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September 2007 - Messages
27 septembre 2007, 12:00
Les bottes de Zátopek
Partout au Québec, des milliers de vertueux parents s'interrogent.

Voilà des années qu'ils s'efforcent de garder leurs enfants au large d'une carrière artistique. Lire Harry Potter constitue un loisir inoffensif - tant et aussi longtemps, du moins, que fiston n'ambitionne pas de rédiger un manuscrit.

Ah! Comment pourrait-on froidement laisser son enfant devenir compositeur, écrivain, danseur? Pire encore: poète! Non seulement le pauvre ange risquerait-il de crever la dalle, mais sans doute développerait-il une accoutumance à ces drogues dures et molles qui pullulent (comme chacun sait) au sein de la communauté artistique.

Les danseurs et les musiciens gobent des bêtabloquants. Les chanteurs pop déjeunent à la cocaïne. Les écrivains s'administrent divers stimulants et opiacés, sans oublier d'importantes quantités d'éthanol.

Pensez-y un peu: même les auteurs de roman jeunesse boivent du café!

Elle demeure bien vigoureuse cette idée que promouvait jadis l'abbé Béthléem dans son légendaire ouvrage Romans à lire et romans à proscrire: les mauvaises lectures font les mauvaises vies - et toute lecture est a priori suspecte.

Bref, à dessein de détourner leur progéniture de ces destins corrompus, plusieurs parents encouragent la pratique du sport.

Contrairement à la culture (qui n'engendre que le vice, la paresse et la myopie), le sport enseigne la discipline, l'effort, la saine compétition. L'athlète représente, davantage que quiconque - plombier, comptable ou professeur de géographie -, le bon exemple pour notre belle jeunesse.

Imaginez le profond désarroi que vivent ces pauvres parents depuis la semaine dernière!

Jadis, on identifiait aisément un drogué. Les signaux étaient limpides: des vêtements noirs élimés, une barbe de trois jours, un bouquin de William Burroughs dans la poche arrière du pantalon. Aujourd'hui, la situation ne cesse de s'embrumer. Comme si les innombrables scandales de dopage sportif ne suffisaient pas, voilà que Geneviève Jeanson confesse avoir carburé à l'EPO depuis l'âge de 16 ans.

Imaginez l'effarement des vertueux parents devant ces athlètes qui utilisent, en fin de compte, les mêmes méthodes que les romanciers de mauvaise vie!

À qui se fier? L'entraîneur de fiston est peut-être un Bukowski en puissance!

L'image fera sans doute sourciller. Il est périlleux d'associer sport et littérature. La dernière fois que je m'y suis risqué, j'ai essuyé un joyeux tollé: les gens de lettres n'aiment pas être comparés aux sportifs.

N'empêche: lorsque j'ai de la difficulté à écrire, lorsque je perds courage entre deux chapitres, j'imagine Emil Zátopek en train de courir tout seul, en pleine tempête de neige. Loin du stade, loin des caméras. Chaussé de grosses bottes d'hiver.

Il me semble alors, pendant un bref instant, percevoir la nature essentielle de mon travail.

LE COIN DU BRICOLEUR

Coïncidence: alors que, la semaine dernière, je vous narrais la migration de ma bibliothèque, le romancier Patrick Brisebois déménageait aussi la sienne. À en croire son blogue, Patrick a cependant éprouvé quelques difficultés techniques: à peine rendu au classement des B, l'espace de rangement faisait défaut.

Patrick, je vais te révéler le truc millénaire des bibliothécaires alexandrins: il faut ranger les livres horizontalement, à plat sur le plancher, une strate après l'autre.

Ça n'a pas l'air très pratique, protesteras-tu. Comment circule-t-on dans la pièce par la suite? Faut-il aménager de petits sentiers pour se déplacer entre les livres?

Au contraire, voilà tout le secret de l'affaire: il faut uniformément étendre plusieurs couches de livres dans tout l'espace disponible, mur à mur. Rangés de la sorte, ils forment un plancher flottant - une manière de moquette moelleuse et insonorisée. Grâce à cette technique, une encombrante bibliothèque n'occupe désormais que 6 ou 7 cm d'épaisseur au ras du sol.

À peine noteras-tu que le plafond se trouve un brin plus bas qu'avant.

Certes, chaque fois que tu ajouteras des livres, l'espace vital se réduira un peu. Tu pourras encore circuler debout pendant plusieurs années, puis il faudra éventuellement te courber, t'agenouiller, ramper dans le mince espace entre les livres et le plafond - mais même si tu lis à la vitesse grand V, cela ne devrait pas t'inquiéter avant un bon moment. Tu as plusieurs décennies de tranquillité devant toi.

Ne me remercie pas, ça me fait plaisir.

