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June 2007 - Messages
28 juin 2007, 12:00
Éloge de la vanille
On trouve sur Internet des douzaines de bibliothèques numériques, toutes plus épatantes les unes que les autres. Elles offrent des collections multimédias, des logiciels obsolètes, des tablettes en cunéiformes, des séquences d'ADN, des manuscrits célèbres ou des affiches géantes promouvant la cacahouète mésoaméricaine.

Certaines contiennent même des livres.

Parmi ces bibliothèques numériques, nulle n'a davantage défrayé la manchette que Google Book - à un point tel qu'on a pu finir par contracter la vague impression qu'il s'agissait là d'un projet avant-gardiste.

Question piège: À quand remonte la toute première bibliothèque numérique?

Réponse: 1971.

C'est-à-dire quelque 33 ans avant que Google n'annonce sa propre bibliothèque numérique à la foire de Francfort.

Laissez-moi vous narrer cette histoire édifiante. Tout débute lorsque Michael Hart, un étudiant au baccalauréat, se voit offrir un compte d'accès à l'un des ordinateurs de l'Université de l'Illinois. Rappelons, qu'en 1971, les PC ne se vendent pas encore au dépanneur du coin pour le prix d'un sachet de pinottes barbecue, et qu'avoir accès à un puissant Xerox Sigma V constitue alors un privilège rare.

L'engin en question est branché en réseau - une étape primitive d'Internet, en fait - et Hart, qui compte utiliser son précieux temps d'accès pour réaliser un projet d'intérêt public, décide de distribuer gratuitement des textes électroniques.

Le Projet Gutenberg est né.

Hart entreprend aussitôt de numériser la Déclaration d'indépendance des États-Unis. Il s'attaque ensuite à la Bible (un incontournable), aux oeuvres de William Shakespeare, de Lewis Carroll et de Mark Twain. Du solide, en somme.

L'entreprise est absurde: Hart consacre des heures à saisir des textes au clavier, opiniâtre comme un copiste médiéval, et sans le moindre dessein mercantile. Pire encore, des bénévoles lui prêtent main forte! Il s'agit en somme d'une entreprise utopique et impossible, sortie du crâne d'un universitaire illuminé.

Le Projet Gutenberg offre aujourd'hui quelque 20 000 titres, plus de 100 000 si on inclut les organismes partenaires. Il s'agit de l'un des grands projets communautaires du Web -, mais parions que la plupart d'entre vous n'en avez jamais entendu parler.

Comment diable une telle entreprise a-t-elle pu se retrouver dans l'angle mort?

Essentiellement à cause des piastres, des roupies et des roubles. Google est inscrit au NASDAQ, alors que le Projet Gutenberg repose sur le bénévolat et la philanthropie.

Mais il y a plus.

Le Projet Gutenberg, voyez-vous, repose sur une vision tout ce qu'il y a de plus visionnaire, du genre à très long terme. "Alice au pays des merveilles, la Bible, Shakespeare et le Coran , explique Michael Hart, vivront aussi longtemps que notre civilisation. Ce n'est pas le cas des systèmes d'opération, des programmes ou des formats."

Voilà pourquoi le Projet Gutenberg repose sur le format ASCII - l'équivalent informatique, pour ainsi dire, de la crème glacée à la vanille. Créé durant les années 60, le ASCII est le format universel par excellence: 99,9 % des ordinateurs le comprennent, même le vieux Apple I en plywood de votre grand-père.

Quel est le hic? Le format ASCII n'est pas sexy. Il sent le geek et le bas brun. Il ne clignote, ni ne vibre. Il est noir sur fond blanc, tout nu, sans la moindre mise en page. Pas d'italique, pas de polices de caractères fantaisistes. Il est, autrement dit, austère.

À l'époque où l'on attire les lecteurs avec des photos et de la vidéo, ça ne pardonne pas.

Le ASCII n'exige, en outre, aucune quincaillerie compliquée - or, dieu sait si les gens aiment la quincaillerie, à un point tel d'ailleurs qu'ils se méfient un peu de ce qui n'en nécessite pas.

Ils préféreront naturellement Google Book et son lecteur graphique codé en AJAX, qui contient des livres dans un format joyeusement lourd, offre peu de flexibilité et ne fonctionne pas sur ces cochonneries de vieux ordinateurs au charbon que l'on ferait d'ailleurs mieux d'expédier en République populaire de Chine afin que les petits Chinois les démembrent une bonne fois pour toute.

Google Book a, en somme, une belle tête de vainqueur.

www.gutenberg.org


21 juin 2007, 12:00
Littérature 2.0
Plus que 48 heures avant la Saint-Jean. Et si nous jasions un peu de littérature nationale?

