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August 2007 - Messages
30 août 2007, 12:00
Merveilleusement humain
Je croyais la nouvelle orthographe morte au feuilleton. Erreur! La bête s'est pointée à Verdun en fin de semaine, pendant l'anniversaire d'un neveu, comme un mort-vivant dans une foire agricole.

Étrange spectacle, en vérité: tandis que des gamins glycémiques couraient dans tous les sens, les adultes s'indignaient de l'absurdité d'une orthographe bicéphale et de l'intrinsèque laideur du mot "ognon".

La grammaire est au langage ce que les statistiques du hockey sont aux sportifs: un ensemble de normes indiscutables qui alimente pourtant d'interminables discussions.

Dany Laferrière, lors d'une conférence à la Bibliothèque nationale, racontait comment les Haïtiens, privés par le régime Duvalier de tout sujet de conversation le moindrement politique, se lançaient dans des débats enflammés sur le conditionnel passé deuxième forme.

L'exemple est saisissant de vérité.

La grammaire constitue le sujet de querelle idéal non en dépit de son objectivité mais précisément à cause de son objectivité. Comment éprouver un sain désaccord si l'on ne dispose pas tout d'abord d'un lieu commun?

Je soupçonne d'ailleurs qu'il s'agit du point litigieux de la nouvelle orthographe: en haussant le seuil de tolérance (la réforme implique en effet une coexistence floue et temporaire de deux systèmes), on fissure la norme - et, par conséquent, les possibilités de discussion.

Le goût de la discussion mène à d'élégants extrêmes: certaines personnes affirment qu'il ne faut pas réformer la grammaire, mais la manière dont on la comprend. Ces cabalistes classent les verbes en fonction du radical, ou synthétisent l'accord des participes passés en une poignée de règles absolues et définitives.

J'admire et redoute ces mathématiciens de la grammaire - mais, pour tout dire, je me lasse assez vite des discussions normatives. À tout prendre, je préfère discuter du langage qui fleurit en marge de la norme, dans ces zones où les lois de la sémantique semblent inopérantes. C'est l'espace du vocabulaire à rayon restreint, du jargon sur mesure et des népologismes - ces mots et expressions utilisés au sein d'une seule famille.

Dans Moi, mes souliers, Félix Leclerc raconte que son père concoctait son vocabulaire comme d'autres, leur tabac à pipe. Ainsi disait-il "petit petan" au lieu de "petit à petit", ou "hâle misère" au lieu de "chapelet".

Le premier venu pourrait citer plusieurs népologismes de la même farine.

Lorsque mes frères et moi dépassions les bornes, ma mère nous assenait une expression venue tout droit des Cotnam de la rue Saint-André: "Je vais te battre avec un chat gelé!" Pareille menace vous enlevait net le goût de jouer le déplaisant.

Ma grand-mère Claudia jouait plutôt de l'ironie: elle nommait un gamin malcommode un "petit bâton graisseux".

Chez ma grand-mère Yvonne, on appelait "boudreaux" ces tranches de patates qui, posées à même la grille du four, cuisaient en gonflant comme des montgolfières miniatures. (Malgré moult recherches, l'origine de ce mot demeure un mystère complet.)

On m'apprenait récemment que mon grand-père Martial nommait "violon" le mélèze laricin (larix laricina), sous prétexte que certains luthiers s'en servaient pour confectionner leurs instruments. J'aime cette poésie pragmatique du bricoleur. J'ai noté le même phénomène dans un minuscule village de la République Dominicaine, où l'on désignait par "escoba" (balai) la moindre touffe d'herbe en forme de brosse.

Les exemples qui précèdent datent un peu - mais il ne faut pas croire que la créativité lexicale constitue l'apanage exclusif de nos aïeux. Des cas récents? Mon père fait de la menuiserie dans une "bouderie", et il soulève un objet lourd à l'aide d'un levier et d'un "orgueil". Chez nous, une petite couverture de flanelle se nomme "bois d'oeuvre", et une chose réalisée sans trop de spontanéité est un "oeuf carré".

Ces inventions ne sont pas le contraire de la grammaire: elles la précèdent. Fugaces, insaisissables et non cartographiées, elles composent un champ lexical incertain, perpétuellement menacé de disparition. Et pourtant, un seul de ces mots suffit à provoquer de rabelaisiennes discussions étymologiques.

Au fond, nous finissons toujours par retourner le langage contre lui-même. C'est dans notre nature: nous ne sommes jamais si merveilleusement humains que lorsque nous nous arrêtons un moment pour considérer nos outils.