20 septembre 2007, 12:00
Le ressac
Mercredi dernier, aller-retour éclair (et peu raisonnable) dans le Bas-du-Fleuve. Partis à 4 heures du matin, mon frère et moi avons fait cette joyeuse promenade de 1000 km sans trop traîner, pour des raisons que l'on découvrira dans quelques lignes.

J'ajoute, pour la (très) petite histoire, qu'il m'a été donné, à cette occasion, de pisser dans une calvette de Lévis à une heure du matin, dans la lueur tangerine de l'autoroute 20, cependant que par le hublot de la fourgonnette, Jack Kerouac et Fernand Séguin discutaient de la Beat Generation - cause essentielle, à n'en pas douter, des deux jours de fièvre qui s'ensuivirent.

Ah! avoir 25 ans à nouveau...

Cette virée devait être l'occasion d'un grand événement que j'anticipais depuis dix ans: le rapatriement général de ma Bibliothèque.

Laissez-moi vous narrer ça... Lorsque, en 1997, j'ai quitté l'université pour aller apprendre l'espagnol au Guatemala, mes parents ont accepté d'entreposer mon futon, ma poignée de fourchettes et mes 20 boîtes de bouquins. Ces livres, achetés dans diverses bouquineries de l'Est de la province, couvraient un mur du sous-sol du bungalow familial comme autant de trophées, de joies, d'invitations à l'écriture.

Les années passèrent, j'allais et venais entre les villes, plus souvent à l'étranger qu'au pays, et jamais l'occasion ne se présentait de reprendre possession de ma Bibliothèque. Je déménageais tous les six mois et une demi-tonne de livres représentait surtout un problème logistique. Je me contentais donc d'en rêver.

Avec le temps, ma Bibliothèque a pris de la poussière et de la majuscule, comme ces boîtes de souvenirs longtemps abandonnées au grenier. Faute de la côtoyer au quotidien, je me faisais d'Elle une image plus grande que nature. Elle figurait désormais telle la clef de voûte de ma petite histoire, une collection surnaturelle et irradiante.

Lorsque je me suis sédentarisé, vers 2003, j'ai aussitôt pensé rapatrier ma Bibliothèque. Je m'imaginais louer un puissant diésel et descendre au pays ancestral pour en rapporter une pesante cargaison de bouquins précieux. Il me faudrait bâtir des bibliothèques sur mesure, peut-être même renforcer le plancher afin d'éviter que le poids des bouquins ne provoque l'affaissement de la structure.

Ce serait une translation monumentale et grandiose.

La situation s'était néanmoins dégradée entre ma Bibliothèque et moi. Son contenu demeurait inchangé - il s'agit d'une caractéristique reconnue des bibliothèques -, mais mon compteur avait pris un sacré kilométrage. Plusieurs bouquins me laissaient désormais indifférent, et plusieurs autres se trouvaient déjà parmi les livres de la sociologue que depuis peu je préférais.

J'ai donc sans remords élagué le tiers des titres. Puis, poussiéreux et satisfait, j'ai déclaré que le déménagement final était imminent.

Trois ans ont passé.

La semaine dernière, mon frère m'a finalement proposé d'organiser un raid dans notre bled natal afin d'y récupérer quelques meubles que nous avions encore là-bas. J'ai tout de suite accepté: puisque nous allions louer une grosse fourgonnette américaine, ce serait l'occasion idéale de m'occuper du Dossier Bibliothèque. Dix ans s'étaient écoulés depuis son entreposage dans le Bas-du-Fleuve, il était temps de conclure ce chapitre de ma vie.

Aussitôt débarqué chez nos parents, j'ai entrepris d'emballer les livres - mais une nouvelle surprise m'attendait: une distance supplémentaire s'était creusée entre ma Bibliothèque et moi. Le premier élagage, sans doute, avait endommagé l'horlogerie délicate de notre relation. Nous nous observions désormais comme deux étrangers dans un parloir de pénitencier.

J'aurais volontiers bazardé un nouveau tiers de ma Bibliothèque, mais le temps manquait. J'ai reporté l'ablation et me suis contenté d'emballer les bouquins les plus urgents, ceux qui formaient le nucléus d'une bibliothèque naguère bien fournie.

Jorge Luis Borges, Georges Perec, le docteur Ferron, Gabrielle Roy, Berthelot Brunet et une poignée de Charlie Brown en format paperback.

Voilà tout ce qui reste, après dix ans de ressac: deux petites boîtes.

ÇA COMMENCE COMME ÇA

Depuis ma dernière chronique, j'ai repositionné mon bureau face à la fenêtre. Entre deux paragraphes, il m'arrive de jeter un coup d'oeil plongeant sur le trottoir - et je vous jure, nom de Dieu, que je viens d'y voir passer Kurt Vonnegut!

Il portait un habit de tweed gris pâle. Il paraissait en assez bonne forme.


