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May 2006 - Messages
31 mai 2006, 8:44
Banc d'essai
Après un an et demi à écrire au compte-goutte, me voici soudain débordé : un roman à réécrire d'ici septembre, une chronique hebdomadaire, un blogue (intermittent, je le concède) sans compter les habituelles commandes imprévues et les patentes administratives. Je connais par cour les quelques pieds carrés de mon quotidien. Désordre intime : les piles de factures, les crayons à bille disfonctionnels, la chaise de travail safran informe empruntée (et jamais rendue) à Nadia en 2002, les tas de trombones, les 72 touches du clavier, la brocheuse, le coupe-ongle industriel - et mille babioles qui, pour mille raisons mystérieuses, devraient se trouver ailleurs mais ne s'y trouvent pas. La routine est un outil puissant. Une condition essentielle pour cracher page après page. Malheureusement, la productivité ne concorde pas toujours avec la joie et la pétulance. Il me vient des envies furieuses de change de place, de bouger, de m'enfuir. Je me prends à songer que, peut-être, je travaillerais mieux ailleurs. Le désir s'alimente du possible, et le possible est immense. Je n'entrevois de guérison que dans son épuisement systématique. J'entame donc, aujourd'hui, un héroïque banc d'essai où je comparerai scientiquement, méthodiquement, les divers endroits où l'on peut écrire. Où écrit-on le mieux, le plus vite, avec le plus d'agrément? Qu'y écrit-on, d'ailleurs? Existe-t-il un lien entre certains endroits et certains genres? Haiku au Starbuck et saga cosmogonique sur la toilette? Où doit-on aller, en somme, et de quel kit doit-on se munir?
30 mai 2006, 10:34
Sur les quais
On annonce la quinzième édition des Bouquinistes du Saint-Laurent, qui aura lieu à partir du 22 juin. Le site Web n'est pas encore tout à fait à jour, il faudra suivre le dossier.
25 mai 2006, 11:25
Pas de panique
Cinq ans (et 14 jours) déjà que Douglas Adams a passé l'arme à gauche. N'oubliez pas de vous munir d'une serviette.
25 mai 2006, 12:00
Portrait de l'auteur en habit de camouflage
On s'intéresse beaucoup aux livres que lisent les écrivains, persuadé peut-être d'y trouver quelque secrète vérité. Au cours de l'entrevue typique, l'auteur devra détailler ses lectures du moment, ses oeuvres significatives. Quels confrères l'influencent, quel bouquin lui importe, que lit-il dans le bain? Poésie, pamphlet ou polar?

Personnellement, je ne m'y habitue pas. Pour être exact, je ne m'habitue pas à cet exercice difficile qui consiste à paraître intelligent par le biais d'une liste de lectures. Il me semble obscurément incriminant d'avouer qu'en ce moment, je lis le Peterson Field Guide to Insects sur les toilettes - une lecture honteuse dans un lieu indicible. J'y apprends pourtant mille détails savoureux sur le termite, le maringouin et le bousier sylvestre, mais je doute que cela suffise à réhabiliter pareil opus aux yeux du vigoureux journaliste culturel qui s'enfile dix romans par semaine, beau temps, mauvais temps.

Voilà bien mon défaut: je m'informe peu. Pis encore, je n'ai jamais lu Joyce. Je suis un inculte, qui préfère souvent les moeurs du scarabée aux grandes proses du siècle dernier.

ooo

Que vient faire ce scarabée dans une chronique littéraire? Question judicieuse. En réalité, je comptais vous parler de Conrad Kirouac, cousin éloigné de l'autre Kerouac, et mieux connu sous le nom de frère Marie-Victorin. (De mieux en mieux, songerez-vous. D'abord les insectes, maintenant un botaniste. On entre dans cette chronique comme dans un moulin.)

Conrad Kirouac, rappelons-le, était aussi écrivain - un écrivain sans ampleur, pas mauvais, mais simplement atteint des mêmes vices que la plupart de ses contemporains: il signait de petits croquis moraux, campagnards, un peu ampoulés. Sa carrière recèle toutefois un paradoxe (et c'est évidemment ce qui la rend intéressante): il ne devient en effet un véritable écrivain qu'à partir du moment où il abandonne les attributs d'un écrivain. Il laisse peu à peu la narration, le lyrisme et l'édification des masses pour se consacrer au pissenlit et à la clintonie boréale. Il herborise, il classe, il analyse. Il se passionne tant pour le sujet qu'il s'efface devant lui. Et son écriture en bénéficie.

