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Marc Audet
Marc Audet
1 décembre 2008, 9:49
Sur son chemin, Jean-Paul Filion l'a rencontré

L'autobiographie que publie Jean-Paul Filion sous le titre : Sur mon chemin, j'ai rencontré.., n'est pas qu'une simple autobiographie. Elle donne aussi la couleur de toute une époque, celle qui a servi de charnière entre le monde d'avant et celui d'après au Québec. Avec les témoignages de ceux qui furent ses amis ou de ceux qu'il a côtoyés au fil de sa vie, nous remontons le cours d'un fleuve, celui de notre culture, qui fut tout sauf tranquille. C'est avec Félix bien sûr qui fut son ami et son voisin d'en face, Félix sur son île et lui sur sa côte de Beaupré, que nous suivons son parcours, mais pas seulement. D'autres personnages y mêlent leurs voix, dont celle tonitruante de Gaston Miron, celle tragique de Roland Giguère ou encore celle époustouflante de Claude Gauvreau. Ce n'est pas seulement la poésie qui défile ses vagues devant nos yeux dans ce récit, mais la peinture également avec des amis encore comme le fut Bellefleur ou des collègues comme Borduas.

Cependant, ce qui ressort avec force dans ce récit est la déchirure de Jean-Paul Filion qui refusa toute sa vie de s'identifier à une école, une idéologie, encore moins une coterie ou une chapelle. Refusant les errances du formalisme ou de l'automatisme en peinture, il n'en concluait pas pour autant que le seul réalisme lui convenait. En littérature, il était autant sensible aux muses de Céline qu'il entendait de son oreille droite qu'à celles d'Aragon écoutées de son oreille gauche. En fait, il n'a jamais réellement élucidé son mystère qui lui venait du fait que sa quête était celle de la mise au monde d'une langue, la sienne, mais aussi la nôtre, une langue québécoise issue du français mais sans les tares de ce qui serait nommé plus tard le joual. Pour le confondre encore plus dans cette élucidation, on lui a collé sur le dos une étiquette de folkloriste, ce qu'il n'était nullement. Sa vie fut donc un paradoxe, un peu à l'image de notre culture de cette époque et peut-être encore, de celle de maintenant...


26 novembre 2008, 5:35
La Montagne secrète

L’œuvre de Gabrielle Roy n'a pas reçu de son vivant, bien que de nombreux prix, dont certains prestigieux aient souligné son talent, toute l'attention qu'elle méritait. De nombreuses analyses sont venues ouvrir le ventre de cette poule aux œufs d'or de la littérature francophone, mais bien peu de critiques ont souligné le caractère exceptionnel de cet écrivain. Comme pour l’œuvre de Mathieu en musique, j'ai l'impression que la prise de conscience du fait que cet écrivain avait du génie n'est jamais venue. Aurait-elle été la compagne de Jean-Paul Sartre que son destin aurait pu être celui de Simone de Beauvoir.

Mais pour en revenir à ce roman, la Montagne secrète, même si parfois perce un peu de naïveté, du moins au regard froid des idées de maintenant, il faut reconnaître la maîtrise de l’auteur, son style magnifique qui culmine dans l'art de dire énormément de choses avec peu de mot, sans pour autant tomber dans un minimalisme de forme. Cette maîtrise, elle le pousse ici à un point tel qu'il nous est possible de sentir et de voir presque l’œuvre de ce peintre dont la vie lui a servi de modèle pour ce faire, soit la vie et l’œuvre du peintre René Richard. Nous avons l'impression d'assister à travers le récit de ses œuvres à une exposition d'un peintre du groupe des sept. En résumé, c'est un livre rare qui nous donne envie de lire ou de relire l’œuvre de Gabrielle Roy.


