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April 2007 - Messages
12 avril 2007, 12:00
Écrivain avec un grand V
J'éprouve fréquemment la tentation de prendre ma retraite. De n'être plus romancier généraliste. Je pourrais enfin écrire des haïkus à géométrie variable, des micro-récits de 9 mots, voire simplement des assemblages de titres et de sous-titres autosuffisants qui jamais ne précéderaient la moindre histoire. N'importe quoi, en somme, pourvu que ça soit bref.

Sans doute y a-t-il un peu de paresse là-dessous - mais j'y vois plus volontiers un appel des grands espaces.

Je suis en effet incapable de penser en ligne droite. J'écris de manière fractale, fracturée, et il me faut régulièrement cracher trois ou quatre pages pour n'en conserver qu'une seule. Dès que je me lance dans un projet le moindrement long, le texte devient vite dédale. Trop de possibilités à gérer. En l'espace de quelques semaines, je ne sais plus s'il faut entamer une version 3.0.5, poursuivre la version 2.0.3 ou tout simplement recommencer à partir de la version 1.1 b.

Le roman comme labyrinthe, voilà bien une notion borgésienne. Reste à savoir si le romancier généraliste veut vraiment s'en sortir. Le roman, après tout, est le genre obsessionnel par excellence - et rien n'est plus rotatif que l'obsession. À partir de quand le labyrinthe tourne-t-il en circuit fermé? Comment s'en échapper (si possible indemne)?

En d'autres mots: existe-t-il une vie après le roman ?

Je pense souvent à la définition que Raymond Queneau donnait de l'écrivain oulipien: un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir. Vu sous cet angle, le texte prend l'allure d'une rassurante équation. Il comporte une solution, une porte de sortie.

Mais cette approche est-elle vraiment adaptée au roman? Les oeuvres à contraintes de grande envergure, telles La Disparition ou La Vie: mode d'emploi, demeurent exceptionnelles. Règle générale, les dentelles oulipiennes sont aussi brèves que denses - le labyrinthe tient ici du circuit imprimé.

La question demeure: quelle solution doit-on apporter au problème romanesque?

Peut-être faut-il simplement se débarrasser du paradigme du labyrinthe, aborder la question sous un angle plus large. Le roman à ciel ouvert.

Je rêve souvent de vitesse. Celle avec un grand V, et non simplement la petite précipitation qui précède l'heure de tombée. Pour décrire correctement pareille allure, il faut recourir à l'astronautique et parler de "vitesse de libération" - la vélocité minimale nécessaire pour quitter l'attraction gravitationnelle d'un roman.

Voilà bien ce dont il est question: écrire à toute vapeur afin, littéralement, de se faire mordre la poussière.

Écrire comme Tokutomi Soho, par exemple, auteur d'une histoire du Japon en 100 volumes. Écrire comme Georges Simenon. Ou bien comme le poulpiste Erle Stanley Gardner, qui pouvait prétendument travailler sur 7 bouquins à la fois. Ou encore comme Barbara Cartland (pas moins de 657 romans à l'eau de rose, mes amis!)

Écrire comme José Carlos Ryoki de Alpoim Inou, mieux connu sous le nom de Ryoki Inoue, écrivain brésilien et - selon son site Web - "escritor mais prolífico do mundo". Cet ancien chirurgien a publié 999 titres entre 1986 et 1992. Lassé du roman de poche, il a ensuite ralenti sa cadence pour se consacrer à des romans plus travaillés.

Au moment où j'écris ces lignes (nous sommes le lundi de Pâques), sa bibliographie compte 1 075 titres. Je ne garantis pas que le chiffre sera encore exact au moment où vous lirez cette chronique.

Pardon? Les romans de Ryoki Inoue valent-ils la peine d'être lus? Aucune idée. Paraît qu'il a écrit plusieurs romans de faroueste. Des histoires de cow-boys brésiliens, ça ne vous intrigue pas?

De toute manière, je n'ai pas vraiment envie de m'engouffrer dans cette oeuvre sans fond. Ce qui m'intéresse, c'est la vitesse en tant que telle. S'agit-il - au-delà des aptitudes personnelles - d'un phénomène, d'un don ou d'une méthode? L'écrivain prolifique est-il condamné à la vélocité?

La vitesse, en somme, est-elle un outil?