13 septembre 2007, 12:00
Bovarysme dans la baignoire
Nombreux sommes-nous à pratiquer certaines activités qui nous rebutent, pour le simple plaisir de contempler notre reflet dans un miroir imaginaire. L'idée de l'activité, son branding, nous plaît souvent davantage que l'activité en soi.

Ainsi en va-t-il de ces gens qui s'adonnent au golf ou à l'équitation afin d'appartenir à leur classe sociale. Ou de ceux qui font du pouce pour imiter Kerouac, mais qui en réalité s'emmerdent royalement sur le bord de la route. Ou alors de nombreux abonnés au gymnase du coin.

Bienvenue dans la modernité.

Je baptiserais bien le phénomène, mais il existe déjà un mot qui l'exprime assez bien: il s'agit en effet d'une variété atténuée de bovarysme.

Notez bien que j'observe tout ça sans juger: je suis premier abonné à ce genre de comportement irrationnel.

Prenez par exemple la lecture dans le bain.

J'aime lire. J'aime mariner dans un bain chaud. Résultat: il m'arrive fréquemment de m'installer dans la baignoire avec un roman. Quel est le problème? Je déteste lire au bain.

D'abord, le livre compte parmi les objets les moins adaptés à la baignoire - à l'exception de ces Binou plastifiés et insubmersibles qui réjouissent les enfants d'âge préscolaire. Le lecteur aguerri n'y trouve toutefois pas son bonheur. Doit-on rappeler que La Recherche du temps perdu n'existe pas en format imperméable? (Vu l'épaisseur des pages, ce serait une édition en 1 200 volumes dont l'entreposage nécessiterait une pièce complète.)

Il faut donc se rabattre sur l'édition traditionnelle qui, au bain, boursoufle et gondole. Les pages collent les unes aux autres, ce qui rend leur manipulation exaspérante. Et lorsqu'il réintègre enfin sa tablette, le bouquin humecté développe mille moisissures qu'il transmet à ses voisins.

Ensuite, la chaleur me déconcentre. Rien à faire: au bain, une moyenne de 20 p/h (pages à l'heure) dégringole à 5 p/h. Plutôt que d'avancer gaiement d'un chapitre à l'autre, mon esprit s'embourbe. Je ne profite ni de ma lecture, ni de mon eau chaude. Je préfère plutôt rêvasser dans la vapeur. Il s'agit d'ailleurs du meilleur moyen pour résoudre des problèmes complexes. Si Archimède avait bouquiné au bain, nous serions aujourd'hui privés du théorème qui décrit le comportement gravitationnel des corps plongés dans un fluide.

Bref, bain et lecture m'apparaissent profondément incompatibles.

Pourtant, je persiste à lire dans la baignoire - précisément parce que l'idée de lire dans la baignoire me plaît. Il s'agit d'une pathologie aquatique, absurde et sans espoir.

TOUT CORPS PLONGE DANS UN FLUIDE

Je lisais donc Breakfast of Champions plongé dans ma baignoire lorsque, voulant simultanément ouvrir le robinet d'eau chaude avec mon pied droit et vider mon oreille gauche, j'ai totalement immergé mon bouquin sous l'eau.

Panique, consternation, humidité!

Le célèbre roman de Vonnegut était désormais illisible, gorgé d'eau chaude comme une éponge. Comment pourrais-je ajourner ma lecture? Comment allais-je survivre jusqu'au coucher du soleil sans savoir ce qui advenait au légendaire Kilgore Trout, en route vers Midland City!?

Il fallait agir sans tarder. J'ai tamponné le bouquin avec une serviette, mais ça ne suffisait pas. J'ai jailli de la baignoire et me suis rué dans la cuisine afin de mettre le livre au four à micro-ondes - 45 secondes à puissance maximale.

Le livre est ressorti du four en crépitant, mais aussi trempé que devant.

J'ai tenté de garder la tête froide. Puisque la science ne m'était d'aucun secours (ah, ce bon vieux Kurt se serait payé ma tête), je me suis tourné vers les technologies traditionnelles: j'ai installé le bouquin dans le four, les pages en éventail, et j'ai réglé le thermostat à 350°C.

Puis, je suis allé me sécher et m'habiller (car j'étais, pendant tout ce temps, tel qu'en ma baignoire).

Un quart d'heure plus tard, j'ai défourné le bouquin. Catastrophe! Non seulement le papier n'avait-il pas séché, mais la chaleur avait fait fondre la reliure! Les pages se détachaient par pleines poignées, les chapitres s'éparpillaient sur le plancher de la cuisine.

Qu'on se le tienne pour dit: la baignoire est un endroit dangereux.


6 septembre 2007, 12:00
Quarante jours dans la peau d'un monomane
Il existe deux catégories de lecteurs: les collectionneurs et les échantillonneurs.

