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January 2008 - Messages
30 janvier 2008, 4:26
En direct du futur
J'ai maintes fois affirmé, dans cette chronique, que la production livresque d'une époque comportait quelque 95 % de matériel périssable: des ouvrages qui s'estompent rapidement dans notre esprit, qui perdent leur pertinence et leur lisibilité, qui demeurent figés dans le temps cependant que notre façon de lire se métamorphose sans cesse.

Il existe cependant des livres qui obéissent à une dynamique totalement différente. Ce sont les Bouquins Modérément Intéressants qui Sombrent Rapidement dans l'Obsolescence Mais Redeviennent Soudain Fascinants Quelques Décennies Plus Tard.

Tel est le livre que mon éditeur a trouvé en bouquinant dans de vieilles boîtes, la semaine dernière: En direct du futur, éditions Casterman, 1974. (Ne cherchez pas cet édifiant ouvrage à la bibliothèque du coin: ils ont sans doute élagué leur copie depuis un moment.)

Dans ce livre destiné à la belle jeunesse française, les auteurs spéculent sur l'avenir des transports, de la culture ou des loisirs - le tout illustré par des extraits de Flash Gordon, des Jetsons et de divers films de science-fiction.

Les auteurs évoquent fréquemment les prédictions fantaisistes du 19e siècle, comme à dessein de s'en distancier - vaine intention, puisque tout le livre semble désormais aussi pertinent qu'un daguerréotype.

D'ailleurs, tout l'intérêt de l'exercice réside là: plus les prédictions ratent la cible, plus le lecteur s'amuse.

Généralement, ce genre d'ouvrage est Victime du syndrome de la voiture volante - c'est-à-dire l'obligation d'exagérer. Il s'agit d'une figure imposée de la futurologie: comment vendre un ouvrage d'anticipation sans faire miroiter deux ou trois bidules réellement spectaculaires?

Modérément excentriques, les auteurs d'En direct du futur annoncent que les vols commerciaux intercontinentaux seront bientôt effectués par des appareils supersoniques comme le Concorde (1976-2003) ou le Tu-144 (1975-1978). Ils prédisent également le pic pétrolier en 1990, les quotidiens télécopiés chaque matin chez l'abonné (prévoir au moins deux heures pour l'édition du samedi) et la semaine de 18 heures vers 1995.

Souvent, c'est un détail formel qui invalide la prédiction. Ils annoncent par exemple l'importance grandissante des supports électroniques portatifs - cinq point bonus -, mais prédisent un avenir glorieux pour la cassette. Le disque optique, déjà en développement, passe dans l'angle mort.

Évidemment, j'ai voulu savoir ce que l'avenir réservait pour cet objet primitif et un peu dégoûtant que l'on nomme le livre. Il s'agira, après tout, de la grande obsession éditoriale de 2008.

Sur ce chapitre, les auteurs ne sont guère prolixes et se contentent d'affirmer que le bouquin 2.0 prendra la forme d'un lecteur de microfilms. Ainsi, l'homo sapiens du futur pourra (ô surprise, ô extase) trimballer la bibliothèque du Congrès au grand complet dans son petit sac en vinyle lustré!

(Tiens, tiens... Cet argument en faveur du livre électronique circule donc depuis plus de 30 ans? Pourtant, il ne semble toujours pas convaincre les lecteurs. Serait-ce que la plupart d'entre nous sont parfaitement heureux de ne transporter qu'un ou deux livres à la fois?)

Les auteurs ne s'étendent pas davantage sur le cas du livre, puisqu'il s'agit d'une technologie élitiste, moyenâgeuse et (n'ayons pas peur des mots) un brin nuisible. Les auteurs sont catégoriques: l'invention de Gutenberg a dressé des barrières entre lettrés et analphabètes - mais grâce à "l'arrivée des nouveaux systèmes audio-visuels, on a fait un pas en avant: il n'est plus nécessaire de savoir lire pour pouvoir participer au courant culturel".

Aah, les années Mac Luhan...

SOLO

Je vous ai parlé de Dominique Breau, en septembre dernier. Vous vous souvenez, ce truculent conteur acadien que j'avais découvert lors de mon passage au salon du livre de Shippagan? On lui avait confié l'animation d'une soirée de contes, rôle difficile qu'il avait assumé avec finesse, humour, et un sens du rythme impeccable. Pour tout dire, le coquin avait sauvé la soirée.