Il atteint, avec la Flore laurentienne, une précision et une élégance peu habituelles dans la littérature des années 30. Nulle enflure verbale dans les pages du célèbre manuel de botanique. D'ailleurs, l'ouvrage n'a rien perdu de sa modernité. On y cherche vainement le frère Marie-Victorin, respectable clerc des Écoles chrétiennes; on ne trouve qu'un Conrad Kirouac monomane, passionné de génétique, épris de la matière jusqu'à en paraître mécréant.

Il ne se gêne pas pour préciser, par exemple, que les feuilles du cannabis servent "en Orient à la fabrication du haschich, que l'on mâche pour se procurer une espèce d'ivresse peuplée de rêves délicieux". À l'évidence, la botanique fait tomber les scrupules moraux - et il n'en faut pas davantage pour imaginer notre homme tâter du spécimen (par pure curiosité scientifique, il va sans dire).

La science, en somme, sauve Conrad Kirouac. Elle lui procure une manie - moteur précieux de l'écrivain - et il s'y livre si bien qu'on le verrait volontiers attablé dans une taverne, flanqué de Georges Perec et de Douglas Coupland. Le trio semble hétéroclite. De quoi parleraient-ils? De solanacées, de légendes urbaines ou de géographie parisienne? Peu importe. Ils s'entendraient sans doute sur l'importance de la taxinomie, d'établir un système significatif. Et de s'effacer devant ce système.

ooo

Je me consacre donc, depuis quelques semaines, au Peterson Field Guide to Insects - et il me semble, à la lumière de Conrad Kirouac, que pareil loisir se défend. Peut-être, en fin de compte, n'existe-t-il pas de lectures honteuses? L'important est de trouver un monde authentiquement passionnant, puis de se fondre dans le décor. Perec se dissimule derrière les casse-tête, Coupland derrière la culture populaire nord-américaine et Kirouac derrière un buisson d'amélanchiers. Pour ma part, je trouve que le scarabée fournit une cachette tout à fait commode. Le cloporte aussi, d'ailleurs. Tout comme la fourmi (rouge ou non), l'escargot et la tordeuse d'épinette. En vérité, tout arthropode convient. Si l'insecte n'est pas à votre pointure, vous pourrez pencher pour l'architecture hopi, l'économie de marché, les instruments de musique disparus ou l'histoire des banlieues japonaises.

Ça n'a, en fin de compte, pas tellement d'importance.

22 mai 2006, 1:00
11,186 kilomètres par seconde
C'est au moment de m'asseoir pour de bon devant Papito que je me remémore soudain à quel point il est difficile de prendre assez de vitesse pour quitter l'attraction gravitationnelle de la planification pour véritablement se mettre à l'écriture. L'art est long, la mémoire est courte.
22 mai 2006, 11:39
147 bougies
Le Moteur de recherche que tout le monde utiliseTM souligne aujourd'hui l'anniversaire de naissance de Arthur Conan Doyle.
18 mai 2006, 10:01
Brève mise au point au sujet des poètes, des cols bleus , de la division profonde qui les sépare et de mon avis sur la question
Il se brasse des affaires dans les commentaires ces jours-ci. Je n'interviens guère parce que 1. je considère que l'espace commentaire appartient aux lecteurs 2. je n'ai pas beaucoup de temps. N'empêche, il me semble important de préciser mon avis là-dessus, même s'il me semble l'avoir déjà exprimé assez clairement dans ma chronique de la semaine dernière. Je n'approuve aucunement la division arbitraire entre les intellectuels et les manuels, ni la hiérarchisation (dans un sens ou dans un autre) qu'on en tire. Je me borne à constater cette division et son ampleur, et à déplorer son existence - pis encore, son existence au sein de mon propre subconscient. Je ne fais (pour le moment du moins) le procès de personne sur la base de ses activités professionnelles ou de la gestion de son image publique. Nous avons tous nos problèmes d'identité à gérer.
18 mai 2006, 12:00
Sacré Platon
Mon ordinateur s'apprête à mourir. Je le sais, je le sens. J'en éprouve une certitude organique, quasi viscérale - car l'ordinateur, qu'on le veuille ou non, nous ressemble. Il est une sorte d'humain atténué, dépourvu d'états d'âme mais apte aux calculs complexes, muni d'une mémoire pachydermique. Il a le sang chaud, respire fort par ses grilles encrassées et produit une grande variété de bruits: il vrombit, ronfle, pétille, grésille, soupire. Quand il sent la mort approcher, il claque, siffle et pète, clignote, hésite et renifle.