Je vous propose ça par pure politesse. En fait, le classement des littératures par nationalité m'énerve depuis des années - qu'il soit question de littérature québécoise, afro-cubaine ou post-soviétique.

Il s'agit d'un classement scolaire pratique, normalisé, qui s'accorde en genre et en nombre avec les disciplines voisines: la géographie, l'histoire, la catéchèse. Chez nous, cette pratique trouve écho dans l'insatisfaction chronique qui entoure la question identitaire et, en ce sens, il s'agit d'une manière fondamentalement politique d'organiser le savoir.

Lorsqu'on parle de la littérature québécoise, on se retrouve vite à discuter de darwinisme linguistique, d'humanisme, de particularisme, de diversité culturelle et du vilain Mordecai Richler. On étudiait la spécificité de notre littérature en 1960, on l'étudie toujours en 2007 - et j'ai l'impression qu'en fin de compte le propos n'a guère changé.

Pourquoi ai-je l'impression que ce débat tourne en rond?

Lorsqu'on discute classement et définition, on se retrouve souvent à essayer de caser la réalité dans une boîte trop exiguë.

Tenez, voici un contre-exemple tordu. Supposons que la langue française constitue l'élément historique central de la littérature québécoise. J'éprouve pourtant, en tant que lecteur québécois, un vif agacement à lire les traductions françaises des oeuvres d'Haruki Murakami: elles sont trop parisiennes. Je sursaute à chaque fois que mon regard tombe sur le mot pressing ou drugstore, ou sur des expressions argotiques trop locales.

Pour tout dire, les traductions américaines de Murakami - qu'elles soient d'Alfred Birnbaum ou de Jay Rubin - me semblent plus proches de la compréhension québécoise que les traductions françaises.

Voyez le joli paradoxe: me voilà réduit à lire en anglais afin d'affirmer ma québécitude. Ça ne vous défrise pas un peu le petit saint Jean-Baptiste?

Les systèmes de classement tendent à paralyser la pensée. Pour qui désire conserver une bonne vivacité mentale, il convient de réviser fréquemment sa manière de découper le monde. Là réside d'ailleurs tout l'intérêt des nouvelles technologies: le fameux Web 2.0 - cet amalgame de blogues, de flux RSS et de wikis - n'est rien d'autre qu'un réseau d'information que l'on peut réorganiser à volonté.

Cette ouverture d'esprit tarde cependant à contaminer nos habitudes de lecture. Résultat: le vieux classement des littératures par nationalités continue de faire la loi.

Ne vous méprenez pas sur mes intentions: je ne m'apprête pas à faire l'éloge de la littérature monde - concept éminemment mou, idée délavée entre toutes, catégorie sans forme ni tonus. La littérature monde sent la visite organisée et le guide touristique, le magasin de t-shirts, le souvenir de voyage pittoresque, la saveur du mois. Il s'agit, en somme, d'une variante désossée du classement géographique.

Non, j'aimerais plutôt que l'on procède à des découpages plus ludiques, dans l'esprit de ce bon vieux Georges Perec. Lisez Penser/classer et vous aurez le sentiment que la taxonomie est une science extraordinairement amusante, quoique exercée la plupart du temps par de tristes énergumènes.

On pourrait regrouper les livres, par exemple, en catégories comme OEuvres narrées par un animal à sang froid ou Roman comportant plus de 200 personnages ou bien Ouvrage scandaleux sur la vie domestique.

Certaines de ces catégories potentielles seraient pour ainsi dire naturelles, puisqu'elles correspondent à des pratiques de lectures courantes - tels les Romans à ne pas faire lire à votre mère, les Bouquins que Gabrielle Roy a lu ou aurait aimé lire, les Romans dont le titre provoque des erreurs de classement dans les librairies, les Romans épuisés depuis 20 ans et qu'il faut chercher avec un certain acharnement, ou encore (puisque la saison s'y prête) les Romans à emmener en canot.

Certaines autres catégories, plus obscures, ne sont pas moins intéressantes: Poèmes où l'on parle de John F. Kennedy, Livres dont le titre débute par un Z, Nouvelles où une paire de lunettes joue un rôle essentiel, Roman comportant au moins 50 néologismes truculents ou Romans dont l'intrigue gravite autour de l'analphabétisme.

Évidemment, ça ne servirait guère la Cause Nationale - mais franchement, vous voulez vraiment que la littérature serve à quelque chose?

Allez, bonne Saint-Jean!


14 juin 2007, 12:00
Madame Bovary et les garçons vachers
Après les motels, les gargotes, les guichets automatiques, les ciné-parcs et les pharmacies, voici que les bibliothèques des États-Unis s'équipent du service au volant. La nouvelle, publiée dans la dernière mouture de Livres Hebdo, a été pêchée sur le blogue d'un documentaliste.