Or voilà que Breau débarque à Montréal afin de présenter son premier spectacle solo. Il sera ce jeudi soir au Petit Medley, rue Saint-Hubert, à compter de 19 h 30. Les billets seront en vente à la porte.

Une excellente occasion de voir ce qu'il a dans le ventre!


23 janvier 2008, 7:01
Peinturés dans le coin
Contrairement à ce que certains prétendent, il existe une grande soif de débat, au Québec. Tout le monde veut débattre de tout. Malheureusement, nous semblons éprouver des difficultés grandissantes à différencier le véritable débat de la simple marmite de fèves au lard.

Prenez la question linguistique.

On pourrait imaginer des débats incroyables et explosifs: l'assimilation hier et aujourd'hui, la relation entre le démographique et le juridique, ou encore les rapports entre l'identité et le pragmatisme. À la place, on nous mitonne un petit scandale sur des magasins, au centre-ville de Montréal, où l'on n'arrive pas à se faire répondre en français.

Il n'y a pas une once de matière à débat là-dedans. Il s'agit de la vieille angoisse cent fois recyclée, cent fois resservie à toutes les sauces - tout ça pour quoi au juste? Une boutique de guenilles, une échoppe de bibelots, un comptoir à muffins.

En voilà, un vrai débat: que vendent-ils donc de si incroyablement essentiel, ces malheureux unilingues anglophones, pour qu'il faille s'en préoccuper à la une des journaux?

Nous ne parlons pas de services publics, ici, mais de commerce. Engager des vendeurs unilingues est une mauvaise pratique commerciale. Accommoder des musulmans à la cabane à sucre est une bonne pratique commerciale.

Et faire sa une avec de telles histoires est une piètre pratique journalistique.

En fait, cette manchette reste dans le ton général de 2007 - une année de nombrilisme et de paranoïa qui tarde à s'estomper. Si nous voulons avoir un débat sur la langue, il serait temps de nous inquiéter un peu moins de nos droits, et un peu plus de nos responsabilités - car au cas où vous ne l'auriez pas deviné, une loi seule ne saurait préserver la langue française.

Vous vous inquiétez de ne pas pouvoir magasiner en français à l'est de la rue De Bleury? Personnellement, je m'inquiète de bien d'autres choses. Je me demande, par exemple, ce qu'on pense de nous à Moncton et à Sudbury.

Il existe environ un million de francophones hors Québec, et nous n'en parlons jamais - et ce, bien qu'ils luttent à cœur d'année pour préserver ou obtenir des services essentiels en français: la radio, les hôpitaux, l'éducation.

Nous ne nous intéressons pas à eux, si bien qu'ils ne s'intéressent pas à nous. Ils créent des solidarités entre eux, contournant le Québec comme ailleurs on contourne Paris. Nous les avons peinturés dans le coin de notre conscience - et n'allez surtout pas croire qu'ils sont les seuls perdants de l'affaire.

Tant et aussi longtemps que le débat sur la langue au Québec demeurera un débat exclusif, nous n'irons nulle part.

UN TROP VASTE ENTREPOT

Samedi soir dernier, ma sociologue et moi attendions avec impatience une toute nouvelle émission de télévision. Bon public, nous étions disposés à l'enthousiasme, à la pétulance - voire à l'extase.

Mais l'émission nous a déçus.

Passé la déconvenue initiale, nous nous sommes réjouis de gagner une heure de liberté par semaine - une heure pour lire, jouer au Scrabble, picoler, nous promener dans le quartier ou décaper le plancher de la cuisine. La situation ne s'annonçait pas si désagréable, en fin de compte.

Un peu plus tard, une inquiétude a meublé mon insomnie: l'émission était-elle vraiment mauvaise, ou étais-je simplement blasé?

Vieillir est sans doute l'expérience la plus étrange qu'il nous soit donné de vivre. Le monde change, notre regard se transforme. On s'aperçoit, en fin de compte, que rien n'est mobile - et plus on vieillit, plus les choses accélèrent.

Certains neurologues prétendent que nous éprouvons des difficultés croissantes à nous rappeler le passé non parce que la mémoire flanche avec les années, mais au contraire parce qu'elle contient trop de matériel. Nous retenons une quantité inimaginable de données, et il devient de plus en plus difficile de distinguer entre l'important et le futile.

L'humain n'est pas une île, mais un trop vaste entrepôt.


