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September 2006 - Messages
28 septembre 2006, 12:00
Éloge du mollusque
Et si nous discutions un peu de mécanique?

Il existe sans doute des écrivains qui travaillent encore au crayon HB - mais pour la moyenne d'entre nous, le clavier est devenu une seconde nature. Qu'il s'agisse d'un périphérique en plastique Radio Shack ou des élégantes touches d'une machine à écrire Olivetti, nous passons des heures à pianoter.

Cette chronique, par exemple, aura nécessité près de 4000 piochements de doigts (en incluant les erreurs). Pour un chapitre de longueur raisonnable, on monte dans les dizaines de milliers. Un roman de bonne taille pourra facilement grimper dans le million.

À la longue, les doigts se crispent. La tension se communique aux poignets, puis aux muscles de l'avant-bras. Par effet domino (tout est domino, ici-bas), les avant-bras tirent sur les épaules, qui tirent sur les omoplates. La contraction se transmet au cou - et crac! Torticolis.

J'en suis là depuis deux semaines. Le côté gauche de l'univers n'existe plus, englouti par un immense angle mort.

Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive. J'ai déjà consulté une physiothérapeute à ce sujet. D'ailleurs, la salle d'attente grouillait d'écrivains, tous dépassés par les caprices de leur anatomie. Voilà bien le talon d'Achille de notre métier. Si nous passions par le conservatoire, comme les pianistes et autres affûteurs de flûtes, on nous inculquerait la discipline et la technique, la posture adéquate, l'ergonomie, les gymnastiques essentielles. Nous ne serions peut-être pas plus aptes à torcher un paragraphe potable, mais au moins la carcasse tiendrait le coup.

Mais je m'égare.

Donc, ma physiothérapeute me conseillait de courir. Quel est le lien entre les poignets et le jogging? Élémentaire. Le mouvement des bras ramollit l'omoplate et repose l'épaule, ce qui permet de prévenir les torticolis. Voilà, vous ne mourrez pas dans l'ignorance.

Exaspéré par ce torticolis interminable, je me suis remis à la course. Seulement voilà, j'ai le genou sensible. Il craque et grince à chaque foulée, le petit salopiaud. Ne me demandez pas ce qui cloche au juste, s'il s'agit d'une lésion méniscale ou d'une ténosynovite galopante. Je suis romancier généraliste, pas toubib. Je sais seulement que mon cou m'empêche de travailler sur mon roman et que, à tout prendre, je préfère sacrifier le genou.

Toujours en quête d'une pilule pour régler quelque chose, j'ai décidé de prendre de la glucosamine. Un truc excellent, paraît-il, pour les cartilages, pentures et autres genoux. Et d'où provient cette panacée? Des coquilles de mollusques!

Vous imaginez un peu la relation intime qui me lie désormais à l'humble bivalve des profondeurs? Pas de mollusque, pas de jogging; pas de jogging, pas de roman.

Nous vivons décidément une époque formidable.

Pardon? Vous dites que les pathologies du clavier ne sont pas spécifiques aux écrivains? Vous avez parfaitement raison. Tout le monde a mal au qwerty, depuis quelques années. Quand ce n'est pas la faute du clavier, on incrimine la souris, le tube cathodique ou la chaise.

À ce propos, courez lire Paul à la pêche, le dernier opus de Michel Rabagliati. Avec toute l'étonnante économie narrative dont il est capable, il nous résume 20 ans d'informatique en deux planches et des poussières. L'histoire débute en 1984, avec le Macintosh originel, et se poursuit de Performa en G4, jusqu'à la tendinite que l'on sait. Rabagliati synthétise avec brio les chamboulements que cette bestiole a provoqués dans notre économie, notre manière de travailler et de penser, notre indépendance intellectuelle et notre santé.

Son bilan personnel de l'aventure: "On s'est bien fait baiser."

Évidemment, la réalité est un brin plus compliquée que ça. Rabagliati a oublié de parler des mollusques. Ce sont les grands négligés de l'affaire. Vous avez pensé aux mollusques, récemment? Vous non plus. Je l'aurais parié.

Si vous permettez, je vais aller gober une poignée d'anti-inflammatoires. La semaine prochaine, nous parlerons de pharmaceutique.

21 septembre 2006, 12:00
Madame Ouellet est hassidique
Je l'avoue: je m'intéresse souvent aux livres pour de mauvaises raisons.