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24 novembre 2008, 11:37
L'état du monde 2009

Pour se faire une compréhension des idées directrices et des faits majeurs qui marquent le paysage de notre monde de maintenant, ce petit livre intitulé l'état du monde est un incontournable.  Nous permettant d'avoir accès à des analyses qui vont bien au-delà des analyses des articles de journeaux, même quand ces derniers se piquent de nous présenter les faits avec plus de profondeur ou de nous donner un apercu plus percutant des situations, ces résumés, car tels sont bien ces articles rammassés dans ce recueil, nous font pénétrer au coeur des enjeux politiques, sociaux et culturels de notre époque, peu importe où ils se situent sur la planète.  C'est ainsi par exemple qu'ils nous permettent de mieux comprendre les tenants de la crise financière et économique qui nous assaille présentement ou encore, les liens subtils des politiques étrangères des états, sans parler des enjeux reliés à l'environnement ou à la santé.  Les auteurs des résumés thématiques sont des experts de ces questions et un certain nombre d'entre eux appartiennent à des universités québécoises. 

Cette richesse de contenu, qui leur vient de leur caractère éminemment synthétique, oblige par contre le lecteur à un effort soutenu de compréhension, d'autant plus qu'il sera plus ou moins familier du sujet traité.  Mais le jeu en vaut la chandelle et peut servir d'amorce pour une réflexion plus approfondie par la suite, ne serait-ce que par la consultation des références indiquées par les auteurs pour cela. 


11 novembre 2008, 9:35
Tragédie à l'antique

Il est plutôt rare que l'on puisse dire d'un roman qu'il est un drame, voire même une tragédie à l'antique. Pourtant, tel est bien le cas de ce roman de Marcello Fois. Si son Ulysse sarde qui regagne son île après avoir affronté plusieurs tempêtes n'est pas celui d'Homère, ni celui de James Joyce dans perdu dans les dédales de la vie moderne, il nous les rappelle pourtant par la présence obsédante du fatum, de la fatalité quasi antique qui s'attache à ses pas. Son destin, il fut scellé dès sa tendre enfance pour un peu d'eau qu'on lui refusa à lui et à son père, épuisés par une longue marche sur les sentiers du retour les menant à leur foyer, lorsque son honneur et celui des siens fut bafoué et que toute sa vie fut dédiée alors à le venger.

Par ailleurs, ce roman nous fait comprendre en profondeur ce qu'est la culture sarde et par ricochet, toute la culture profonde de ce bassin méditerranéen où, malgré que des cultures diverses aient vu le jour et se soient affirmées comme telles par la suite, il demeure un même fonds qui les rassemble. Ce commun dénominateur, il se montre sous les traits de la croyance en une fatalité de base pour tous les individus, de l'indivision de la vie et de la mort qui se manifeste par des rites qui les font se perpétuer et se recommencer éternellement. Les pleureuses pour le deuil des morts, dont les gestes demeurent si étrangers à ceux qui ne participent pas de cette culture, nous deviennent alors plus transparents.

Enfin, c'est toute la culture et l'histoire italienne qui nous devient plus familières avec ce roman parce qu'il parle de ces guerres oubliées, celle de Libye ou celle des tentatives pour agrandir le territoire italien, où l'Italie tenta de se forger une identité. Le fascisme italien greffé sur ces tentatives guerrières, prend aussi une autre dimension qui échappe à l'analyse qui les oublie.

Déjà si riche d'un tel contenu, ce roman impressionne aussi par son style. Malgré une grande sobriété, il est tout sauf minimaliste tant il nous plonge dans un univers dont l'épaisseur de vie est faite de toute la terre de cette île et de tout le sang de ceux qui l'habitent. Enfin, comme si cela n'était pas suffisant, il parle tout particulièrement à un lecteur québécois qui lui aussi vit en quelque sorte sur une île au milieu de cette mer anglo saxonne.


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9 novembre 2008, 9:02
Les paroles étouffées

Avec ce film profond et senti, le réalisateur du Déserteur situe bien loin des clichés habituels entretenus par les pouvoirs officiels et leurs zélateurs l'image du déserteur. Malgré que ce film ait pu mieux réussir encore, s'il avait eu plus de moyens pour son tournage, la démonstration de l'antithèse de la parole humaine étouffée par le silence des forces sociales qui la broie, dans la veine des films d'un réalisateur que Simon Lavoie dit estimer, soit Bresson, il réussit quand même à nous la faire sentir par le climat pesant et plein de menaces qui plane sur les personnages. La parole étouffée, c'est celle de ce père de ce fils déserteur, incapable d'assurer décemment sa survie et celle de sa femme parce que vieux et malade ainsi que confiné sur un lopin de terre qui ne peut lui rapporter que souffrances et misère, mais que les pouvoirs incarnés par l'armé et la police prive de la force de travail de son seul fils, celle qui leur permet d'échapper à peine à cette misère. Le silence des forces silencieuses de la répression, c'est celui qui s'exprime par la violence, la force brutale et le bruit des armes qui broient ceux qu'on empêche d'exprimer ne serait que leur seul besoin de vivre décemment.