16 janvier 2008, 4:28
Un corpus exemplaire
La lecture est un phénomène mystérieux, tout en allers-retours, en boucles et en retours d'ascenseurs. Il existe toutefois un phénomène bien plus mystérieux encore: le mécanisme qui préside au choix d'une lecture.

Il arrive parfois qu'un lecteur décide tout simplement de lire un livre, qu'il s'y attaque et le termine avec un plaisir plus ou moins régulier - point à la ligne.

Le plus souvent, toutefois, l'étrange animal est animé d'intentions moins précises. Il lui arrive d'hésiter, de résister, ou au contraire de lire à son corps défendant. Il accumule les faux départs avant d'embrayer, s'entête ou s'embourbe. Combien de fois a-t-il abandonné en cours de route, lu en diagonale, butiné, lu à rebours, feuilleté d'un bout à l'autre debout dans la librairie?

On peut lire par devoir, par conformisme, par ennui, voire par ennui mortel. Je me souviens d'un rapport où l'on dressait la liste des dépendances susceptibles d'empoisonner la vie des communautés inuites du Labrador: alcoolisme, reniflement d'essence, sexualité débridée et lecture compulsive.

On peut également relire de diverses manières et pour diverses raisons. En fait, il existe autant de raisons de relire qu'il y en a de lire, ou de s'abstenir.

Prenons un cas précis.

En décembre dernier, au cours d'une soirée bien arrosée, deux individus (une sociologue et un romancier généraliste) discutaient des romans à l'eau de rose. Comment en arrivèrent-ils à parler de Barbara Cartland? Mystère. Toujours est-il que, par bravade, ils promirent solennellement de lire un roman de la grande dame britannique au courant de 2008.

Pendant quelques jours, l'idée leur sembla franchement amusante. Le romancier généraliste y voyait une expérience vaguement aventureuse. Il se sentait tel un cobaye pharmaceutique soumis à d'exotiques drogues expérimentales: on peut lire Barbara Cartland, mais on ignore les effets neurologiques à long terme.

Peu après Noël, le couple de plaisantins courut se procurer l'obscur objet du délire dans leur bouquinerie de prédilection. Sourire en coin, la libraire leur dénicha une boîte de Barbara Cartland dans la cave, où ils moisissaient près du tuyau du drain, sous une pile de vieux rapports d'impôts. Nos deux inconscients étudièrent les couvertures, balayèrent du regard les quatrièmes de couverture, et choisirent naturellement le plus kitsch de tous les romans.

Puis, le moment difficile arriva: il fallait à présent tenir la promesse. La sociologue décida de battre le fer avant qu'il ne tiédisse, et enfila l'ouvrage dès le premier soir. (Elle fut aussitôt affligée d'une migraine de 17 jours, dont elle fit naturellement porter la responsabilité à ses imprudentes lectures.)

Le livre repose désormais sur la table de chevet tribord, du côté du romancier.

En finir avec ce Barbara Cartland ne prendra guère plus d'une heure, il suffit de s'y mettre. Le romancier repousse pourtant le moment fatidique. Il prétend soudain avoir bien plus important à lire: empilés près du lit se trouvent un vieux John Irving, le dernier Jonathan Safran Foer, un Douglas Coupland, un Haruki Murakami et des nouvelles de Kurt Vonnegut.

À vrai dire, le pauvre diable se sent déjà vaincu par cet anodin bouquin.

Il ne saurait expliquer pourquoi les livres de Barbara Cartland le rebutent à ce point. Cela dépasse largement le simple désintérêt (voire la curiosité détachée) qu'il éprouve pour l'honnête roman à l'eau de rose en vente à la pharmacie du coin, et que tout un chacun a bien le droit d'écrire, de publier, de lire.

L'œuvre de Barbara Cartland - tente-t-il de se justifier - est d'un tout autre ordre. Elle défie l'arithmétique: quelque 660 romans crachés à toute vapeur, et plus d'un milliard de titres vendus dans près de 40 pays. Un corpus exemplaire ne mérite-t-il pas une aversion exemplaire?

Pourtant l'argument ne tient pas la route, il le sait bien. On a le droit d'être vaincu par Finnegans Wake, À la recherche du temps perdu ou Moby Dick - mais se laisser terrasser par un simple roman à l'eau de rose ne saurait être envisagé.