23 août 2007, 12:00
Made in China
Ça y est, nous venons de découvrir la Chine.

Depuis mon enfance, aucun symbole commercial n'a été plus présent que la mythique inscription "Made in China". On ne la trouvait pas seulement sur des produits typiques - thé vert, chemises à col Mao, laque ignifuge pour canard -, mais sur à peu près n'importe quel article, depuis l'humble t-shirt jusqu'à la grue géante.

Nos grands-parents ont connu le colporteur syrien, nous avons grandi avec les manufacturiers chinois. À chaque génération ses Asiatiques.

Or voilà que l'on semble réaliser - comme au terme d'une très longue sieste - l'omniprésence des produits chinois sur nos tablettes. Les médias ont couvert la question en long et en large la semaine dernière, à l'occasion d'un énième rappel de dentifrice à l'antigel et de poupées au plomb.

(Cependant que des milliers de familles montréalaises souffrent de psychose de la tuyauterie et carburent à l'eau de source - merci de bien vouloir noter l'ironie de la situation.)

Pour ma part, cette situation me rappelle à quel point la mobilité des produits est mille fois supérieure à celle de la culture. Le Québécois moyen possède plusieurs centaines de bébelles manufacturées dans les zones franches du Guangdong - mais pourrions-nous nommer un seul écrivain chinois?

Sondage éclair: je pose la question à mon pourtant-très-érudit-beau-frère.

- Des écrivains chinois? À part Gao Xengmachinchose? Non.

Voilà. Notre connaissance de la culture chinoise s'arrête quelque part entre Jackie Chan et Le Lotus bleu.

Bref, toute cette histoire de marchandise, d'antigel et de culture-qui-ne-circule-guère me trottait dans la tête lorsque, samedi après-midi, je me suis pointé dans une librairie du Mile-End. Je le dis toujours: lorsque vous avez un problème, parlez-en à un libraire. Ils sont moins difficiles à dénicher que des médecins de famille, et leur diagnostic est généralement plus agréable.

J'ai donc avoué au libraire que je voulais remédier à mon ignorance presque totale en matière de littérature chinoise. Il m'a prescrit un roman-fleuve de Lao She, Quatre générations sous un même toit. Paraît que c'est excellent, et totalement dépourvu de peinture au plomb.

Je commence le traitement dans les prochains jours. Je vous en donnerai des nouvelles.

GENTRIFICATION

Nous venons par ailleurs de découvrir que la Main est sale.

Je n'entends que ça depuis un moment: le boulevard Saint-Laurent est crasseux. Une vraie honte. Et c'est d'ailleurs pour ça qu'on le revampe à grands frais, tant mieux, youpi!

Attendez une minute: ne s'agissait-il pas justement de la raison pour laquelle on aimait le boulevard Saint-Laurent? Pour son petit côté rugueux, mal récuré? Pour les serveurs misanthropes de chez Schwartz? Pour la cour encombrée de chez Berson & Son où s'empilent les pierres tombales en yiddish? Pour les épiceries colorées et les bâtisses broche-à-foin?

Que les amateurs d'urbanisme aseptisé se réjouissent: le boulevard Saint-Laurent ressemblera bientôt à l'avenue du Mont-Royal. Les boutiquiers bon genre bourgeonneront toujours plus au nord, et on grignotera des tapas à la mangue verte jusqu'au pied des entrepôts Van Horne.

Je pourrais passer facilement pour un chialeux rétrograde - mais attendez un peu. Il existe un lien obscur entre l'aseptisation de nos artères et la Question Chinoise.

Dois-je rappeler que l'Upper Main était jadis manufacturière? Or, comment une rue ouvrière se transforme-t-elle en rue bourgeoise? Il ne suffit pas de délocaliser l'industrie textile en Chine pour qu'afflue aussitôt la clientèle branchée. La rue doit d'abord traverser une période intermédiaire où les artistes et les étudiants transforment le paysage. Poussent alors les cafés grano, les bars pittoresques, les friperies et les librairies d'occasion. Lorsque le quartier est mûr, il suffit d'évacuer les poissons vidangeurs.

Enfin bref, tout ça pour dire que la bouquinerie S. W. Welsh, qui occupait un local juste en face de chez Schwartz depuis de nombreuses années, a dû plier bagage pour aller s'installer dans le Mile-End. Une boutique de guenille surévaluée occupe désormais la place. Ainsi va la vie.

Il s'en trouve pour dire que la culture n'est pas une vulgaire marchandise made in China. Il m'arrive parfois d'en douter.