Mi-août, je relisais par hasard des bribes de Mordecai Richler (Barney's Version et The Apprenticeship of Duddy Kravitz, pour ceux qui aiment les détails). Je méditais sur le discours ambivalent que tenait le polémiste à l'égard de ses origines judaïques.

Ses romans révèlent à la fois un puissant désir d'émancipation et une incapacité de se détacher de ses origines. Certes, il dresse un portrait caustique de la communauté juive de Montréal, mais çà et là émergent des personnages légendaires pour lesquels Richler ne peut cacher son admiration. Suspect.

Cette subtile dualité remonte-t-elle à son enfance? Un Sigmund Freud à 5 sous analyserait sans doute les antécédents familiaux du romancier, à commencer par son grand-père maternel, le rabbin Judah Yudel Rosenberg, cabaliste et célèbre traducteur du Zohar.

Mordecai Richler avait un grand-père hassidique - ça vous en bouche un coin, non?

Les Québécois se font une image assez claire (et peu élogieuse) de Mordecai Richler. Mais que sait-on de sa communauté d'origine? Oubliez les communiqués de presse du Congrès juif canadien. Comment pense le poshete yid - le Juif de la rue? Comment fonctionne l'esprit du jeune hassidique qui, en 1950, reste à Outremont et fonde une famille, tandis que Richler part s'encanailler à Ibiza?

Bref, que fuyait Richler au juste?

Les Juifs hassidiques sont nos Amish: une communauté peu accessible, fascinante, intimidante. Le mot ghetto vient à l'esprit - un ghetto imprécis, disséminé dans le Mile-End et Outremont, dont les frontières seraient plutôt culturelles que géographiques. Ses habitants défraient régulièrement la manchette, mais chaque reportage entraîne davantage de questions que de réponses.

C'est ainsi que je me suis retrouvé à lire Malka Zipora.

Juive hassidique et mère d'une famille nombreuse, Zipora signe depuis plusieurs années de petites chroniques sans prétention dans divers périodiques judaïques. Une vingtaine de ces chroniques ont été traduites et publiées ce printemps, sous le titre Lekhaim!.

Vous avez sûrement entendu parler de ce bouquin au cours de l'été. Enfin un ouvrage (répétait-on) qui éclaire la communauté hassidique de Montréal.

Première surprise: plusieurs de ces chroniques, rédigées initialement pour un lectorat juif, ne nous dépaysent guère. Il appert en effet que nous partageons plusieurs clichés narratifs avec nos énigmatiques voisins. Aussi, lorsque Zipora décrit ses mésaventures informatiques ou ses anecdotes familiales, j'ai l'impression d'entendre madame Ouellet, de Saint-Hyacinthe.

Madame Ouellet est hassidique, voilà une révélation!

Dans l'ensemble, ces chroniques donnent un aperçu du quotidien d'une famille hassidique de 12 enfants, de l'observance du calendrier religieux ou de l'importance des liens d'entraide, tout cela parsemé de yiddish. (Prévoir de multiples allers-retours au glossaire.) Plusieurs textes mettent en scène des protagonistes empêtrés dans les traditions et les shaales - ces "détails pratiques concernant l'application de la loi juive". Le bricolage d'une souca, l'organisation d'une noce ou l'observance des préceptes religieux se transforment en véritables courses à obstacles.

Tout cela est rendu avec humour, parfois même avec burlesque. À quelques reprises, on pense à Woody Allen (en beaucoup plus sage). En fait, le ton rappelle surtout les aventures de Don Camillo. Vous vous souvenez, le curé de campagne de Giovanni Guareschi? Non? Tant pis.

Bref, Malka Zipora semble inoffensive.

Elle parvient pourtant, mine de rien, à nous communiquer son attachement pour les rituels tarabiscotés. D'un texte à l'autre, on mesure à quel point le judaïsme hassidique, avec ses codes sibyllins et ses innombrables subtilités théologiques, se trouve à des années-lumière de l'individualisme informe qui règne en Amérique du Nord. On se prend à admirer ce traditionalisme déphasé - ou, du moins, l'audace nécessaire pour pratiquer pareille résistance en 2006.

Je croyais que les chroniques de Zipora se grefferaient à l'univers de Mordecai Richler, tel un addenda qui aurait éclairé la rage du bonhomme.

Mais Malka Zipora n'a rien à voir avec Mordecai Richler. Elle en est l'opposée parfaite. Dans le coin gauche, un fieffé polémiste, corrosif, satirique au point de se voir taxer d'antisémitisme. Dans le coin droit, une charmante mère de famille, pleine de bonnes intentions, presque ingénue.

