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November 2006 - Messages
30 novembre 2006, 12:00
C'est la meute qui appelle
Au moment où vous lirez cette chronique, je bouclerai mes valises pour une virée à Lyon où, le temps d'un colloque, je me joindrai à un échantillon hétéroclite de la relève littéraire québécoise.

La notion de relève m'a toujours laissé un brin dubitatif - comme la plupart des étiquettes plus ou moins arbitraires, en fait.

Les regroupements semblent inévitables. Ils participent de cette vaste généralisation qui caractérise la quête de compréhension du monde. Sans généralité, pas de règle. Et sans règle, pas de compréhension.

N'empêche, je me méfie des groupes: des hommes et des femmes (avec leurs idiosyncrasies respectives), des praticiens de l'autofiction, des écrivains migratoires, de ceux du Plateau ou des régions éloignées, des blogueurs, des gros canons, des petits irréductibles, des vendeurs de pneus, des vieux cons, des intoxiqués, des légendes vivantes, des engagés, des passepartoutistes - sans oublier des écrivains-de-la-relève, groupuscule juvénile et informe, toujours condamné à se dissoudre peu à peu en autre chose.

La génération littéraire constitue à n'en pas douter l'unité de mesure la plus prisée. Elle suggère à la fois la fécondité, l'héritage, l'effervescence - et le refus, aussi candide que violent, de tout ce qui a précédé dans l'histoire de l'humanité. Nous aimons le contraste.

Pourtant, la génération ne colle pas mieux que les autres étiquettes. Croyez-en Louis Hamelin qui, dans son dernier opus, dissèque au passage la génération néolyrique de la fin des années 80, cet hétéroclite groupe d'écrivains où l'on retrouvait aussi bien l'auteur de La Rage que Christian Mistral, Sylvain Trudel, Hélène Monette et autres Lise Tremblay.

"La critique, résume Hamelin, aime les troupeaux, et celui-ci, le temps de quelques papiers, parut faire l'affaire."

J'ose à peine formuler la première question qui vient à l'esprit: pourquoi tenons-nous tant à ces chapelles branlantes, ces écoles qui n'enseignent rien, ces tribus mal ficelées?

Question naïve. La validité d'une idée, sa justesse n'ont jamais rien à voir avec son succès. En outre, la réponse tient de l'évidence. Mon bien-aimé éditeur connaît une ritournelle scoute qu'il sort de temps à autre. Elle est universelle, se prête à toutes les mondanités. Lorsqu'un louveteau se sent seul parmi les épinettes, il lui suffit d'entonner cet air joyeux: "C'est la meute qui appelle, viens, viens, laisse tout!" pour voir aussitôt rappliquer ses congénères.

L'appel de la meute, mes amis!

Ce cri transcende la culture et les modes, il s'inscrit dans l'acide intimité de notre code génétique. Notre tendance à découper le tissu social en petites hordes plus ou moins artificielles tient tout bonnement à notre condition de grand mammifère grégaire.

Jadis naïf, je croyais qu'il suffisait de publier des livres pour se considérer comme un écrivain. Qu'il s'agissait de prendre place dans l'agora littéraire, d'appartenir à la guilde. Maintenant que j'ai publié une paire de bouquins, je réalise que l'affaire est beaucoup, beaucoup plus compliquée.

L'écrivain - l'écrivain véritable - ne se contente pas d'être mammifère.

Son groupe d'appartenance ne le résume ni ne l'explique. Son travail consiste précisément à s'éloigner d'autrui, à se dissocier du voisinage. Il construit son individualité, livre après livre, et toute la difficulté repose sur la fatalité de travailler avec le vieux coffre à outils collectif - grammaire du langage et de la narration, actualité et archétypes, procédés divers, galeries de personnages, figures de style - pour forger une oeuvre distincte.

Les tentatives de regroupements littéraires sont non seulement erronées: elles s'intéressent à ce qui, dans le statut de l'écrivain, est le plus étranger à l'écriture.

Si la question vous intéresse, sautez sur le livre de Louis Hamelin. En 17 textes brefs, il analyse l'exil nécessaire de l'écrivain avec le regard qu'on lui connaît: à la fois intelligent et humoristique, érudit et introspectif. Un livre hautement personnel.

Enfin, trêve de jérémiades. Je pars pour Lyon, tout de même assez heureux d'aller passer quelques jours avec ce que l'on pourrait appeler mes collègues. S'il est bien une chose qui rassemble les écrivains, c'est la pinte de bière fraîche autour de laquelle on discute de tout, de rien.

