Des actuaires américains ont mis au point un logiciel qui vous informe de la date précise à laquelle vous mourrez. Vous remplissez un questionnaire concernant vos habitudes de vie, les sports que vous pratiquez, les routes que vous empruntez, le job que vous faites, vos antécédents familiaux et ainsi de suite. Cet outil, perfectionné depuis maintes années, semble plutôt au point puisque la marge d'erreur observée jusqu'à maintenant est de... bon ok, je vous fais marcher, mais vous comprenez où je veux en venir. Rempliriez-vous ledit questionnaire?
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai cette impression que je vais mourir à la fin de ma vie. Et la fin de ma vie n'est pas maintenant. Et c'est tout ce qui m'importe.
Mais imaginez savoir dès le départ la date à laquelle on va expirer. Peu importe le temps qu'il nous reste, pas sûre qu'on ferait la file aussi souvent; qu'on regarderait un film qu'on a déjà vu parce qu'il n'y a rien d'autre à la télé; qu'on ferait 8 boutiques pour trouver une paire de souliers; qu'on perdrait 4 heures par jour en auto dans le trafic parce qu'on habite St-Chouin-Chouin-de-Bagot et qu'on travaille à Ville St-Laurent; qu'on ferait le jeu des 10 erreurs dans le TV Hebdo; qu'on ferait un boulot qu'on n'aime pas parce que ça paye bien; qu'on lirait les articles sur les 100 meilleurs cosmétiques de l'année et leurs ingrédients respectifs; qu'on gaspillerait des heures à ruminer des regrets.
On compte les dodos avant Noël. On se permet même d'avoir hâte au printemps. Que s'imagine-t-on? Peut-on se permettre d'avoir hâte à quoi que ce soit? On plaint les gens qui sont condamnés. Pourtant, nous le sommes tous. On ignore seulement jusqu'à quand. On préfère garder la surprise pour le grand jour, docteur.
À force d'en savoir plus au sujet de tout, peut-être que dans le futur les gens vivront avec cette réalité. Parions qu'il ne sera plus question de tuer le temps. Ce sera comme lorsqu'on va en vacances au gros prix: chaque jour est important et savouré. On se met sur le mode «émerveillement», mode qui fait passer pour des illuminés ceux qui restent dessus à l'année. Serait-ce eux les plus lucides d'entre nous?
S'il n'y a pas de date d'expiration sur le coupon ou s'il n'y a pas de prix à payer, les choses n'ont pas la même valeur à nos yeux. On est ainsi faits. Il n'y a qu'à voir l'intérêt qu'on s'est soudainement découvert pour les «graminées de fossés» depuis que Botanix a eu la brillante idée de nous les vendre.
Être conscient dès le départ du nombre exact de lustres dont on dispose - peu importe ce nombre - on verrait la vie comme un compte à rebours, c'est-à-dire sous son vrai jour. Ça deviendrait soit totalement invivable ou le contraire: nous n'oublierions plus jamais de vivre. On ne perdrait plus de vue - comme on l'a fait avec les ressources naturelles - que notre vie a une fin qui lui donne sa valeur. Maintenant qu'on a imaginé la possibilité de manquer d'eau, on ferme le robinet pendant qu'on se brosse les dents... et on sourit au miroir.