16 août 2007, 12:00
Se nettoyer
Livres Hebdo dévoilait récemment le nombre de romans qui feront la rentrée littéraire en France: 727.

Les chiffres grossissent d'année en année. Je suppose qu'après un moment, on cessera de s'étonner pour mieux s'inquiéter du sort des épinettes, que l'on oubliera aussitôt pour décréter la mort du roman - et on reviendra à la charge pour annoncer une nouvelle rentrée record.

Passez à Go, réclamez 200 dollars.

Au coeur de cette extrême abondance, le moment semble bien choisi pour vous poser une question en forme de pied de nez: quel unique et ultime livre emporteriez-vous sur une île déserte?

L'exercice est vieux comme le monde. Je me suis déjà livré à plusieurs versions, avec les épices, les canifs suisses, les disques - et, plus sournoisement, avec les gens. Mais le livre semble l'objet naturel et récurrent de ce jeu. On associe spontanément la lecture à la réclusion, donc aux îles désertes, aux cellules de pénitencier, aux wagons vides du Transsibérien.

Il y a quelque chose de sain dans cette tentative de réduire la littérature à l'essentiel. Quelque chose qui force à se recentrer, à se nettoyer.

En ce qui me concerne, pas de surprise, j'opterai pour un grand classique: la Bible.

Trouvez-moi un autre bouquin qui parvienne à condenser la création du monde et de l'humain, cent guerres intestines, des tractations et des trahisons, des migrations interminables, des cataclysmes, des histoires de famille compliquées, des héros rusés, des génocides sanglants, du cul, de grandes histoires d'amour, un messie, des correspondances subtiles et la fin des temps - tout ça avec une touche de surnaturel et en moins de 3000 pages!

LA MANIE DU TANGIBLE

Parlant d'île déserte...

Peut-être saviez-vous que Robinson Crusoé avait été inspiré par l'histoire d'Alexander Selkirk, un marin écossais qui passa quelques années en solitaire sur l'archipel Juan Fernández, au Chili, au début du 18e siècle?

Or j'apprends à l'instant, grâce à Wikipédia, qu'une île dudit archipel a été rebaptisée île Robinson Crusoé en 1966.

Rien ne m'énerve davantage que cette manie de renommer les lieux d'après un bouquin célèbre. On dirait que les gens ne sont jamais repus: ils n'ont de cesse de savoir ce qui, dans une oeuvre, relève de l'authentique, de l'autobiographique, de ce-qui-s'est-bel-et-bien-passé. Et lorsque ça ne suffit plus, ils trafiquent la réalité afin qu'elle ressemble un peu mieux à la fiction.

Ai-je assez pesté lorsque, à Québec, en 1992, on débaptisa la côte Franklin afin de la renommer côte de la Pente douce! Je m'en fous joyeusement, qu'il fût question d'honorer Roger Lemelin mort quelques mois auparavant. En cherchant coûte que coûte à faire passer le vernaculaire dans les registres officiels de la ville, on trahit le sens de l'histoire - et, au bout du compte, celui de l'oeuvre.

Paraît que l'an dernier, le nom d'Aracataca - le bled natal de Gabriel García Márquez - a fait l'objet d'un référendum. Certains voulaient renommer l'endroit Macondo, d'après le célébrissime village de Cent ans de solitude. Le "oui" a gagné, mais le taux de participation était si faible qu'on a laissé tomber l'idée.

J'aimerais aller les embrasser un par un, tous ces braves objecteurs de conscience qui restèrent chez eux!

LE GYNECEE

Parlant de Cent ans de solitude...

Mon père me racontait, en fin de semaine dernière, comment la ferme familiale des Dickner s'était transmise de génération en génération. Rien de plus fascinant que ces anecdotes du début du vingtième siècle: elles paraissent si lointaines, si étrangères à notre réalité qu'elles en deviennent baroques.

Un exemple? Lorsque mon grand-père devint propriétaire de la terre familiale, il s'engagea à prendre la maison telle quelle, avec ses habitants du moment. Or, par des circonstances que je ne m'explique pas encore très clairement, tout un étage de ladite maison était occupé par une quinzaine de tantes et de grand-tantes, veuves et vieilles filles, inlassables tricoteuses oubliées par l'histoire.

J'ose à peine imaginer comment ma pauvre grand-mère a pu se sentir en mettant le pied à bord d'un tel gynécée. Vous imaginez un peu l'ambiance? Du véritable García Márquez, mes amis.

Exercice de la semaine: au lieu de vous procurer l'un des 727 livres de la rentrée, localisez un grand-père et demandez-lui de vous décrire son jeune temps. Certains sont un peu difficiles à démarrer. Munissez-vous d'une flasque de gin.


