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July 2007 - Messages
19 juillet 2007, 12:00
L'élégance du carburateur
Il existait, dans le bled bavarois où j'ai jadis vécu une année, un merveilleux petit cinéma de quartier: le Lichtspielkino.

Il s'agissait d'un ancien cinéma porno où l'on projetait désormais des films de répertoire. La salle était décrépite, étroite comme un placard. L'écran était grand comme la main et les bancs grinçaient au moindre mouvement - mais on y présentait la meilleure programmation imaginable. (Le spectateur était en outre autorisé à boire de la bière pendant la projection.)

J'ai vu, durant cette année, un nombre incalculable de films yougoslaves et chinois sous-titrés en allemand, de courts métrages berlinois et de grands classiques post-synchronisés dans la langue d'Hoffmann.

Seul pépin: mes connaissances de l'idiome local étaient moins que minimales. Aucune importance, je comprenais des bribes de dialogues, déduisais le reste de l'image, raboutais tout ça à la va comme je te pousse - et me bricolais de la sorte une compréhension approximative du film.

Une année confuse, en somme, dont je garde un souvenir impérissable.

Certains spectateurs s'énervent lorsqu'ils ne saisissent pas tout, tout de suite, aussi le cinéma hollywoodien moderne est-il conçu afin que l'on ne s'y égare jamais. On ne laisse aucune place au doute, et certains personnages ne participent au récit qu'à la seule fin d'expliquer certaines "technicalités" au spectateur. (Il s'agit souvent d'un personnage plus idiot que nature, ce qui ne devrait guère nous rassurer quant à l'idée que se font certains cinéastes de leur public.)

Pour ma part, j'aime bien perdre un peu le contrôle. Ne pas tout comprendre. Je m'imagine les développements narratifs les plus sympathiques - et, ma foi, je ne vise pas toujours à côté de la cible.

Je discutais samedi soir avec mon oncle Lionel, qui a longtemps gagné sa vie comme mécanicien. Sa compréhension de l'anatomie des voitures dépasse très largement ce que l'on nomme talent ou connaissance: cela frôle le génie.

Assis à la table de la cuisine, il me narrait avec moult gestes certains problèmes qu'il avait rencontrés au cours de sa carrière, les expériences qu'il avait menées afin de comprendre des moteurs mal conçus, et les solutions détournées qu'il avait dû imaginer.

En l'écoutant, je voyais se dessiner une conception de la mécanique pas très éloignée du travail des mathématiciens ou des romanciers généralistes. Mon oncle pouvait résoudre à peu près n'importe quel problème mécanique, mais certaines solutions le dégoûtaient car elles étaient inélégantes. Du bricolage indigne qui fonctionnait, certes, mais qui heurtait son sens du travail bien fait.

Il ne s'agissait pas, en dépit des apparences, de banales anecdotes de mécanicien, mais d'une histoire sur la beauté et l'élégance.

Moi qui suis un analphabète de la bielle et du piston, je n'ai suivi que très imparfaitement les subtilités techniques relatives à la pompe du carburateur ou à la synchronisation des pointes - mais ça n'avait vraiment aucune importance. Lorsqu'une histoire est intéressante, on ne s'emmerde jamais.

ÇA Y EN A BEAUCOUP BROUHAHA POUR RIEN

Tout le monde s'offusquait, la semaine dernière, qu'une grande librairie de Londres ait retiré Tintin au Congo de la section pour enfants afin de le reclasser dans celle des adultes. On se gaussait (voire s'inquiétait) de cette poussée de rectitude politique.

Je suis assez étonné par tout ce brouhaha, à vrai dire.

Depuis des années, chacun dénonçait ce chiffon raciste et colonialiste. Or, maintenant qu'on veut le traiter en conséquence, tout le monde s'étonne.

En fait, personne, je crois, n'a souligné un truc pourtant fondamental: il s'agit d'un album médiocre. Mal foutu, mal raconté, broche-à-foin. Qu'il faudrait soustraire à l'attention des enfants non seulement à cause de son contenu, mais aussi parce qu'il s'agit d'une véritable catastrophe narrative.

