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Marc Audet
13 mars 2008, 8:41

La mer des Sargasses

Ce sera sans doute le penchant de l'auteur pour les paradoxes, les contradictions, voire même les oxymorons.., qui aura fait que ce recueil de nouvelles porte un tel titre, car nul espoir béat n'arrive à surnager sur la surface de cette mer de la vie telle qu'il nous la présente dans ces nouvelles. Est-ce dire pour autant qu'il sombre dans le désespoir profond, le nihilisme sans retour ? Pas davantage à mon sens. Il appartient plutôt à la race de ceux qui sont capables de plonger dans les profondeurs, même en apnée, et de revenir à la surface avec leur trésor, fut-elle une simple éponge. Lettré doublé d'un esprit scientifique, Sylvain Trudel s’inscrit dans la ligne des questionnements ouverte par des esprits libres, ceux devant qui tous les tabous, les vérités chancelantes, les façades s'écroulent.

Ainsi, le divorce du matérialisme et des forces de l'esprit, c'est davantage en disciple de ceux qui ont sondé le divorce du hasard et de la nécessité qu'il le voit, même si ses atavismes culturels le lui font exprimer sous une forme plus conforme à cette tradition. Le zéro n'est pas une invention simplement mathématique et arabe nous dit-il, mais le nombre du Dieu Hasard. C'est dans la dernière nouvelle, celle du Vaisseau négrier, qu'il se fait le plus philosophe et que le narrateur nous donne à choisir entre Leibniz d'une part et Schopenhauer d'autre part, ce qui nous replonge dans les paradoxes du conservatisme le plus profond, celui des traditionalistes avec Leibniz et celui des ultra-droitiers nietzschéens avec Schopenhauer.

Mais Sylvain Trudel est d'abord et avant tout un écrivain et pas n’importe lequel. Il prolonge Réjean Ducharme, mais en s'emparant du monde à bras le corps, en le déconstruisant avec la force des mots qui le mitraille pour en extraire la substantifique moelle, quitte à le faire couler au fond, plutôt que de le laisser flotter à la dérive comme Ducharme. Les mots sont choisis, variés, affûtés comme des scalpels pour procéder à la vivisection du monde, avec ses clairs-obscurs comme dans une leçon d'anatomie de Rembrandt. Ceux qui lui ont reconnu une stature internationale par les prix qu'ils lui ont décernés ne se sont pas trompés.

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