Bon, bon, bon, soupirera le lecteur pédestre et vertueux, manquait plus que ça. Soumettre la lecture - activité lente et méditative entre toutes - à l'impétuosité du volant. Ravaler Tolstoï au rang du trio cheeseburger, frites et coca. Encourager, en somme, la médiocrité, la paresse et l'obésité morbide.

Et puis à quoi ces guichets servent-ils au juste?

Exactement à la même chose que les guichets préhistoriques, pour tout dire: s'inscrire à la bibliothèque, rendre ou emprunter des documents, payer des amendes - quoique, en réalité, les usagers motorisés s'en tiendraient essentiellement aux retours. La fréquentation traditionnelle ne serait donc pas menacée par ce nouveau service qui, on le devine, ne permet guère de remplacer le bouquinage.

Il s'agit, en fin de compte, d'une histoire tout à fait bénigne portée par un titre spectaculaire. Si les bibliothèques en question avaient installé d'anodines chutes de retour à portée de bagnole, la situation aurait été pratiquement identique sans pour autant comporter le moindre attrait médiatique.

La seule chose qui me semble surprenante là-dedans, c'est qu'en 2007 nous fassions la manchette avec un phénomène qui, nom de Dieu, semble dater de 1971.

En fait, une requête rapide sur un Moteur de Recherche Dont Nous Tairons le Nom(tm) permet de constater que le service au volant est déjà très répandu dans les bibliothèques publiques un peu partout aux États-Unis. Tomball, Virginia Beach, Allentown, Friendswood, Kanawha County, Olathe et Milwaukee apparaissent dans les 15 premiers résultats. On apprend également que les bibliothèques du comté de Tampa auraient fait le saut en 2000.

Cet échantillon suggère que la bibliothèque avec service au volant est tout sauf une nouveauté. Et y a-t-il vraiment de quoi s'en surprendre? Des dizaines de millions de Nord-Américains ne sauraient plus vivre sans voiture. Notre civilisation ne lâchera son volant qu'au moment où la grande jauge planétaire frappera le zéro. L'épuisement des ressources naturelles est une mission biblique, atavique, au même titre que la conquête du Farouest.

D'ailleurs, on pourrait aisément récupérer le mythe du cow-boy Marlboro afin de promouvoir la fréquentation motorisée des bibliothèques publiques. Imaginez-le un peu, ce mâle qui domine un embouteillage de bétail, ce cavalier qui ne descend de selle que pour dormir, cet inlassable commuter du désert... Ouvrez Photoshop, collez une copie de Madame Bovary juste à côté de la Winchester .30-30 - et le tour est joué!

Pardon? Les cow-boys ne lisent pas? Erreur! Observez plutôt ces camarades vachers qui, après une rude journée de travail, discutent de leurs lectures récentes en sirotant une substance goudronneuse qui évoque vaguement le café.

La rencontre s'ouvre avec le témoignage de Wayne McLaren, un solide gaillard du Nouveau-Mexique, qui a dévoré le dernier Harry Potter en trois jours. Rarement l'a-t-on vu aussi enthousiaste depuis le rodéo d'Albuquerque en 1994. Les aventures du jeune sorcier l'ont charmé: il a ri, il a ragé, il a eu peur.

- J'ai même un peu chialé à la fin, avoue-t-il en crachant un bout de chique dans le feu.

Brad Johnson opine du bonnet - mais Darrell Winfield et David McLean ne partagent pas cet avis. La structure narrative leur a semblé un peu faible, les dialogues moins vifs que dans les opus précédents.

- Harry Potter n'est plus que l'ombre de ce qu'il était, grogne Winfield.

Johnson déclare qu'ils n'ont rien compris du tout. Le ton monte autour du feu. La bagarre éclate lorsque McLaren propose une analyse métasémiotique de l'oeuvre de J.K. Rowling. Le club de lecture se termine avec quelques vigoureux coups de poing suivis d'une joyeuse réconciliation.

L'amitié masculine triomphe toujours.

Cette poignée de virils lecteurs se couche enfin sous un ciel étoilé - mais non sans avoir d'abord désigné au sort celui qui, demain matin, galopera jusqu'à la bibliothèque municipale de Calumet River afin de rapporter les bouquins et payer les amendes.

L'expédition s'annonce longue et périlleuse, même pour un cavalier d'expérience - mais, Dieu merci, le service au volant permet de gagner un gros cinq minutes.


7 juin 2007, 12:00
Aveux estivaux
Le journalisme culturel comporte plusieurs figures imposées: le panorama de la rentrée, le bilan de fin d'année - et (puisque nous y voici) les lectures-d'été-pas-forcément-ineptes.