Attentif à ces symptômes, j'anticipe depuis quelques semaines le décès de mon fidèle compagnon. Il n'a que 4 ans, mais ne nous fions pas aux chiffres. Pour un chien, cela se traduirait en 15 longues années. Pour un humain, 75 printemps. L'ordinateur vieillit à une vitesse folle - et il trépasse d'autant plus vite que notre dépendance à son égard est grande. Son espérance de vie flotte et fluctue au gré de l'économie de marché. (Nous nous ressemblons décidément beaucoup.)

ooo

La technologie engendre-t-elle davantage de possibilités que de dépendances? Question embêtante entre toutes. Pour y répondre, il nous faut recourir à la neurologie, à l'épistémologie et à la règle de trois. Il s'agit, à n'en pas douter, d'un problème fondateur de notre civilisation, obsédés que nous sommes par le support et l'outil.

Le problème n'épargne pas les écrivains, bien au contraire. D'ailleurs, le vingtième siècle regorge d'exemples révélateurs. Prenez Kerouac. Le père de la tribu beat entretenait une relation symbiotique avec sa grosse Underwood en acier cabossé. Il la gavait de kilomètres de papier en rouleau afin de n'avoir jamais à éloigner ses doigts du clavier plus de quelques secondes. Il craignait l'à-coup et l'interruption, s'absorbait dans les longues transes que facilitait une mécanique bien huilée. Truman Capote le lui reprocha d'ailleurs: On the Road, affirmait-il, relevait davantage de la dactylographie que de l'écriture.

Capote avait le sens de la formule, mais parions qu'il n'écrivait pas sur des peaux de chèvre. Personne n'échappe à la technologie, et il est instructif de se demander à quoi ressemblerait la littérature du vingtième siècle si nous n'avions pas inventé le stylo à bille, la machine à écrire, l'ordinateur personnel. Franchement, combien d'écrivains contemporains n'arriveraient même plus à aligner trois paragraphes sans un logiciel de traitement de texte?

Avouons-le, l'hypothèse nous scandalise. Nous conservons des penchants platoniciens: l'inspiration nous semble (encore et toujours) précéder la matière. S'il faut en croire l'idée reçue, l'écrivain se résume à un paratonnerre, un prophète sur la montagne. Il capte et reproduit les ondes de la vérité. Quant à l'outil, il demeure purement accessoire. Sacré Platon.

Pour ma part, j'appartiens à une génération d'écrivains biberonnés à l'ordinateur, imprégnés de matérialisme scientifique, obsédés par une question toute bête: comment diable Flaubert est-il parvenu à écrire Madame Bovary sans la fonction copier-coller?

La question est, bien sûr, beaucoup plus complexe. En fait, si Flaubert avait disposé de la fonction copier-coller, les aventures d'Emma Bovary auraient sans doute été narrées de manière fort différente. L'ordinateur ne permet pas bêtement d'écrire plus vite: il affecte le style même de l'écriture, de la pensée. Il permet en outre de jouer à Tétris entre deux chapitres.

Après 15 ans au clavier d'un ordinateur, je n'arrive plus à différencier clairement mon métier des outils qui permettent de le pratiquer. Ne vous fiez pas aux apparences, ce constat est tout sauf serein. Comment admettre en effet que mes romans seraient foncièrement différents sans le plastique et l'électricité? Ma logique accepte cette évidence. Mon ego y résiste. Ne parlons même pas du dilemme éthique: n'est-il pas contradictoire de fustiger l'économie pétrolière tout en utilisant un ordinateur?

ooo

Bref, mon loyal portable menace de trépasser sous peu, et me voilà plongé jusqu'au cou dans les préarrangements funéraires. En un mot: je magasine une nouvelle machine - activité horripilante s'il en est. Je jongle avec les modèles, je compare la puissance, la consommation d'énergie, la durabilité, la compatibilité matérielle avec Linux. Celeron ou Motorola? Apple ou PC? Grande surface ou boutique de quartier? J'étudie les coûts (fatalement astronomiques). Je grimace, je soupire. Et comme si toute cette histoire n'était pas déjà bien assez compliquée, je me prends les pieds dans les fleurs du tapis philosophique.