N'allez pas me prêter des intentions: je suis un grand amateur de Tintin. Je tiens certains albums du reporter à la houppe pour des chefs-d'oeuvre, et je les relis avec un plaisir sans cesse renouvelé. Mais Tintin au Congo ne présente qu'un intérêt purement anecdotique. Ça n'a même pas valeur de témoignage historique: tout ce que cet album représente, c'est le regard condescendant que portait le Belge moyen d'avant-guerre sur les colonies africaines - et encore faut-il lire ce satané bouquin au second degré pour le comprendre.

Je préférerais encore que mes enfants lisent La Mécanique pour les nuls, tiens.


12 juillet 2007, 12:00
Le meuble
L'attrait majeur du 1er juillet, c'est la prolifération subite de carcasses dans les rues de la Métropole. Des meubles plus ou moins estropiés, des lampes torchères en pièces détachées, des laminés hideux, tout ça déposé en spectaculaires monceaux qui perdent leurs contours à la première pluie battante.

"Partout où se pose l'oeil", comme disait Howard Carter en examinant la tombe de Toutankhamon par le judas, "il ne rencontre que des merveilles!"

Et ça dure, mes amis! Voilà une semaine que les baux ont expiré et les rebuts s'empilent toujours à l'embouchure des ruelles.

Pas plus tard qu'hier soir, ma sociologue préférée et moi tombons sur un bureau à en baver. Le modèle paquebot, avec toutes sortes de petits et de gros tiroirs, des rallonges étonnantes, des serrures, des séparateurs. Robuste, massif, en pur bois. Dans les 80 kilos au bas mot. Le genre de meuble qu'on peut vigoureusement frapper du poing: il ne bronchera pas.

Le bureau, en somme, dont rêve tout romancier généraliste normalement constitué.

Je le vois déjà, ce monstre de meuble, dans la buanderie exiguë où je travaille - ce qui, à bien y penser, demande un effort d'imagination hors du commun puisque la pièce en question est plus petite que le bureau.

Après avoir hésité quelques minutes, nous décidons d'emporter le bahut. Nous nous alignons sur la beste, assurons notre prise et hop! nous voilà en train de tituber en direction de l'appartement, le souffle court, quand même un peu étonnés du poids du machin.

Au bout de 50 pas, j'ai une intuition désagréable. J'exige une pause, étudie le meuble avec un peu de recul et déclare:

- Ça ne passera pas dans l'escalier.

Ma sociologue (préférée) penche la tête sur le côté, réticente, l'air de vouloir protester, mais elle se ravise - car, voyez-vous, le meuble est visiblement DEUX fois plus large que notre cage d'escalier, peu importe dans quel sens on aborde le problème. Sans oublier que ledit escalier est en chicane, et que l'on peine à y faire passer un parapluie.

Piteux, nous rapportons le meuble à son point de départ.

Cette histoire me semble confusément représentative de la place qu'occupe la littérature dans nos vies - mais ne me demandez pas pourquoi.

LE MARRONNIER

Et puis il y a cette histoire de marronnier qui vient de me revenir en mémoire - peut-être parce que j'ai passé l'après-midi dans un coin reculé et forestier de Lanaudière à discuter d'épinettes noires, de faiseurs de veuves et de peupliers non indigènes.

Toujours est-il que ça remonte à l'an dernier. La Fondation Anne Frank venait d'annoncer que le célèbre marronnier de la petite Anne, le marronnier qu'elle regardait par la fenêtre de sa cachette et dont elle parle dans son journal, allait devoir être abattu.

L'arbre, plus que centenaire, était attaqué simultanément par un champignon vorace, le polypore aplani, et par un pittoresque lépidoptère que l'on nomme la mineuse du marronnier. On estimait que 42 % du tronc était déjà putréfié. Un cas désespéré.

Il faut voir ce vidéo où deux biologistes auscultent l'arbre avec des capteurs tout droit sortis des labos de la NASA. Le vénérable marronnier avait acquis un statut comparable à ces quatre ginkgos bilobas qui ont survécu à la déflagration atomique d'Hiroshima: moins des arbres que des symboles.

Mais que les annefrankophiles se rassurent: on a pris soin de procéder à des greffes qui permettront de replanter le marronnier - ou son clone, si on préfère - à l'endroit même où il se trouvait. Dans 170 ans, la vue devrait être convenable.