Par ailleurs, ce film n'est pas que social au sens strict du terme. Il est aussi politique dans la mesure où il plonge dans une histoire bien réelle du Québec, celle qui s'est nouée autour des querelles ayant entouré la conscription, avec ses mensonges, ses non-dits et ses affirmations brutales. Les images de la fin nous rappellent en effet que ce déserteur, qu'on nous montre en uniforme militaire et toujours vivant après qu'il soit pourtant bel et bien mort en habit civil sous les balles de la police, a mené un combat loin des tranchées de la guerre officielle pour le faire sur le front de la justice, celle de la considération que les autorités auraient du manifester à l'endroit de ses parents nécessiteux.

Par la qualité de ce message, ce film mérite donc bien mieux qu'une quelconque reconnaissance pour souligner l'utilisation de procédés formels d'écriture cinématographique, même s'il n'en est pas dépourvu et qu'il serait encore classique.


4 novembre 2008, 10:18
De la Corporation au Corporatisme

Je n'ai pas encore lu ce dernier livre de Jean-Luc Gréau, mais je l'ai fait cependant de celui qui l'a précédé, soit l'Avenir du capitalisme. Partant, il est possible de comprendre que ses diagnostics concernant l'économie mondiale sont percutants et fort à propos, mais que les remèdes qu'il propose appartiennent à une époque révolue. En effet, s'il arrive à bien nous démontrer les méfaits auxquels une économie débridée de libre échange sous la houlette de la plus puissante économie du monde nous a conduits, soit l'endettement effréné des ménages pris dans la spirale d'une consommation entretenue par une réclame publicitaire tour azimuts ou celle des peuples cherchant désespérément à initier chez eux un développement économique viable, il ne nous convint nullement de la pertinence des solutions qu'il propose pour y remédier.

Incriminant le seul secteur financier pour l'existence des crises cycliques du capitalisme, il en vient à proposer l'abolition de la bourse des valeurs et son remplacement par la mise en tutelle de l'avoir des actionnaires dans l'entreprise par des mécanismes qu'il ne clarifie pas mais qui le rendrait captif de celles-ci. Par ailleurs, il fustige le rôle qu'il qualifie de prédateur pour les entreprises, des actifs des fonds de retraite et des fonds communs de placement, ce qui serait corrigé selon lui en abolissant la bourse. Il est impossible de ne pas discerner dans les propos qu'il tient à cette occasion, de ne pas discerner l'embryon d'un corporatisme nouveau genre et qui rappelle celui qui tenta de s'imposer à la faveur des dictatures de droite d'avant la dernière grande guerre. Ses propos ont aussi un relent de xénophobie contre ce qu'il identifie comme étant par nature anglo-saxon. C'est une chose de reconnaître le rôle privilégié que possède un État du fait que sa monnaie sert de devise internationale, mais cela en est une autre de s'en prendre à l'ensemble de ces citoyens parce qu'ils profitent, du moins une bonne partie d'entre eux, de cette richesse.

En somme, il est facile de comprendre que pour lui, l’essentiel consiste à proposer des pistes de solutions qui profiteraient aux autres entrepreneurs que les Anglo-saxons et même s'il ne le dit pas, d'abord aux entrepreneurs capitalistes français. Il est aussi permis de comprendre par ses propos de l'auteur que l'actuel président français se nourrit largement aux idées exprimées par cet auteur quand il se promène sur toutes les tribunes du monde pour propager l'idée d'une réforme en profondeur du capitalisme, situation cocasse quand le président Sarkosy étant placé sur une estrade aux côtés de Georges Bush, ce dernier ne peut refréner un sourire ironique en voyant quelqu'un proposer des politiques encore plus à droite que celles qu'il propose lui-même au nom du libre échange mondial.


