Ne serait-ce que par la place qu'il occupe encore, même si c'est la portion congrue, au cœur de nos sociétés modernes, le don nous amène à réfléchir à ce que nous sommes, aux mécanismes qui forgent notre identité personnelle et sociale. Pour y voir plus clair, il faut dépasser une analyse superficielle qui situerait le don dans un espace moral dont celui-ci serait le gardien et le révélateur, nous permettant de situer tout un chacun : les généreux d'un côté, les mesquins de l'autre. La justice sociale ne serait plus alors qu'une simple question de moralité, à charge pour des missionnaires de convertir les récalcitrants. Le côté pervers de cette approche moralisante réside dans le fait qu'elle permet à des nantis de s'approprier la définition de ce qu'est la justice, soit une affaire de générosité privée, quitte à ce que des allégements d'impôts ou de taxes leur soient octroyés pour leurs bons et loyaux services consacrés à la défense des statu quo. Le conservatisme le plus crasse croit trouver là de quoi se justifier aux yeux de tous et à ses propres yeux.
Pourtant, il y a pas que des mercenaires pour se mettre à la remorque des idées définies comme étant a priori généreuses. Surgissant des profondeurs de la conscience de chacun émerge aussi des visions qui nous viennent de fort loin. Circulant autour d'un noyau d'animisme qui surnage en nous depuis le début de l'humanité malgré les progrès d'une obscure Raison qui tente de nous en dissuader, les réminiscences des antiques potlachs dont les dons définirent les premiers paramètres des échanges entre les humains des primitives communautés, se font jour dans nos consciences à l'occasion des occasions de donner. Bien malgré nous, nous sommes plongés alors dans des liens de subordination-domination qui n'ont rien à voir non plus avec une quelconque justice.
Il est donc bien mince le chemin qui nous mène à la substantifique moelle de ce concept du don tel qu'il se veut être, soit dégagé de toute entrave. Il rejoint par la bande cet autre concept, généreux lui aussi à sa base, qui voudrait qu'il soit donné à chacun selon ses besoins et qu'il ne soit exigé de lui que selon ses moyens. Pour certains, il ne saurait, pour qu'il existe vraiment ce concept, être entravé par aucun intermédiaire, surtout s'il a des apparences étatiques. Le saut dans l'Histoire éternelle de l'Humanité devrait passer par-dessus tous les obstacles. Malheureusement pour nous, la possibilité de tels sauts n'est pas démontrée compte tenu d'un obstacle de taille qu’est la distribution des citoyens selon des lignes de clivages qui n'ont rien à voir avec la générosité ou la mesquinerie. La contrainte demeure donc encore nécessaire. Mais il n'est pas prouvé non plus que la contrainte parvienne à faire en sorte que toute la justice souhaitée soit possible...