Me voici à deux doigts d'envisager une solution drastique: revenir au crayon et au papier. Parions que l'expérience serait intéressante.

16 mai 2006, 3:55
Victor à Lima
Un commentaire d'Alain Fortaich sur ma chronique « Wau en salopettes » :
Lors d'un épisode de la série Un gars une fille les scripteurs avaient eu le génie de nous présenter deux déménageurs; lorsqu'ils étaient en contact avec leurs clients, ils parlaient gras, ils parlaient cul mais dès qu'ils se retrouvaient seul, Kant affrontait Nietsche. Je parle de génie parce que cette double vie est la réalité de maintes personnes.
Ça me rappelle ce surveillant que je croisais, matin et soir, à l'entrée de l'ONG où je travaillais, à Lima. Pendant des mois, nos seuls dialogues furent : - Bonjour, ça va? - Oui, merci. Et vous? - Bien, merci. Un jour j'ai quitté mon ONG pour aller travailler ailleurs. Au bout d'un mois, je suis revenu dire bonjour à mes anciens collègues. C'est alors que le surveillant et moi avons eu cet édifiant dialogue : - Où travaillez-vous, maintenant? - À la CNR. - Toujours sur les sites Web? - Hé oui. - Dites-moi, vous avez étudié en informatique? - Oh non. J'ai étudié en littérature. - Ah mais c'est très bien! Vous savez, je suis justement en train de lire Victor Hugo, en ce moment. Bref.
16 mai 2006, 8:43
Transsibirskaya Blues
Je ressens soudain une intense jalousie.
15 mai 2006, 5:24
Céphalées numériques
Tandis que je perdais ma fin de semaine à péniblement transférer mes données d'un ordinateur à un autre, certains traversaient des catastrophes numériques (toutes mes condoléances, Stéphane). Ma citation de la semaine: "Just because computers were a liberating force in the past doesn't mean they will be in the future." (Bruce Schneier, Wired.)
15 mai 2006, 3:03
Bibliothèques et estime de soi
Quelque 150 auteurs (dont J. K. Rowling et Salman Rushdie) prennent position en faveur des bibliothèques publiques. On déplore apparemment des baisses de fréquentation dans les institutions britanniques, une situation qui s'expliquerait (selon le philisophe Alain de Botton) par l'intense sentiment d'infériorité qui s'empare des visiteurs lorsqu'ils mettent les pieds dans une bibliothèque.
14 mai 2006, 12:07
Des pingouins et des hommes
Après deux ans à bloguer, on finit par se prémunir de toute une réserve de bonnes raisons pour justifier ses absences. Cette fois, l'excuse est de taille: j'ai dû changer précipitamment d'ordinateur et je me débats, depuis vendredi, avec un nouveau clavier, un nouveau système, des transferts de fichier cryptiques. (Pour ceux qui prisent les technicalités, j'ai tenté d'installer Ubuntu sur un Mac à processeur Intel. Le pingouin est, croyez-moi, un animal obstiné.) Bref, en attendant une présence plus substantielle, je vous invite à jeter un coup d'oeil à l'entrevue que Douglas Coupland vient d'accorder à Wired. On y parle de la parution de son prochain roman (JPod) et de sa collection de météorites.
11 mai 2006, 12:00
Wau en salopette
Il existe, entre l'écrivain et le travailleur manuel, une division profonde et fondamentale, si ancienne qu'elle remonte peut-être à l'âge de pierre, voire à l'époque lointaine où nous étions poissons, mollusques, unicellulaires. Elle semble pour ainsi dire reptilienne, moléculaire, gravée dans la double volute de notre ADN.

Lundi matin, huit gaillards sont débarqués de l'autre côté de la rue. Boîtes à lunch au poing, casques jaunes sur la tête, quelques tonnes de machinerie lourde sous le bras. Il ne s'agissait pas d'un commando de poètes, on l'aura compris. Je les ai regardés prendre possession de notre coin de rue, pleins d'assurance et de testostérone, camisoles maculées de graisse à transmission, muscles à l'air libre.