La vie est brève et l'année file désormais à une vitesse folle: plus que 353 jours pour honorer cette promesse déraisonnable.

La lecture, mes amis, est un phénomène mystérieux, tout en allers-retours, en boucles et en retours d'ascenseurs. Mais il existe un phénomène bien plus mystérieux encore: Barbara Cartland.


9 janvier 2008, 6:10
Foncièrement optimiste
Je ne suis pas très porté sur les résolutions du Nouvel An. L'exercice me donne des sueurs froides, je ne m'y livre qu'avec réticence. Après tout, j'enfile les résolutions foireuses de février à décembre. En janvier, je prends congé.

La résolution annuelle est toutefois bien enracinée dans nos mœurs, et si d'aventure on refuse de s'y plier, il arrive que notre entourage prenne la question en main - situation pour le moins délicate.

Après la publication de ma dernière chronique de 2007, à la fin décembre, ma très estimée belle-sœur m'a prié de bien vouloir "trouver quelque chose de positif à dire sur la littérature".

J'ai bien failli protester. Je ne me souvenais pas avoir brossé un portrait si noir de la question au cours de la dernière année. Sans doute avait-on mal interprété mes chroniques - excuse classique entre toutes. Par ailleurs, j'occupe une situation particulière au sein du Voir: ni critique ni journaliste, mais plutôt romancier résidentiel, et par conséquent porté à chercher la bête noire. Je plaide la déformation professionnelle.

Clarifions le malentendu: je demeure foncièrement optimiste quant à l'avenir de la littérature.

Nous traversons actuellement une époque de grande diversité littéraire. Au cours des derniers siècles, les humains ont forgé une myriade d'outils et de formats narratifs. Cette inventivité a culminé au vingtième siècle, avec mille excès de grammaire, de typographie et de procédés.

L'écrivain contemporain dispose désormais d'un coffre à outils aux dimensions phénoménales - si bien que son métier repose peut-être moins sur l'invention de nouveaux outils que sur la recherche de nouveaux équilibres entre les outils existants.

Il s'agit là d'une tâche aussi exaltante qu'éphémère: le dosage des procédés ne vieillit toujours pas très bien, puisqu'il repose sur d'évanescentes tendances de lecture. Et rien ne change plus vite que la lecture: nous ne lisons déjà plus de la même manière qu'en 1980.

Ces nouvelles façons de lire et d'écrire changent sous la poussée de forces internes, mais également sous l'influence des médias dominants. À cet égard, les prochaines années s'avéreront particulièrement passionnantes puisqu'après une longue domination du cinéma et de la télévision, nous voyons aujourd'hui s'imposer un grand média fortement textuel: Internet.

La littérature de demain sera celle d'une génération qui a appris à lire, décomposer et segmenter le texte sur le mode Web. D'une génération qui a grandi avec le copier/coller et les fonctions de recherche. D'une génération butinante, aux prises avec un déficit d'attention chronique.

Autrement dit, les nouveaux médias ne constituent peut-être pas le futur support de la littérature, mais plutôt le catalyseur qui transformera notre façon de lire. Comment les écrivains composeront-ils avec ce paramètre? Quelles solutions inventeront-ils? Problèmes merveilleux et palpitants!

Certains rétorqueront qu'il s'agit au contraire de questions putassières, et que l'écrivain digne de ce nom ne doit pas s'en préoccuper. Pour ma part, je me range du côté de Julio Cortázar, qui écrivait: "Le roman n'a pas de lois, sinon celle que n'agisse la loi de la gravité qui fait tomber le livre des mains du lecteur".

OH YES! WOO!

On annonce la disparition de la littérature, sa corruption, son abâtardissement? Je n'y crois pas. Au contraire, je suis convaincu que nous glissons peu à peu dans une nouvelle époque absolument fascinante et imprévisible.

Y aura-t-il des victimes? Bien sûr. Plusieurs copistes ont dû râler lorsque Gutenberg a inventé l'imprimerie typographique. Il faut du courage pour observer le monde par la lorgnette de nos arrière-petits-enfants, pour découvrir qu'il tourne désormais sans nous, à la fois familier et incompréhensible, comme un huitième continent suspendu dans l'éther.

En guise de vœux de Nouvel An, je vous laisse sur ces quelques vers hautement philosophiques que chantaient les Rolling Stones en 1969: "You can't always get what you want/But if you try sometimes you just might find/You get what you need/Oh yes! Woo!"