Il est d'ailleurs rendu si coutumier d'annoncer des lectures estivales intelligentes, qu'il serait presque avant-gardiste de contre-attaquer avec un spécial "lisez des niaiseries". Ne comptez pas sur moi, cependant. Pas que je ne lise jamais de niaiseries - ça m'arrive comme à tout le monde -, mais il s'agit d'un spécial lectures estivales, pas d'un spécial aveux.

Cela dit, dévoiler ses lectures n'est-il pas toujours une sorte d'aveu? D'autant que la notion de niaiserie varie d'un lecteur à un autre, et que l'on s'expose toujours à la critique en critiquant un livre.

Quoi qu'il en soit, voici mes suggestions estivales en trois temps, trois mouvements.

1. Prenez des nouvelles du monde

Pour lire sans toucher terre, au rythme mou qu'imprime votre pied au hamac, rien ne vaut la nouvelle. On a souvent prétendu que la brièveté se prêtait bien à notre vie moderne et effrénée. Merde de bouvillon! En réalité, la nouvelle est le genre rastafari par excellence - pour peu que l'on prenne une pause entre chaque nouvelle afin de méditer quelques minutes.

Suggestion québécoise: Sauvages de Louis Hamelin. On s'était habitué à des Hamelin de grande envergure, mais ce romancier exceptionnel manie le bref avec tout autant de dextérité. Dix nouvelles étonnamment variées, écrites avec finesse, qui ratissent large - de Montréal jusqu'aux abattis de Chibougamau -, mais reposent toujours sur un admirable sens de l'observation. Un fameux cru.

Suggestion japonaise: L'éléphant s'évapore d'Haruki Murakami. Voilà un autre auteur que l'on connaît surtout pour ses romans. On retrouve, dans ces 17 nouvelles, l'indéfinissable surréalisme propre à Murakami, ce sens de la dérive subtile et de la progression inquiétante - mais j'oserais affirmer que ses nouvelles ont plus de force que ses romans, car elles demeurent toutes centrées autour du prétexte. Du Murakami concentré: le lecteur s'y égare rarement.

Suggestion étatsunienne: La revanche de la pelouse de Richard Brautigan. Drôle de type, celui-là. Un mal-aimé de la littérature américaine, tour à tour raillé et encensé, bizarrement inventif, comique et mélancolique jusqu'à l'insupportable, qui (dixit Lawrence Ferlinghetti) s'entendait mieux avec les truites qu'avec les gens. Vous trouverez ici une soixantaine de textes généralement très brefs, où Brautigan raconte ses souvenirs de jeunesse avec une plume précise et folle. Ça ne ressemble à rien d'autre.

2. Lisez groenlandais

Pour lire assis dans une rivière glacée, le chapeau enfoncé sur le crâne et une cannette de bière à portée de la main, rien ne bat Jørn Riel.

On m'a fait découvrir cet auteur danois lors de mon récent passage à Saint-Malo - jouissive rencontre! La belle part de son oeuvre s'intéresse au Groenland de l'après-guerre, aux échanges culturels entre Européens et Inuits, aux comportements excentriques qu'engendre la solitude prolongée, à la distillation des alcools forts et à l'art essentiel d'étirer des histoires à n'en plus finir.

Sautez par-dessus sa série des racontars (surévaluée, à mon avis) et lancez-vous tête première dans sa trilogie La maison de mes pères, dont le premier tome s'intitule Un récit qui donne un beau visage. Un Riel complètement déjanté narre le Groenland de jadis, éminemment masculin, peuplé de crackpots magnifiques et d'érudits égarés, où chacun accueille avec joie le moindre écart à la routine hivernale - qu'il s'agisse de l'irruption d'un ours polaire de 600 kilos dans la cuisine ou de l'amputation d'un gros orteil. Du Fred Pellerin septentrional, en quelque sorte.

3. Laissez Jack à la maison

L'été: saison des migrations caniculaires, des pouceux, des pèlerinages aux États-Unis - saison de Jack Kerouac, en somme.

Cette année, plutôt que de relire Sur la route ou Les anges vagabonds, attaquez-vous à Jack Kerouac essai-poulet de Victor Lévy Beaulieu. Imaginez un peu le tableau: notre polémiste national n'a que 27 ans et il ose s'attaquer à Kerouac, mort depuis peu et déjà pleinement légendaire.

L'entreprise est d'autant plus audacieuse que Beaulieu ressent à la fois admiration et pitié pour l'auteur de Lowell. Il en résulte une lutte épique, verbale, vigoureuse - et nécessaire, vu les innombrables clichés et idées reçues qui gravitent autour du père du beat. En fait, le bouquin de Beaulieu constitue une véritable oeuvre d'assainissement public. Un incontournable pour les kerouacomanes en phase terminale.