29 octobre 2008, 9:37
Absurdistan, roman de Gary Shteyngart

L'univers de ce roman, qui n'est d'ailleurs pas sans nous rappeler notre propre monde de maintenant, est une allégorie percutante de ses forces et de ses faiblesses. Disons qu'il a toute l'ironie d'un film de Woody Allen, ou d'un roman de Henry Miller dirait son auteur, mais avec une réflexion politique et sociale autrement plus profonde. Produit d'un dissident du monde soviétique ayant émigré aux États-Unis, mais qui s'étant rendu compte que le paradis qu'il avait imaginé pour fuir son pays d'origine n'existait pas, ce livre est une critique sévère du monde issu de sa division en blocs antagonistes et de la mondialisation capitaliste qui a suivi l’affaissement de cet antagonisme.

Terriblement lucide, l'auteur décortique les liens qui tissent les rapports des États et ceux de leurs citoyens avec une cruauté qui ne le cède qu'à l’ironie la plus débridée. La terrible fumisterie ayant mené aux guerres régionales autour de la conquête du ravitaillement en pétrole est au cœur de cette intrigue. Même avec des noms fictifs à peine déformés de leur véritable appellation, les individus et les états dont il est question nous sont parfaitement reconnaissables. Pour ceux qui veulent lire une critique de notre monde sans s'ennuyer un seul instant, ce livre est pour eux.

Cela dit, tout comme pour les romans de Henry Miller, ce livre n'est pas de la littérature qui innove sur le plan de la forme et qui ne transcende pas son sujet. Les choses sont montrées et dites crûment, mais avec des trouvailles qui nous laissent quand même béats.


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26 octobre 2008, 9:12
Mozart, côté lumière et côté sombre

Rares sont les occasions, même mesurées à l'échelle d'une vie entière, où il soit donné de pouvoir entendre l'intégrale des compositions d'un auteur autour d'un instrument ou d'un genre donné. L'occasion nous en a pourtant été donnée avec l'intégrale des quintettes pour cordes de Mozart avec ce brillant quatuor Alcan et son soliste invité, Steven Dann. Cette présentation nous a permis de constater toute l'évolution de la musique du compositeur à partir de ses créations de prime jeunesse alors qu'il n'avait que dix-sept ans jusqu'à celles précédant de peu sa mort alors qu'il était en pleine possession de ses moyens. Nous avons pu constater que ses compostions ont d'abord présenté une structure dans laquelle l'un des instruments, en l’occurrence le violon, domine les autres instruments de l'ensemble pour ensuite évoluer vers une composition où les instruments dialoguent. Sans doute faut-il y voir l'influence de l'esprit du temps qui souffle même sur cet îlot de conservatisme qu'était l'Autriche de cette époque et qui l'est demeuré tel fort longtemps pour ne pas dire encore maintenant. C'est ainsi qu'il fut aussi possible en l’occurrence de découvrir les deux faces de l'inspiration de Mozart, l'une plus lumineuse et comme portée par le siècle des lumières et l'autre plus sombre et regardant déjà vers le siècle du romantisme.

Quant aux interprètes, ils furent remarquables d'inspiration et de talents. Les interprétations de Laura Andraiani notamment et de Steven Dann furent transcendantes, mais sans jeter ombrage à tout cet ensemble de talent. Il faut dire que les qualités acoustiques exceptionnelles de cette salle de concert qu’est la salle Raoul Jobin du Palais Montcalm ont rehaussé encore plus notre plaisir de les entendre.


19 octobre 2008, 10:33
Bon diagnostic, mauvais remèdes

La lecture de ce livre nous laisse un peu pantois. Même si la publication d'un autre livre, celui du Frère Untel, sur le sujet de la qualité de la langue parlée et écrite au Québec nous avait jadis fait réfléchir, nous l'avions fait avec le sourire tant les exemples donnés pour le prouver prêtaient à la caricature et laissaient quand même vivre l'âme des locuteurs qualifiés de joualisants. Nous nous sentions quand même entre nous et libres de porter la bride qu'ils nous plairaient de porter et même, de nous laisser la bride sur le cou si cela nous chantait de le faire ainsi. Avec ce livre de Patrick Moreau, il en va tout autrement. Nous nous sentons confrontés à des normes linguistiques inatteignables en pratique et enfermés dans l'image de la langue qu'il nous tend comme un miroir, celle du patois.

