lui cherche désormais des avantages.

Avantage no 1. Le temps que vous ne consacrez pas au classement devient du temps pour lire de nouveaux livres.

Avantage no 2. Le chaos réserve d'infinies surprises. En cherchant La Décroissance, de l'économiste Nicholas Georgescu-Roegen, vous risquez à tout coup de tomber sur une vieille Rubrique-à-brac de Gotlib. Voilà qui change radicalement le cours de la matinée.

Pas encore trouvé de troisième avantage. J'y travaille.

JPOD

L'inconvénient de lire des livres en V.O.A. - pour reprendre le jargon cinématographique -, c'est qu'on se place périodiquement dans l'impossibilité de parler d'un roman encore non traduit.

Je fais aujourd'hui exception, au risque de ne m'adresser qu'aux maniaques de Douglas Coupland. J'ai récemment terminé la lecture de JPod, son avant-dernier opus, publié en 2006. L'ai dévoré en 48 heures, dans des circonstances très couplandiennes: à l'aéroport de Newark, puis à bord d'un Airbus, et enfin dans une déprimante chambre d'hôtel de Munich.

Brillant et dévastateur bouquin... Il s'agit - malgré l'humour (noir), malgré la cadence de sitcom, malgré les blagues de geek - d'un ouvrage étonnamment déprimant. JPod constitue à plusieurs égards une réécriture du roman Microserfs (1995); mais cette fois-ci, plutôt que de s'émanciper, les protagonistes ne cessent de s'enfoncer dans un monde industriel post-baroque.

Le texte est ponctué d'un nombre impressionnant de listes, de chiffres, de blocs de texte, d'idéogrammes mandarins qui déstabilisent joyeusement le lecteur. À plusieurs moments, j'ai éprouvé des bouffées de nausée - notez qu'il s'agissait peut-être d'un effet secondaire de trop nombreuses heures de lecture nocturne.

Les habitués de Coupland connaissent bien ces petits jeux formels. Dès Génération X, l'auteur de Vancouver a su créer son propre langage narratif - un discours hautement idiosyncrasique, amalgame de marques de commerce, de listes déjantées, de légendes urbaines, de culture corporative et de dialogues taillés à l'exacto.

Il a tant exploré ce format qu'à chaque nouveau livre, on craint qu'il ne s'empêtre fatalement dans ses propres recettes. On se demande à partir de quel point une telle œuvre est appelée à s'autodétruire.

JPod ne s'autodétruit pas.

Ça tient la route, ça ne ressemble à rien d'autre et ça crépite d'intelligence. Sortez votre vieux Webster, et plongez dans l'œuvre de Douglas Coupland.


19 mars 2008, 2:44
Vaut mieux rester calme
J'ai été marqué, autrefois, par une question qu'a posée l'écrivain Guy Cloutier lors d'un cours de littérature à l'Université Laval. Bien que les mots exacts m'aient depuis longtemps échappé, je me souviens parfaitement de son sens: "est-il possible d'écrire sérieusement sans s'intéresser un tant soit peu aux tendances contemporaines?" Autrement dit, nous n'écrivons pas de la même manière en 2008 qu'en 1978, et il est douteux de ne pas se tenir minimalement au courant de l'état de la situation - peu importe que l'on décide ou non de monter dans le train.

Cette idée m'obsède depuis longtemps, bien qu'elle soit incroyablement vague. Il m'apparaît impossible, désormais, d'écrire une phrase sans me demander si sa forme reflète l'époque actuelle, un passé plus ou moins distant, ou alors (soyons ambitieux) un futur indéterminé.

Si cet exercice force à mesurer toutes les dimensions du texte - syntaxe, ponctuation, rythme, économie des paragraphes -, il prend toutefois une ampleur particulière dans le domaine du lexique.

Ce n'est un secret pour personne: une multitude de mots se déplacent dans le temps. Ils sont datés, ils vieillissent, certains portent même une date de péremption. Rien ne nous empêche de les utiliser, évidemment, mais il vaut mieux être conscient de leur position - car très souvent, l'imprécise connotation d'un mot importe autant que son sens exact.

