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December 2006 - Messages
21 décembre 2006, 12:00
Darwin, le père Noël et la vaporisation instantanée
L'affaire devrait pourtant être simple: dans toute fiction, il existe une part de réalité factuelle, historique et essentiellement anecdotique - c'est-à-dire sans grande importance.

Le portrait se gâte aussitôt, car l'ampleur et la nature de cette part de réalité varient d'un genre à l'autre. En science-fiction, on spécule sur la réalité future. Dans le cas de l'uchronie, on imagine une réalité historique parallèle. En autofiction, on confère à la réalité un rôle créatif central.

Mais les genres n'expliquent pas tout, et le dosage exact de réalité derrière un récit repose en fin de compte entre les mains du lecteur, ce qui nous expose à mille dangers.

L'un de ces dangers consiste à prendre une fiction au pied de la lettre.

Certains fondamentalistes chrétiens prônent une telle lecture de la Bible. Pour eux, la parabole n'existe pas: le récit de la Création constitue un véritable procès-verbal (minimaliste, certes, mais digne de confiance). On nomme ce drôle d'état d'esprit: foi du charbonnier.

Mais les charbonniers modernes n'ont rien à voir avec ces gaillards rugueux que l'on croisait autrefois, une poche d'anthracite sur l'épaule. Comme tous les négociants en carburants fossiles, ils exercent désormais le pouvoir et pratiquent le lobbysme. On les rencontre çà et là, qui cherchent à étendre leur influence jusque dans les programmes scolaires. Au Kansas, en Alabama, ils ont tenté de discréditer la théorie de l'évolution en la mettant sur le même pied que le créationnisme. Pire: ils ont presque réussi à inclure l'intelligent design ("conception intelligente") au sein du curriculum scientifique.

Heureusement, des guérilleros combattent le phénomène par l'absurde.

Bobby Henderson, professeur de physique à l'Université de l'Oregon, a envoyé une lettre publique au Conseil scolaire du Kansas afin de défendre l'existence du Monstre en spaghetti volant, créateur suprême de l'univers. Henderson affirmait que cette croyance devait compter parmi les théories alternatives du curriculum scientifique, au même titre que la conception intelligente.

Vous me voyez venir avec mes pantoufles en ébène: il est temps d'en finir une bonne fois pour toutes avec le père Noël!

L'histoire originelle de ce barbu surdimensionné qui s'introduit tête première dans des tuyauteries exiguës est assez comique - mais jusqu'où doit-on berner les enfants? Pousser l'explication jusque dans le supranaturel ne relève-t-il pas de l'abus de confiance? Combien de fois a-t-on entendu une variante du dialogue suivant:

- Papa, comment le père Noël entrera-t-il chez nous puisque nous n'avons pas de cheminée?

- Élémentaire, mon coeur: il se transmatérialisera dans une dimension contiguë et, par le truchement d'un gyroscope quantique, pénétrera la matière inerte pour venir déposer tes cadeaux au pied de l'arbre.

Tant qu'à verser dans la pseudo-science, je préfère l'explication du défunt Spy Magazine abondamment véhiculée par le Web, à savoir que, pour livrer un cadeau à chaque poupon de la planète, le père Noël devrait transporter une cargaison de 320 000 tonnes à bord d'un traîneau tracté par quelque 214 000 rennes volants, et ce, à une allure 3 000 fois supérieure à la vitesse du son - ce qui entraînerait une vaporisation instantanée de l'équipage au grand complet.

En fait, cette histoire de père Noël nous instruit sur notre rapport à la fiction. Chaque année, aux alentours du 25 décembre, nous transmettons à nos enfants ce tic de lecture qui consiste à prendre les récits au pied de la lettre. S'il s'agit de la biographie de Dominique Michel ou des mésaventures d'Ebenezer Scrooge, alors le mal est bénin. Mais imaginez un peu les ravages d'un reportage sur la politique fédérale ou l'accord de Kyoto!

Personnellement, j'ai pris mon camp: lorsque ma fille émettra de saines réserves sur l'existence du père Noël, je n'en rajouterai pas. Je saluerai bien bas son sens critique, et lui avouerai toute la vérité.

C'est Frank Zappa qui dépose les étrennes sous le sapin.