L'Humain isolé, de Louis Hamelin
Éd. Trois-Pistoles, 2006, 192 p.

23 novembre 2006, 12:00
L'univers au compte-gouttes
J'ai entrepris, il y a cinq semaines, une petite expérience narrative: je raconte l'Histoire de l'univers à ma fille. À temps perdu.

D'aucuns, scandalisés, affirmeront qu'il est quand même un peu tôt pour l'entraîner dans pareille aventure. À l'âge de deux jours, dira-t-on, un enfant a davantage besoin de colostrum que de péripéties cosmogoniques.

Et puis quoi encore? Un plaisir devrait en chasser un autre? Ma fille saura très vite que les histoires se classent parmi les grandes nécessités de la vie, au même titre que le pain et la bière (ou, en l'occurrence, le lait).

L'Histoire de l'univers, donc. Et puisque rien n'est jamais simple avec moi, il s'agira d'une histoire complète - pas simplement de quelque absurde condensé débutant avec l'invention de l'épluche-patate ou la domestication du cochon d'Inde. Mon Histoire Universelle sera exhaustive. Elle englobera l'intégrale totalité du Grand Ensemble, depuis le Big Bang jusqu'à Rona Ambrose (car tout n'est pas jojo dans ce monde).

Cinq semaines, donc, que j'ai entamé la colossale entreprise de détailler 14 milliards d'années au compte-gouttes. Chaque nuit, en berçant ma fille qui refuse de dormir, j'aborde un nouvel épisode. Faudra y aller rondement, si je veux terminer avant qu'elle ne quitte la maison.

Comme il se doit, nous avons commencé par une brève réflexion sur le vide. Puis, nous avons discuté de l'énergie qui se transforme en matière et en mouvement, phénomène que tonton Albert a exprimé dans son élégant E=MC2. Ce passage nous a procuré 10 ou 15 minutes de bon temps.

Malheureusement, les choses se sont gâtées presque aussitôt - car après un démarrage sur les chapeaux de roues, tenez-vous bien, l'univers se met soudain à ralentir. Et il ralentit si bien, le coquin, qu'il faut attendre une dizaine de milliards d'années avant de voir poindre notre planète dans le paysage.

Sacré défi narratif! Comment exprimer pareille ellipse? Comment synthétiser ce vaste refroidissement, cette condensation sans objet où de vastes nuages de gaz dérivent vers un horizon mystérieux?

Je le confesse, j'ai escamoté quelques chapitres.

Pour tout dire, j'ai précipité un peu l'apparition de la Terre - ce qui ne nous tirait pas d'affaire pour autant: une fois notre caillou en orbite autour d'un Soleil flambant neuf, il restait encore à traverser une interminable activité volcanique (rien n'est plus monotone qu'un volcan) suivie d'un dimanche après-midi pluvieux d'une durée approximative de 33 millions d'années.

Lorsque nous en eûmes terminé avec la pluie, je repris espoir: la vie émergeait dans le Bovril originel. Enfin des protagonistes à l'horizon! Ma fille est patiente, mais je sentais qu'il faudrait bientôt donner un peu de densité humaine au récit. Hélas, nous en avions pour un sacré bail à observer des enzymes, de la purée d'ADN et des amibes défectueuses.

Encore quelques chapitres dans le malaxeur.

Après cinq semaines de ce programme, je commence à ressentir (je l'avoue) un début de lassitude. Mon récit est embourbé à l'aube du précambrien, alors que trois protozoaires se disputent une savoureuse particule aquatique.

Lorsque j'évalue tout ce qui reste à couvrir avant l'apparition du premier dinosaure - des millions et des millions d'années peuplées d'animalcules, de microbes, de bivalves et de fougères -, je comprends ce qui fait tant courir les créationnistes. Je vous en pondrai, moi, des Bible et des Popol Vuh. La recette est simple: il suffit d'ajouter à la pâte une immense bête surnaturelle dont l'unique dessein sera de créer les humains.

On ajoute, en somme, des personnages et une quête à ce qui demeurerait autrement un immense bottin téléphonique.

Première leçon de vie: nous préférons une fable surréaliste à un récit correctement proportionné. Nous craignons surtout d'apercevoir l'humanité à l'échelle - bref clin d'oeil au milieu d'un vaste espace dominé par les organismes unicellulaires et les particules élémentaires.

La bonne science fait de la mauvaise littérature.