Certains mots sont franchement archaïques, comme l'adverbe de négation "point", alors que d'autres paraissent plus subtilement démodés - par exemple, "cela" au lieu de "ça". À force de s'interroger, on tombe facilement dans l'excès. Résultat: on risque de passer 10 minutes à soupeser "environnant", "atmosphérique" et "ambiant".

Poussé trop loin, l'exercice tourne à la pathologie. On finit par consulter le dictionnaire des synonymes comme les cotes de la bourse. On étudie les fluctuations du langage dans le détail, on cherche à déterminer les mots qui grimpent et ceux qui dégringolent, les valeurs sûres, les abris fiscaux, les bulles.

Pourtant, le concept même de "valeur" est volatil. Prenez le mot "urbain", un terme bien coté depuis trois ou quatre ans. D'abord avant-gardiste, il est vite devenu commun, avant de tomber dans l'utilisation à outrance, puis dans l'impropriété excessive. En ce moment, il se trouve quelque part dans le Dollarama du langage, à côté des napperons en bambou et des potiches pseudo-asiatiques.

Inversement, on peut toujours utiliser un archaïsme afin d'obtenir un effet particulier, voire dans l'espoir de le réactualiser. Rien ne l'interdit, pourvu que le résultat soit intéressant.

Question clé: comment dater un mot?

En se fiant à l'usage, bien sûr - mais l'usage de quoi? Un simple phonème, une banale syllabe, une tournure orthographique suffiront pour donner l'impression qu'un mot sent la poussière.

Il arrive même qu'une seule lettre fasse toute la différence.

Regardez comment la compagnie Apple a modernisé tout son lexique publicitaire en utilisant la lettre "i": iMac, iBook, iPod, iTunes, iPhone et autres iMachins.

Le résultat est d'autant plus spectaculaire qu'il repose sur un insignifiant "i" minuscule. Peut-être l'efficacité provient-elle, justement, de l'utilisation inhabituelle d'un suffixe minuscule suivi d'une majuscule? Difficile à dire: nous flottons ici dans le domaine du fignolage infinitésimal et de la spéculation moléculaire.

Mais aussi palpitant soit-il, l'exercice peut facilement devenir stérile si on se laisse emporter. Autrement dit: trop s'interroger sur le vocabulaire nuit au kilométrage.

Pour mener à terme un ouvrage de taille moyenne, le romancier généraliste doit enligner environ 50 000 mots. S'il mesure le taux de carbone 14 à chaque phrase, il court le risque de retarder sans cesse la date de publication - ce qui le forcerait à devoir réviser sans fin la datation de son texte. Vaut mieux rester calme.

Il m'arrive parfois de prendre un pas de recul et de m'apercevoir à quel point toutes ces byzantineries sont décrochées de la réalité.

Quel boulot schizoïde, tout de même.

Quand je veux me réchauffer l'âme, je pense à la grande aventure que vit ma fille depuis quelques mois: elle apprend à parler. En ce moment, elle travaille fort pour distinguer un poteau d'un arbre - et rien ne semble plus incroyablement complexe.

Pas à dire, le langage est un miracle.


12 mars 2008, 6:04
La normalité qu'on mérite
Je n'arrive pas à décider si je dois me réjouir ou m'affliger d'avoir été en congé au moment où VLB y allait de son dernier coup de gueule.

Notez bien que je n'étais pas si loin du débat, d'une certaine manière, que j'ai suivi en direct de Munich. J'y participais à une soirée du Québec au cours de laquelle pas un traître mot de français n'a été prononcé.

Outre l'incompétence qui se cache derrière cette bévue diplomatico-culturelle, j'y vois l'illustration des limites du bilinguisme - car si j'arrive encore à imaginer deux langues cohabiter au sein d'un même pays, je collectionne depuis un moment les preuves que le bilinguisme ne fonctionne pas à l'échelle internationale. Chaque fois que je traverse l'Atlantique, je tombe sur des Européens qui ignorent que l'on parle français au Québec.