Le combat n'aura pas lieu: ils ne partagent pas le même ring.

Lekhaim!, de Malka Zipora, Éd. du Passage

14 septembre 2006, 12:00
Le cigare volant
Je m'étais promis de saisir la première occasion pour vous disséquer un écrivain, de la reliure jusqu'à la moelle. La rentrée culturelle se prête généralement à l'exercice.

Chaque mois de septembre, on aligne les écrivains supersoniques sur le pont du porte-avions. Puis, un par un, on les catapulte dans la stratosphère culturelle. Le bombardement se calme, reprend à la fin novembre, et s'éteint avec les premiers flocons. Les manoeuvres reprennent en janvier, à plus petite échelle.

Je me jurais - pour votre plus grand bénéfice - d'attraper au vol un de ces écrivains supersoniques et de le réduire à ses plus simples molécules promotionnelles.

Seulement voilà, la rentrée roule plutôt lentement.

Pas de Harry Potter ou de houellebecquemanie à l'horizon. Hormis VLB et l'habituel Nothomb, le ciel est calme. Pas trop de boucane en perspective.

Qui s'en plaindra? Ce calme relatif (croisez les doigts) nous laisse le temps de penser à autre chose. La quête du scoop lasse vite. Dans le tumulte du neuf et du clinquant, le désir me prend de relire mes classiques. Le moindre prétexte suffit pour retourner fouiller les étagères peu accessibles de ma bibliothèque.

Tenez, ma blonde s'est procuré un lot de casse-tête à l'Armée du Salut. Depuis, notre maison est un vaste chantier: pièce par pièce, nous reconstituons la plage de Saint-Tropez, les châteaux de la Forêt-Noire, les gravures de Maurits Cornelis Escher. Nous retrouvons des bouts de puzzle jusque dans nos draps.

Forcément, à force de trier des paysages en divers petits tas, je repense à Georges Perec. J'ai furieusement envie de me faire couler un bain brûlant et de relire La Vie mode d'emploi. Trois jours de réclusion dans la baignoire. Plaisirs de la lecture hydroponique.

En septembre, Perec me manque. J'aimerais le voir réapparaître au détour d'un cahier littéraire, cigare volant égaré parmi les 747. Rien ne serait plus invraisemblable: voilà 24 ans que notre homme se livre à une minutieuse décomposition au Père-Lachaise. De toute manière, un Perec subitement ressuscité serait incompatible avec les pratiques publicitaires modernes. En cette époque où l'imprévisibilité n'est autorisée que dans les limites du raisonnable, on lui reprocherait d'apparaître - une fois de plus - là où on ne l'attendait pas.

Obsédé par le classement, Perec s'appliquait à devenir inclassable. Comment voulez-vous faire la promotion d'un auteur polycéphale, capable de vous pondre un roman d'aventure, un opuscule drolatico-expérimental, un ouvrage sans la lettre "e", un inventaire des événements anodins se produisant sur une place banale de Paris par un avant-midi comme les autres, ou un répertoire de 480 souvenirs enfilés sur le mode télégraphique?

Le cauchemar d'un attaché de presse.

Comme si ça ne suffisait pas, Perec cultivait une silhouette de bolet: tignasse hypertrophiée et barbichette à géométrie variable. Or, chacun sait que le bolet n'a pas bonne presse. Il évoque le raid sur Hiroshima, les Schtroumpfs et l'intoxication alimentaire du dimanche soir.

Ne parlons même pas du chat noir perché sur son épaule.

Au moment d'écrire ces lignes, alors que ma blonde termine le bastion nord du château Neuschwanstein (1000 pièces), je lutte contre l'envie de relire La Vie mode d'emploi. Puissant attrait de l'inutile.

Malheureusement, j'ai perdu ma copie et les bibliothèques publiques sont fermées le lundi. Je bricole donc une chronique sur Georges Perec au lieu de relire Georges Perec.

Ce paradoxe n'éclaire-t-il pas toute la rentrée littéraire?

Chaque septembre nous ramène un déluge de nouveautés. Il se publie, affirme l'essayiste Gabriel Zaid, un livre aux 30 secondes dans le monde. Les critiques annoncent 663 romans rien que pour la saison automnale française. Une cinquantaine de bouquins s'entassent sur ma tablette "à lire" (sur la vôtre aussi, sans doute) - et je dois encore descendre aux bureaux du Voir en chercher d'autres.

Forcément, on rêve de débrancher la radio. De se plonger dans le calme aquatique d'une baignoire. Et de lire un livre dont personne ne parle.