Cette histoire me semble (elle aussi) confusément représentative de la place qu'occupe la littérature dans nos vies. Mais ne me demandez pas pourquoi.


5 juillet 2007, 12:00
Les humanistes
Le campus du Banff Center est éparpillé à flanc de colline, à travers des pins et des épinettes, à l'ombre de cette impossibilité géologique que l'on nomme le mont Randall.

Des douzaines d'artistes de toutes les disciplines se côtoient dans cet endroit qui tient à la fois du monastère, du complexe scientifique et de la réserve faunique. Cette petite communauté carbure essentiellement au café: on en concocte (et consomme) des kilolitres depuis l'aube jusqu'au crépuscule. Après quelques jours au centre, plus personne ne dort: la veine temporale palpite et bat le rythme jusqu'aux petites heures.

C'est dans cet endroit singulier que le Banff International Literary Translation Center m'a invité à passer la semaine, en compagnie d'une vingtaine de traducteurs d'un peu partout dans le monde.

Instructif séjour, en vérité. Depuis mon arrivée, les échanges quotidiens se déroulent en anglais, français et espagnol, avec des accents latino-américains et anglo-saxons, bulgares, coréens, cris, québécois et norvégiens - ce qui engendre à tout moment un chaos proprement babélien.

Et de quoi discutent les traducteurs en résidence? De lexicologie, de ponctuation, de prosodie polonaise et de métrique castillane, de Don Quichotte et de William Faulkner, et encore de William Faulkner, de sémantique et d'intention, d'onomastique galicienne, de ton, de style, de philologie, des étonnants défis documentaires que pose Moby Dick - et, accessoirement, du plat du jour à la cafétéria.

Même en plein small talk, ils s'arrêtent périodiquement afin d'analyser la façon dont se déroule la discussion. Le cerveau du traducteur n'arrête jamais de travailler puisque tout, dans l'univers, est matière à traduction - depuis les gesticulations de l'interlocuteur jusqu'au goutte à goutte du robinet de la cuisine, en passant par le parcours des nuages sur le flanc de la montagne et les couinements des spermophiles (ces rongeurs paranoïaques qui infestent le campus).

Mais la traduction est bien plus qu'un biais du langage, il s'agit surtout d'une passion centrifuge. Les traducteurs sont l'inverse des bibliophiles: ils s'intéressent aux ramifications invisibles du livre, à tout ce qui déborde du texte - et non simplement au papier.

Les traducteurs souffrent en somme de cette curiosité incontrôlable que l'on appelle humanisme.

Je vous reparlerai plus amplement de traduction dans les prochaines semaines, pas simplement parce qu'il s'agit d'une sous-culture fascinante, mais surtout parce qu'elle synthétise certains des débats littéraires les plus importants de notre époque - en particulier pour des littératures en milieu exigu comme la nôtre.

LE MONDE, MONOTONE ET PETIT

Un bibliophile anonyme vient de se procurer, pour la somme record de 600 000 euros et des miettes, une édition des Fleurs du mal que Baudelaire avait dédicacée à Eugène Delacroix. Les résultats de cette enchère, affirme Sotheby's dans un communiqué de presse bourré de fautes, prouvent que Baudelaire reste "le plus grand poète du XIXe siècle".

Avez-vous compris, bande de peigne-culs? Il n'est pas question d'argent, mais de poésie!

Les fétichistes peuvent bien faire ce qu'ils veulent dans l'intimité de leur bibliothèque, je m'en bats la paupière. Personnellement, je préfère lire les livres - mais tous les goûts sont dans la nature. Je trouve toutefois obscène que l'on soit prêt à allonger 600 000 euros pour se procurer un bouquin qui, en fin de compte, devrait se trouver dans la collection de la Bibliothèque nationale de France. Avec 600 000 euros, on pourrait fonder une bourse, un prix littéraire, un fonds de secours pour les poètes dans la dèche - que sais-je!

En fait, cette histoire me scandalise bien davantage que les 500 000 livres usagés que la Ville de Longueuil a expédiés au dépotoir en février dernier.

À bien y songer, il s'agit exactement de la même histoire, mais vue sous un autre angle.