14 décembre 2006, 12:00
L'off-colloque
Je reviens de France un peu grognon, des éclats de colloque en travers de la gorge.

J'étais pourtant plein de bonne volonté, enthousiaste à la perspective de participer à mes premières tables rondes en terre hexagonale. La désillusion a été cruelle: dès la première heure, nous nous sommes retrouvés en train de discuter joual et ruralité. La journée s'annonçait longue.

Le point fort de ma fin de semaine, vous le devinez, s'est plutôt produit au large des auditoriums et des salles de classe. Comme toujours, il relève de l'accidentel et de l'anodin (je suis l'homme de l'anecdote et du détail sans importance).

L'histoire se déroule le dimanche après-midi. Les participants du colloque ont quartier libre, et j'en profite pour prendre un café dans le Vieux-Lyon en compagnie d'un couple d'amis allemands. Martin, qui fait un doctorat en chimie, tente de m'expliquer les principes de base de la capillarité - et il travaille fort sur le dossier, le pauvre. Il découpe le problème en problèmes plus petits, multiplie les exemples, griffonne des schémas échevelés sur des napkins.

Miette par miette, je commence à saisir les forces mystérieuses qui animent le ménisque et la pipette. Or, au fur et à mesure que s'éclaircit la question, une étrange excitation s'empare de nous - comme si nous cherchions ni plus ni moins à cerner l'Élégance Primordiale sur un coin de table.

Et alors, comme cela se produit parfois, nous glissons de la chimie moléculaire à la littérature. (Ça ne vous arrive jamais, à vous?)

Plus exactement, je découvre que Zen and the Art of Motorcycle Maintenance est un livre-culte de Martin. Hasard, coïncidence, stupéfaction! (J'ai brièvement parlé de ce bouquin la semaine dernière. Vous vous rappelez, ce best-seller refusé 121 fois par les éditeurs?)

Le bouquin - permettez que je l'équarrisse grossièrement pour les besoins de la narration - aborde un certain nombre de questions philosophiques par le truchement de la technique, et plus spécifiquement de l'entretien des motocyclettes. Bien qu'accessible à tous, l'ouvrage semble particulièrement prisé par les programmeurs, les chimistes et les gens qui s'intéressent de près ou de loin à la capillarité.

Mes Allemands reprennent finalement le train vers l'est et, peu après, je me retrouve attablé avec mes compatriotes panélistes dans un bouchon lyonnais - un de ces restaurants de quartier qui célèbrent le cochon dans tous ses états.

L'inévitable se produit alors: je me retrouve à expliquer la capillarité à Karoline Georges tout en grignotant des oreilles de christ (que là-bas on nomme grattons).

En matière de science, Karoline et moi sommes plutôt sur la même longueur d'onde. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous voilà en train de discuter le bout de gras: mécanique quantique, langage narratif scientifique et concept d'élégance en programmation. Tout ce qu'il faut pour aiguiser l'appétit.

Évidemment, il ne s'écoule pas cinq minutes avant que Zen and the Art of Motorcycle Maintenance retombe sur le tapis. Karoline ne l'a pas lu, mais ma description l'enflamme. Petits miracles de la vie quotidienne: j'en traîne justement une copie dans mes bagages, que je lui refile aussitôt.

À partir de là, l'histoire se poursuit outre-Lyon, au-delà de mon champ de vision. J'ignore si Karoline aimera ou non le livre, s'il lui servira dans son travail, si elle le refilera à quelqu'un d'autre ou l'abandonnera à moitié lu dans un autobus.

Quoi qu'il en sera, le bouquin prolongera notre discussion dans l'espace et le temps, l'étendra à d'autres interlocuteurs dont j'ignore encore l'existence. Et voilà en fin de compte le véritable colloque: invisible et imprévisible, suspendu dans le vide.


7 décembre 2006, 12:00
La marge d'erreur
Je mitonnais depuis quelques jours une chronique à propos des chefs-d'oeuvre, sans en voir le bord ni le bout. Sacré tas de noeuds, ce sujet. Comment distingue-t-on un chef-d'oeuvre d'un livre simplement excellent, d'un livre-culte, d'un livre-clé, d'un livre important-sur-le-plan-historique-mais-plutôt-mauvais-quand-on-y-regarde-à-deux-fois?