Puis, passé ce premier constat, nous comprenons que son analyse pour prompte qu'elle soit à poser un diagnostic, fait bien peu de cas des causes et qu'elle est à courte vue en ce qui a trait aux remèdes. En effet, l'auteur demeure enfermé dans un modèle pédagogique dépassé qui fait du maître un personnage infaillible, omniscient et possédant une autorité tutélaire qui le met au-dessus de ceux à qui il aura la bonté de transmettre ce qu'il croit être la culture et l'humanisme. Il s'attaque à ce qu'il nomme le socioconstructivisme pédagogique qu'il identifie à une idéologie illusoire qui a le tort de croire que c'est le sujet qui apprend et non le maître qui le bourre de connaissances. Cette revendication de sa part va bien au-delà de sa contestation de la dernière réforme en éducation au Québec. Elle serait selon lui consubstantielle à la création du Ministère de l'Éducation qui abandonna au départ les modèles surannés de l'enseignement magistral tel qu'un système privé d'éducation l'avait jusque là pratiqué. Cet âge d'or de l'éducation à ses yeux, qui avait pourtant fabriqué des générations de cuistres incultes ânonnant quelques mots de latin pour masquer son vide, il n'en parle pas. Pourtant, cette époque, celle des collèges classiques, fut le sommet de l'enseignement magistral au Québec.

En fait, il passe sur les causes qui ont amené à ce constat sur la langue écrite et parlée, soit les méfaits de la conquête ayant décapité une société qui demeura longtemps rurale et enfermée dans une langue qui lui venait d'ailleurs puis dans les ghettos urbains des villes dominées par l'anglais. Il passe vite aussi sur les racines sociologiques des élèves et des étudiants qui accentuent leurs différences de base au regard des canons de la langue déclarée correcte par ceux qui la dominent. Mais c'est lorsqu'il parle de remèdes qu'il perd toute crédibilité. À l'en croire, il suffirait de refuser le diplôme à ceux qui se montreraient indignes de l'obtenir selon des critères que ses pareils imposeraient pour que tout soit dit.

Mais si le remède au fait que le nivellement de l'enseignement produisait des effets pervers ne venait pas du renforcement du magister du maître, mais d'un enseignement programmé sur ordinateur auquel chacun, à son rythme et selon ses capacités, progressait sous l’œil attentif d'un maître animateur qui lui aussi avait besoin de cet instrument du simple fait qu'il n'est pas omniscient, la perspective serait complètement retournée. Les élèves plus faibles n'entraveraient pas la progression des élèves plus forts et les maîtres incompétents ne pourraient pas nuire à leurs meilleurs élèves. Quant à notre magister, il pourrait toujours essayer de se faire valoir autrement.


17 octobre 2008, 9:12
Les chemins de la liberté

André Sauvé n'est pas un humoriste tout à fait comme les autres. Son spectacle d'hier nous en a convaincu. Ce n'est pas qu'il soit impossible de le situer puisqu'il est possible que son humour réside quelque part entre celui d'Yvon Deschamps et celui de Raymond Devos. Ce qui est sûr pare contre, c'est qu'il appartient à la famille des vrais humoristes, ceux qui savent au fond que le vrai bonheur se cache et qu'il ne se laisse entrevoir que l'espace d'un rire. À l'instar de ces derniers, il sait intuitivement que c'est le grand malheur des hommes qui est la source de leur inspiration. Cette démonstration de son art nous a été particulièrement offerte avec son monologue parodiant un poème d'Émile Nelligan tel que vu par des gens à qui échapperaient toute la transcendance de ce poème, sans parler de son interprétation du monologue d'Yvon Deschamps, le Bonheur.