On n'expliquera jamais assez la difficulté d'être écrivain lorsque huit bonshommes refont le monde (ou plus simplement un mur de brique) de l'autre côté de la rue. Pareil spectacle vous ébranle la foi et le moral des troupes.

Permettez que j'illustre avec plus de précision ce navrant atavisme: je me suis senti semblable au chihuahua poméranien, ce mammifère dont l'utilité n'a encore été prouvée par aucun zoologue sain d'esprit. Abandonné dans un bosquet, il est condamné à ne survivre qu'un quart d'heure avant d'être happé par une plante carnivore ou attaqué par un moineau. En fait, le chihuahua poméranien ne trouve sa place qu'au sein d'un seul écosystème: le bungalow. Son rôle y demeure d'ailleurs ambigu. Il n'est ni prédateur, ni proie, ni parasite. Il figure en tant qu'objet décoratif, entre le papyrus et la potiche.

L'écrivain, en somme, amuse les enfants et les visiteurs.

ooo

J'observais donc mes huit gaillards en train d'installer leur échafaudage. Le texte sur mon écran ne m'intéressait plus du tout: je ne désirais plus qu'analyser (et, si possible, éradiquer) mon chihuahua poméranien intérieur. J'ai alors appelé ce bon vieux Wau à la rescousse.

Informaticien et fondateur du groupe de hackers Chaos Computer Club, Wau Holland figure parmi les légendes de l'activisme numérique. Au début des années 80 - alors que la plupart d'entre nous jouaient à Pac-Man sur le Commodore 64 familial -, Wau luttait pour la démocratisation de la technologie, dénonçait la censure et enseignait aux adolescents l'éthique des technologies de l'information. Un précurseur.

Or, cet homme à la géométrie caractéristique (ventre vigoureux et barbe drue) allait toujours vêtu d'une salopette de la voirie. Plus qu'une habitude vestimentaire, il s'agissait d'un véritable manifeste politique: les informaticiens sont des travailleurs eux aussi.

Les écrivains pourraient en dire autant. Quoi que votre beau-frère en pense, écrire un chapitre de roman n'est pas si différent d'assembler des tuyaux, construire une montgolfière ou cueillir des courgettes.

Au fond, les travailleurs intellectuels vivent tous le même problème: ils vissent d'insaisissables boulons - des idées, des concepts, des structures - dans un monde où l'on valorise plutôt le travail tangible. On ne conteste jamais la fonction sociale d'un charpentier, d'un pompier ou d'un éboueur. Même l'humble coiffeuse est inattaquable: sans ses ciseaux, nos cheveux pousseraient jusqu'à tout infester. Les toupets nous aveugleraient, nous gâcherions des heures précieuses à nous tresser le surplus. L'économie d'échelle resterait empêtrée dans un dédale de noeuds, de mèches et de favoris. Une véritable apocalypse capillaire.

Il doit s'agir d'une question d'unité de mesure. Notre société cultive un brin de méfiance à l'égard des individus dont la contribution se jauge mal. Comment quantifier, en effet, l'apport social d'un poète? En pieds cubes, en kilos, en kilomètres? En heures, en joules, en calories? Les informaticiens évaluent leur travail en SLOC (lignes de code source), unité de mesure sibylline entre toutes. On reste clément à leur endroit, car ils engendrent des profits (du moins les économistes nous l'assurent-ils). L'écrivain n'a pas cette chance et son utilité demeure, en somme, non prouvée. Que se passerait-il, en effet, si les écrivains déclenchaient une grève générale illimitée? Assisterions-nous à une grêle de batraciens? À la mort du premier-né dans chaque foyer? À un avachissement moral généralisé?

Nul ne saurait le dire avec certitude.

On en revient toujours à l'époque précambrienne: ces grandes scissions ne reposent pas sur la raison ou les arguments, mais sur d'obscures et anciennes convictions. Il est temps de réformer tout cela, de nous débarrasser des aberrations arbitraires et des chihuahuas poméraniens. Il nous faut, en un mot, une semaine nationale des écrivains en salopette. Wau approuverait.

10 mai 2006, 4:54
Dilemme
Encore des remous autour du Code Da Vinci. Des chrétiens de Bombay menacent de se laisser mourir de faim si la sortie du film en Inde n'est pas annulée. J'hésite : dois-je voir le film pour protester contre la montée de l'intégrisme religieux ou refuser de voir le film pour protester contre l'envahissement des best-sellers?
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