POST-SCRIPTUM

Je m'absenterai deux semaines, le temps que passe la déferlante printanière. Nous nous revoyons donc le jeudi 3 mai, afin de jaser de Ron Popeil, des archives vidéo de la NASA et de poésie.


5 avril 2007, 12:00
La saison des concours obscurs
Une amie qui habite au Japon m'envoyait la nuit dernière un article du International Herald Tribune à propos d'un concours de poésie réservé aux cols blancs nippons. Ah, l'inépuisable diversité culturelle asiatique...

Pour être éligibles, les participants devaient soumettre des senryu - une forme de poème similaire au haïku (3 vers totalisant 17 pieds), mais qui traite spécifiquement de la nature humaine.

Les organisateurs ont reçu quelque 23 179 textes, qui dressent un portrait fascinant de la vie des cols blancs japonais d'un certain âge. Oubliez la majestueuse silhouette du Fuji Yama: on s'intéresse ici à la mésadaptation domestique, aux querelles matrimoniales autour de l'argent ou à de futiles gadgets technologiques. Le ton des textes est décapant. Un concurrent écrit par exemple: "La seule chaleur de ma vie est celle du siège de toilette chauffant". Un autre se plaint: "J'ai beaucoup amassé - mais pas des économies: de la graisse corporelle".

De tels concours ne sont pas intéressants sur le seul plan sociologique: on y découvre aussi de petits bijoux littéraires.

Je me souviens d'un concours de poésie organisé par le quotidien britannique The Guardian où tous les textes devaient être composés et soumis par SMS - vous savez, la messagerie texte par téléphone cellulaire? Cette singulière contrainte enchanta les lecteurs, qui inondèrent le comité organisateur avec plus de 7500 micropoèmes et haïkus déjantés.

N'allez pas croire que la sobriété technique du SMS est une contrainte facile. Vous y arriveriez aisément, vous, à caser un poème en 160 caractères? La plupart des participants se cantonnèrent au cadre traditionnel - anglais impeccable et vers rimés -, mais plusieurs cherchèrent d'étonnantes manières de contourner la grammaire. Le jury décida même d'attribuer un prix spécial pour l'usage le plus créatif des abréviations. (Le poème de la gagnante, Julia Bird, fut publié en version SMS avec traduction anglaise.)

Règle numéro un des concours littéraires: il vaut toujours mieux serrer la vis aux participants plutôt que de leur laisser les coudées franches.

En témoigne d'ailleurs l'initiative du magazine Wired qui, l'automne dernier, lançait à 33 écrivains le défi d'écrire des textes de fiction en 6 mots - fulgurant exercice inventé par Ernest Hemingway. ("À vendre: chaussures de bébé, jamais portées.")

Imagine-t-on la maîtrise de l'ellipse que nécessite pareille miniaturisation? La contrainte semble presque impossible à respecter - et pourtant, les auteurs rameutés par Wired s'en tirent à merveille.

Prenez par exemple ce texte d'Orson Scott Card: "Groupe sanguin du bébé? Essentiellement humain."

Ou celui de Kevin Smith: "Kirby n'avait jamais mangé d'orteils auparavant."

Dans un tout autre registre, les anglophones peuvent participer au 3-Day Novel Contest, qui consiste à écrire un roman complet durant la fin de semaine de la Fête du travail. Fondé en 1977 par une poignée d'écrivains de Vancouver, le concours continue d'attirer chaque automne les têtes brûlées et autres caféinomanes qui veulent se mesurer à eux-mêmes. Pareil exercice doit certainement coûter quelques neurones aux participants (les organisateurs fournissent d'ailleurs un Guide de survie.)

Mais parmi toutes les épreuves littéraires bizarres de cette vaste planète, mon coup de coeur absolu va au Bookseller Magazine qui couronne chaque année, depuis 1978, le titre le plus étrange de l'année.

Parmi les finalistes de l'édition 2006, on trouve: The Stray Shopping Carts of Eastern North America: A Guide to Field Identification ("Les Paniers d'épicerie errants du nord-est américain: guide d'identification") ainsi que Tattooed Mountain Women and Spoon Boxes of Daghestan ("Montagnardes tatouées et coffrets à cuillères du Daguestan").

Est-ce que ça ne vous réchauffe pas le coeur?