Mais alors que Yvon Deschamps poursuit un rêve de liberté qui libérerait les hommes de leur aliénation dans le monde concret du travail, des institutions, de la société, André Sauvé voit leur liberté un peu autrement, plutôt par rapport aux dimensions transcendantales de l'être, la poésie, la croyance, lui dirait sans doute la folie. Son personnage nous invite constamment à dépasser les limites qui nous enferment, à scier les barreaux des prisons qui nous enferment. Telle est pour lui l'aliénation à laquelle son humour s'attaque.

Il y a donc chez cet humoriste un fonds peu banal de création et d’œuvres à venir. Pour y parvenir, il lui faudra sans doute trouver des personnages exploitant d'autres dimensions moins abstraites. Il a déjà commencé à le faire avec son personnage qui est victime des essais cliniques des grandes compagnies pharmaceutiques. L'enfermement des drogues médicales pourrait le mener à parler d'autres types de prisons, et en pensant à Foucault, pourquoi pas celle de l'hôpital, dans son aile psychiatrique en tout cas. Celle des carcans qui emprisonnent les mots, il la dénonce déjà brièvement. Il ne lui manquerait plus qu'à s'attaquer à l'école avec un tour d'horizon libertaire à la Foucault pour que le spectacle soit complet, complètent fou.

Bref, André Sauvé sait vraiment nous faire rire, même aux larmes.


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5 octobre 2008, 5:27
De l'immaturité à la maturité politique

Le mérite de l'auteur de cet essai est de délaisser les stéréotypes commodes pour décrire la jeunesse et les moins jeunes de cette époque des années soixante pour nous obliger à réfléchir sur ce que furent les faits marquants qui la dominèrent. Le premier cliché qui tombe sous sa plume est celui d'une jeunesse toute engagée derrière des meneurs et qui l'aurait suivi aveuglément. Bien au contraire, l'analyse des faits nous oblige de constater que souvent une poignée de meneurs furent vite distancés par la multitude qui ne se reconnaissait plus dans les objectifs qu'ils lui proposaient. Mais ce fossé qui s'établit bientôt entre les meneurs et la masse des représentés, l'auteur ne l'attribue pas au seul conservatisme des étudiants de cette époque qui préféraient préparer leur avenir professionnel plutôt que de s'en remettre aux objectifs d'un engagement dont ils ne voyaient pas très bien où cela pouvait les mener.

Même si dans l'ensemble, contrairement aux idées reçues, la majorité silencieuse était plus conservatrice, plus calculatrice que la jeunesse de maintenant, ce seul constat n'explique pas à lui seul l'écart qui se creusa entre les représentants officiels des étudiants et leurs troupes, ce qui amena les représentants à saborder les organes officiels des syndicats étudiants. Il faut aussi regarder comme cause de cette désaffection des étudiants envers leurs leaders du côté des idéologies spontanéistes et anarchisantes des leaders étudiants de cette époque. Pour ceux-ci, il suffisait de mener des actions subversives pour que les masses embarquent spontanément dans le mouvement, ce qui fut largement démenti par les faits.

Ce livre est donc un bel outil pour mieux comprendre ce qui fut toute une époque.


26 septembre 2008, 1:23
La mort d'Olga Maria

Possédant à fond l'art de dire les profondeurs de l'âme d'une société en empruntant la voie du long monologue, Horacio Castellanos Moya réussit cet exercice à merveille avec ce roman, celui intitulé La Mort d'Olga Maria. Transcendant l'art du polar insipide et sans fondements, l'auteur en fait un politico-polar qui ennoblit ce genre littéraire en obligeant le lecteur à poursuivre une réflexion sur la société en même temps qu'il tente de pister les intervenants. À partir d'un simple monologue, il arrive à nous faire découvrir les puissants qui tirent les ficelles du pouvoir tout en nous faisant voir tout l'aveuglement de ceux qui profitent de ses avantages tout en ne voulant pas voir les crimes, économiques ou autres, dont se rendent coupables ceux qui l'exercent en première ligne. Ce tour de force, c'est le monologue sans réplique d'un seul personnage qui le montre en même temps qu'il nous révèle la quasi-schizophrénie de celui-ci, celui de Laura, l'amie d'Olga Maria qui a été assassinée parce qu'elle en savait trop sur les ramifications du pouvoir en place. Ce double aspect du personnage, sa lucidité en même temps que son aveuglement, c'est le dernier chapitre qui se passe dans une clinique psychiatrique qui le révèle. Laura sait que le meurtre d'Olga Maria a été commis pour l'empêcher de révéler un scandale financier qui met en cause un des principaux banquiers du pays, mais elle se refuse à croire que les assassins ont beaucoup à voir avec les intérêts de son propre père, grand propriétaire terrien, aux ordres duquel des brigades commettent des meurtres commandés.