Les collectionneurs, lorsqu'ils aiment un écrivain, entreprennent aussitôt d'épuiser sa bibliographie. Ils lisent tout ce que peut leur fournir le libraire du coin, mais également les oeuvres non traduites, les titres épuisés, les bouquins de jeunesse, les introuvables, les inédits. Ils chassent les miettes, les textes épars et les vieilles entrevues, ne dédaignent pas les biographies, les monographies et les éditions critiques.

L'échantillonneur, au contraire, lit quelques livres d'un auteur, se considère satisfait et passe à autre chose.

Je ne crois pas me tromper en avançant que les échantillonneurs constituent l'écrasante majorité des lecteurs, aussi pourrions-nous trouver des milliers de raisons pour expliquer ce comportement, à commencer par l'infinie diversité du paysage littéraire, depuis l'Épopée de Gilgamesh jusqu'au dernier Haruki Murakami - situation qui ne s'arrange d'ailleurs pas d'une rentrée à l'autre.

"La chair est brève", semble affirmer l'échantillonneur, "et j'ai lu trop peu de livres".

Je croyais appartenir à cette catégorie de butineurs - mais se connaît-on jamais? Voilà plusieurs semaines que je me comporte comme un collectionneur.

Tout a commencé à la mort de Kurt Vonnegut, en avril dernier. J'avais déjà lu trois de ses bouquins et, en bon échantillonneur, me considérais repu. Or, inspiré par d'avides lecteurs en deuil - notamment un cinéaste et un ingénieur en informatique -, j'ai décidé de me procurer trois ou quatre Vonnegut supplémentaires afin de parfaire mes connaissances.

J'ai été littéralement aspiré.

Voilà plusieurs semaines que je n'ai plus touché aux douzaines de livres-à-lire qui s'empilent (et s'empoussièrent) dans tous les coins de l'appartement. Presque tout mon maigre temps de lecture estival a été consacré à Vonnegut.

J'ai souvent résisté à la tentation de lire l'oeuvre intégral d'un auteur, par crainte d'être déçu.

Découvrir un auteur, c'est s'immerger dans une manière de penser le langage et le monde. Le choc de la découverte est parfois si grand qu'aucune lecture ultérieure n'arrive à le reproduire. On s'attaque au reste de l'oeuvre dans l'espoir de ressentir à nouveau l'ivresse initiale, en vain: on découvre rarement un auteur pour la seconde fois. Tout au mieux tombe-t-on sur un écrivain qui multiplie les approches. Calvino et Perec appartiennent à ces auteurs aussi rares que protéiformes: on traverse leur oeuvre sans parvenir à deviner la substance et la manière du prochain ouvrage.

Vonnegut est tout le contraire. D'un roman à l'autre, on reconnaît son humour, son propos, ses tics, ses procédés. Certains personnages reviennent sans cesse - dont Kurt Vonnegut lui-même, ainsi que Kilgore Trout, cet auteur de science-fiction aussi génial que minable. Le lecteur avance en terrain connu.

Après un mois de monomanie, je ne comprends toujours pas ce qui motive les collectionneurs. Il ne s'agit pas d'être inconditionnel: après tout, certains livres de Vonnegut m'ont déçu. Il ne s'agit pas non plus de curiosité: la mécanique précise de ses romans m'émerveille toujours, mais ne me surprend plus.

En fait, son regard est devenu si familier, si quotidien qu'il a contaminé mon propre regard. À l'heure des nouvelles, le vieux Kurt se tient debout, juste derrière moi. Je l'entends qui frotte sa moustache. De temps en temps, il soupire.

ÇA N'ARRIVERAIT JAMAIS AVEC DURAS

Je lisais Jailbird sur la ligne bleue, vendredi soir dernier. Un drôle d'individu somnolait sur le banc d'en face, une tuque difforme sur la tête. Réveillé par un cahot, il s'est frotté les yeux, a regardé autour de lui et s'est sonorement mouché. Puis, il a plié son mouchoir avec soin et a tapé sur mon genou avec son index.

- Tu lis Kurt Vonnegut?

J'ai acquiescé, un peu décontenancé. (La couverture du livre était repliée vers l'arrière, de telle sorte qu'on ne pouvait voir le nom de l'auteur.)

- C'est vraiment super, Vonnegut. Personne connaît ça, ici. Faut voir le film Abattoir 5. C'est pas jeune, mais tu vas trouver ça à la Boîte Noire. Et puis tu liras aussi le Français, là, comment il s'appelle déjà? Céline! Le bonhomme était obsédé par les Chinois, mais il était génial pour le stream of consciousness.

Je me suis demandé si le type était collectionneur ou échantillonneur. Trop tard pour vérifier: le métro arrivait à ma station.