9 août 2007, 12:00
Les tabacs disproportionnés
On ne le répétera jamais assez: le succès d'un roman ne dépend pas toujours de la qualité du texte.

Avant que vous ne m'épingliez au mur, laissez-moi préciser l'équation: la qualité du texte contribue certes au succès d'un livre, mais une multitude d'autres facteurs entrent en considération - la promotion, le moment de la publication, l'air du temps, l'actualité du moment, la notoriété de l'auteur et l'âge du capitaine - de telle sorte que, au bout du compte, la qualité du texte peut parfois s'avérer secondaire.

Cela explique plusieurs cas de figure: les livres extraordinaires qui passent sous le tapis, les livres que personne n'a lus et dont pourtant tout le monde parle, et les romans honnêtes qui font des tabacs disproportionnés.

Prenons le cas Harry Potter.

J'entends déjà toutes sortes de protestations. Précisons d'emblée que je n'appartiens ni aux admirateurs de J. K. Rowling, ni à ses détracteurs. L'ampleur du phénomène m'agace et m'émerveille à la fois, mais je ne snobe pas les bouquins de l'écrivaine britannique.

J'en ai même lu deux ou trois, et j'en garde un bon souvenir.

Le récit obéit à des codes narratifs conventionnels, mais bien maîtrisés. L'écriture n'a rien de flamboyant, évidemment, mais on se couvrirait de ridicule en cherchant à comparer J. K. Rowling et William Faulkner. La proposition de base, quant à elle, n'est pas spécialement originale - on a lu mille fois ce genre de transposition du fantastique dans un cadre familier -, mais on aurait tort d'en faire reproche à Rowling, puisque 99,99 % de ce qui se publie tient de la redite.

Mais qu'est-ce qui fait donc courir ces dizaines de millions de lecteurs?

S'il n'existe aucune réponse simple à cette question, on peut au moins formuler une certitude: Harry Potter est propulsé par la même dynamique communautaire que les grandes séries télévisées comme Six Feet Under ou Lost. Les gens aiment suivre les épisodes, mais ils apprécient presque autant la discussion du lendemain matin autour de la machine à café.

Ce sont des phénomènes de place publique: chaque épisode se prolonge dans la discussion, tisse un réseau social - pas très différent, en fin de compte, des sites de réseautage, forums, blogrolls et autres Facebook qui pullulent en ce moment sur Internet.

Tout cela engendre une notoriété tenace et autosuffisante: après un moment, elle s'alimente toute seule.

Tenez, voici un exemple concret. Ma sociologue préférée, qui s'est procuré le dernier Potter dès sa sortie, le traînait partout afin de le dévorer par petits bouts. Trois jours après, elle revenait chez nous en fulminant: impossible de lire en paix dans un lieu public.

- Dès que les gens voient la couverture du livre, m'expliqua-t-elle, ils viennent m'imposer leur opinion sur la fin de la série.

Règle numéro 1: lorsqu'on achète un Harry Potter, on met de facto le pied dans le plus grand club de lecture de l'histoire de l'humanité. Le but est d'en parler à tout prix - parler de l'histoire, des personnages, des ventes à perte, de la fortune de J. K. Rowling.

Impossible de se défiler, à moins de lire enfermé dans le placard.

Cela dit, j'ai trouvé une solution sournoise mais diablement efficace. La mouture hardcover d'Harry Potter est recouverte d'une jaquette. Suffit de la remplacer par une jaquette que vous aurez pêchée dans votre bibliothèque - et hop, passez muscade! Désormais, mon asociale sociologue lit Un désir fou de danser, d'Elie Wiesel.

Ô surprise, personne ne cherche à lui en parler.

LE FUTUR

Cette histoire de réseau social me rappelle un truc.

Pendant les vacances, je préparais une chronique d'anticipation. Il s'agissait de spéculer sur l'avenir de la littérature au Québec. Je vous épargne mes prédictions - sauf une: on assistera à la disparition du métier de critique.

Dans 15 ans, les journalistes culturels couvriront l'actualité et feront, à la rigueur, des suggestions de lectures plus pointues. La critique des livres courants sera tout simplement "crowdsourcée": on se contentera de publier une sélection de commentaires soumis par les internautes. Les cahiers Lecture deviendront de vastes vox pop. Ça coûte moins cher, et puis les gens aiment bien se fier à l'opinion de Monsieur et Madame Tout-le-monde.

Le phénomène Potter est, en ce sens, une simulation de notre futur.