Nous sommes donc bien loin du simple polar sans conséquences et bien plus près d'une réflexion qui déborde les cadres d'une société que l'on voudrait confiner dans un quelconque tiers-monde puisque des scandales financiers sur lesquels des polices enquêtent appartiennent aussi à un monde qui nous est beaucoup plus familier...


17 septembre 2008, 10:10
Du grand théâtre !

Il y a tant à dire de toutes les dimensions de cette pièce qu'il peut paraître touffu de les aborder en quelques courts paragraphes. Retenons d'abord l'essentiel, la substantifique moelle, soit le propos de l'auteur et créateur du texte qui fait l'objet de la répétition avec Louis Jouvet et dans lequel Jean-Baptiste Poquelin est plus près de Racine que de Molières. Cela, Jouvet le souligne à Elvire. Pourtant, Jouvet qui en a l'intuition profonde est incapable de la transmettre à son élève, laquelle ne partage d'ailleurs aucunement le bagage culturel hérité par le maître, lui un produit d'un milieu catholique bigot et elle, juive. D'ailleurs, lui-même Jouvet est obnubilé par sa propre intuition et bien incapable d'y voir clair, se refusant à toute assistance de l'intelligence pour exprimer ce qu'il appelle des sentiments. Cette intuition pourtant, celle qui est responsable de ce texte à partir des notes de cours de Louis Jouvet, l'a eu et a pu en exprimer la quintessence. Le Dieu qui obnubile Jouvet et que ne comprend pas son Elvire, c'est sans doute le Dieu caché de la sociologie du roman, celui que Lucien Golmann a révélé à propos de Racine, soit celui d'une vision du monde émergente correspondant à un autre stade du déroulement de l'Histoire et portée par une nouvelle classe sociale. Dans le cas de Molières, c'est la prise de conscience transcendante que la bourgeoisie qu'il a tant raillée dans ses pièces en la montrant ridicule aux yeux de ses aristocratiques protecteurs est portée en avant, même enfermée qu'elle est à Port-Royal. Dans le cas de Jouvet, c'est la prise de conscience transcendante que cette bourgeoisie triomphante ploie quand même sous le joug réactionnaire que lui imposent les derniers relents de l'aristocratisme qui a emprunté la voie du nazisme pour un dernier tour de piste historique.

Plus concrètement, le texte et la mise en scène font ressortir avec force ces ambiguïtés déguisées. Il y a la répétition de la pièce de Molières dans l'intimité du théâtre de Jouvet d'une part et le théâtre de guerre à l'extérieur d'une part. Tandis que l'un impose sa vision et ses sentiments à son élève d'une part, Hitler et ses pareils font de même avec leurs discours de propagande d'autre part. Les uns et les autres répudient tout acte de compréhension et d'intelligence. Les uns et les autres imposent la voix du maître. Rarement pièce de théâtre n'aura-t-elle été aussi finement critique.

Pourtant ce texte si lourd d'implications a été magistralement porté par les comédiens de la distribution. Michel Nadeau est remarquable. Il arrive à créer un théâtre dans le théâtre et à nous y faire croire. Il incarne donc le rêve d'une foule d'auteurs modernes qui s'y évertuent. Marianne Marceau nous montre toute la subtilité des sentiments qu'elle est capable d'exprimer. Quant aux deux personnages de soutien qui auraient pu paraître bien effacés devant une telle démonstration de présence sur scène, ils ne le sont nullement en jouant les silences de bien belle manière. Il faut sans doute aussi reconnaître le grand talent de la metteure en scène, Lorraine Côté qui a su faire revivre pleinement ce spectacle qui doit tant aux uns et aux autres. Décidément, le théâtre Niveau Parking montre de nouveau toute la place méritée qu'il occupe au théâtre.