Ah, Google! On sait par quelle porte on entre, on ne sait jamais par laquelle on sortira... Entre deux requêtes, mon regard est tombé sur un chiffre étonnant qui a infléchi le cours de ma chronique. Un chiffre, mes amis, proprement astronomique. Un chiffre tiré de la Très Sainte Bible Guinness.

Ce chiffre se trouvait sous la rubrique "Best-seller ayant essuyé le plus grand nombre de refus d'éditeurs".

J'ai prestement changé ma pétoire d'épaule. Pourquoi parler du chef-d'oeuvre, notion qui suggère un consensus absolu et ennuyant, alors que l'on peut discuter sans fin de la relativité de toute chose?

Bref, je me suis demandé: à partir de combien de refus un manuscrit devrait-il être mis au recyclage?

Tout le monde cache un manuscrit dans le tiroir. Lorsque vous devenez écrivain, tout le monde vient soudain se confier à vous. Madame Sicotte vous déclare d'emblée qu'elle écrit l'histoire de sa grand-mère. La jeune groupie hésite avant de susurrer qu'elle travaille sur un roman. Quant à la personne du métier, celle qui bosse dans l'édition ou à la librairie, elle reste discrète et ne vous crache le morceau que sous le sceau du secret.

Un jour ou l'autre, tout ce beau monde poste son manuscrit à une maison d'édition - voire à 10, 15 ou 20.

Cela fait des montagnes d'enveloppes à bulles.

Pour l'éditeur, la sélection est aussi colossale que compliquée, et la plupart des manuscrits se voient refusés sur la foi des premières pages, des premiers chapitres. Cet échantillonnage suffit parfois à établir la nature et la qualité du texte, et parfois non. Pareille méthode comporte une marge d'erreur importante, on le devine.

Il arrive donc que l'éditeur se trompe. On serait bête de lui en tenir rigueur - à condition toutefois qu'il n'ait pas l'arrogance de vous assener son refus telle une Vérité Absolue.

Publier ou ne pas publier un manuscrit demeure une question très, très relative. Certes, on l'admet, le texte peut être mauvais. Il peut aussi détonner dans le catalogue de la maison. Mais souvent, refus et acceptation constituent des décisions irrationnelles, basées sur le hasard (nom scientifique de l'instinct).

Il demeure en effet impossible de déterminer avec certitude quel bouquin fera un tabac, lequel sera sacré chef-d'oeuvre, et lequel tombera à plat. L'édition littéraire vogue dans une brume permanente. Certains éditeurs avouent publier large, afin de multiplier les chances de succès. Peut-on conclure à l'excès?

Chose certaine: l'écrivain typique s'offusque souvent de ne pas recevoir l'attention qu'il mérite au sein de sa propre maison d'édition. L'ego de l'animal est en cause, autant que la capacité de surproduction qui caractérise notre époque.

Singulier panorama, vous en conviendrez: trop de manuscrits envoyés à trop d'éditeurs, qui n'en lisent pas assez et publient davantage de livres qu'ils ne peuvent en défendre, dans un marché saturé où les lecteurs demeurent chroniquement trop peu nombreux.

(Nous en reparlerons lorsque j'aurai enfin reçu, mastiqué et métabolisé Bien trop de livres?, un essai de l'auteur mexicain Gabriel Zaid. Amazon peine à me livrer une copie en espagnol. On me l'annonce pour la fin janvier. Pas à dire: rien ne vaut une bonne vieille librairie en chair et en os.)

Bref, quoi de plus naturel que de s'interroger: à partir de combien de refus faut-il baisser les bras? Quand doit-on déclarer le manuscrit tout bonnement inapte à la publication?

Faut-il attendre de se retrouver dans le Livre des records?

En tout cas, Robert Pirsig ne doit pas regretter son opiniâtreté. C'est en effet son Zen and the Art of Motorcycle Maintenance qui détient la palme des rebuffades. Le célèbre bouquin a cumulé pas moins de 121 refus avant d'être publié en 1974 - et d'acquérir, aux yeux de plusieurs, le statut de chef-d'oeuvre.

Marge d'erreur, disions-nous?