Je vous entends protester: n'est-il pas normal que les gens de Munich s'y entendent mieux dans l'art du bretzel que dans la démolinguistique du Québec?

S'il faut tracer la ligne entre le normal et l'anormal, alors j'aimerais souligner deux petits trucs.

Primo, on me casse les oreilles depuis des années avec les excellentes relations qui prévalent entre la Belle Province et le pays de la Weisswurst - ce dont témoigne d'ailleurs l'existence d'une Délégation générale du Québec à Munich. À l'évidence, ces excellentes relations reposent davantage sur le négoce de l'aluminium que sur l'échange culturel.

Secundo, le problème ne se limite pas à la Bavière. Je suis allé deux fois à Paris l'an dernier, et chaque fois on m'a demandé si j'écrivais mes romans en anglais. À Paris, nom de Dieu!

Il ne fait aucun doute dans la tête de personne qu'au Danemark, on parle danois. En revanche, bon nombre de citoyens européens semblent encore penser que la langue officielle (et maternelle) des Québécois est l'anglais.

On a la normalité qu'on mérite.

LES JUPES A FLEURS

Peut-être avez-vous remarqué qu'il est tombé deux ou trois flocons en fin de semaine dernière? Dimanche matin, après une nuit de profond sommeil, ma sociologue préférée et moi avons découvert sous notre fenêtre un paysage merveilleux et apocalyptique. La fin du monde en crème fouettée.

M'étant pointé à ma quincaillerie afin d'acheter une nouvelle pelle - la nôtre avait rendu l'âme la semaine précédente -, je découvris avec surprise que ces coquins n'en avaient plus une seule en magasin. Toute la marchandise hivernale avait été remplacée par une vaste panoplie de parasols, de chaises de parterre, de sécateurs et autres hibachis.

Sur le chemin du retour, de la neige jusqu'aux genoux, contrarié au-delà de tout vocabulaire, j'examinais les commerces de la Plaza Saint-Hubert. Dans les vitrines me narguaient des mannequins vêtus de minijupes, de sandales rose jujube et de chemises estivales.

Interrogé sur cette manie commerciale, n'importe quel marchand vous répondra qu'il faut vendre la marchandise une saison à l'avance afin de devancer la concurrence. Foutaise et merde de bouvillon! En réalité, la manœuvre consiste à profiter d'un phénomène universel: l'impatience d'arriver à la saison suivante.

Dès janvier, nous rêvons au printemps. En avril, nous espérons l'été. En juillet, nous attendons l'automne. En octobre, nous souhaitons l'hiver.

Nous passons le plus clair de l'année à trépigner, et les magasins tablent sur ce mécontentement permanent. Une jupe à fleurs au mois de mars, c'est un morceau de futur en exclusivité. La publicité carbure au rêve - et peut-être faut-il y voir, en fin de compte, le principal concurrent de la littérature de fiction.

Voilà des décennies que l'on accuse la télévision de saper le lectorat littéraire. Peut-être les lecteurs ont-ils plutôt été détournés du livre par la publicité - y compris la publicité télévisuelle. Le rêve que l'on cherchait autrefois en lisant, on le trouve désormais dans les vitrines, toujours une saison à l'avance.

À notre époque, Emma Bovary serait une acheteuse compulsive.

Je m'étonne que personne n'ait encore songé à ajouter de la publicité dans les romans. On pourrait difficilement inclure des publicités ponctuelles - mais il resterait encore le placement de produits et de logos, la commandite, le bandeau publicitaire, l'encart stratégique et l'échantillon sous cellophane.

L'idée est sans contredit horripilante - et pourtant, je ne serais pas autrement surpris que ça fasse augmenter le lectorat.

On a, après tout, les paradoxes qu'on mérite.