10 septembre 2008, 7:55
Ni blanc, ni noir

Ces chroniques de la vie ordinaire d'Éric Meyer seraient fastidieuses si elles ne dessinaient pas en même temps le profil que la culture chinoise, héritée d'une longue tradition, imprime à tous les aspects de la vie en société de ce peuple. Résultant à la fois d'un pouvoir centralisateur fort qui s'est imposé aux particularismes provinciaux et claniques, il y a déjà fort longtemps, et de la permanence malgré tout d'un esprit communautaire profondément enraciné dans l'esprit villageois ayant perduré malgré l'éclatement des structures féodales, cette culture déroute l'esprit cartésien habitué aux transitions historiques plus marquées et plus nettes. C'est de ce syncrétisme de la culture chinoise dont nous entretiennent les chroniques de ce livre sur un ton parfois amusant, parfois un tantinet bêcheur. Se campant trop souvent dans l'attitude moralisatrice de celui qui rejette les dérives qu'il constate par rapports aux idéaux officiels et qui pose en même temps ses propres principes individualistes comme étalons de ce qui devrait être la règle à suivre, les portraits que l'auteur nous brosse prennent des airs de satires et même, de caricatures.

Ce n'est donc pas avec ce livre que nous comprendrons ce qui déchire maintenant la culture chinoise qui nous en montre les contradictions mais qui ne dit rien de ce qui les a provoquées à partir du virage politique majeur effectué, avec la collaboration empressée des disciples de Milton Friedmann et de l'école des économistes de Chicago, par les dirigeants chinois qui se sont empressés d'appliquer leurs principes ultralibéraux. Une vision diamétralement opposée de la société a donc succédé à une autre, mais sous le masque, comme dans un numéro typique de l'Opéra de Pékin...


6 septembre 2008, 5:21
À côté de cela, Michael Moore c'est la bibliothèque rose !

Contrairement à ceux qui prétendent que ce livre ne nous apprend rien, cet essai de Naomi Klein dissipe les brumes autour desquelles les artisans de la liberté sans freins des marchés boursiers, ceux qui gravitent autour des idées sommaires et simplistes proclamées par Milton Friedmann, enrobées qu'elles sont de formules mathématiques pour faire plus sérieux et qui se réduisent en fin ce compte à appliquer des méthodes de contrainte, quand ce n'est pas de contorsion lugubre comme lorsqu'elles se couplent à des régimes dictatoriaux par ailleurs sanguinaires comme le fut celui de Pinochet, se retranchent afin de mettre en œuvre leurs visions qui se résument à privatiser, déréglementer et amoindrir l'État jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'une coquille vide.

Allant encore plus loin dans l'analyse et l'explicitation que ce à quoi aboutissent les investigations d'un Michael Moore pour qui des complots sont à la base de cette dérive des économies encore bien pire que celle des continents avec leurs chocs telluriques, l'analyse de Naomi Klein nous force à nous interroger sur la nature même du principe directeur qui guide les marchés et qui contrairement à ce qu'y postulait Adam Smith qui y voyait l’œuvre d'un Dieu caché, nous y révèle plutôt l’œuvre destructrice d'un Satan. En effet, les désastres, les cataclysmes, les guerres deviennent autant d’occasions d'affaires qui, si elles ne sont pas ouvertement supportées, ne sont pas moins encouragées en sous-main par ces nouveaux évangélistes de la bonne nouvelle initiée par le gourou Milton Friedmann.

Ce livre est donc à lire pour quiconque désire se faire une idée de la direction dans laquelle notre monde est maintenant plongé, soit celle d'une dichotomie entre des nantis d'une part, capables de se procurer à coup d'argent la bonne santé dans des hôpitaux privés, la bonne éducation dans des écoles privées, l'eau potable privatisée, la sécurité par une police à sa mesure et tout aussi privée, bref une vie dans des zones vertes tandis que d'autre part le gros de la population vivra dans des zones rouges, c'est-à-dire privée de tous les services essentiels de qualité et dignes de ce nom.


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