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Voix publique
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January 2008 - Messages
31 janvier 2008, 2:27
Juste pour rire... de nous.

Il y a de ces politiciens qui, avouons-le, ont tout un sens de l’humour ! Prenez, par exemple, Michael Fortier, le ministre fédéral des Travaux publics. 

 

Cette semaine, il s’en prenait à Maka Kotto, député bloquiste faisant le saut au PQ dans le comté de Bourget. Parce que M. Kotto demeurera député fédéral tant que Jean Charest n’aura pas déclenché une élection partielle dans Bourget, M. Fortier se plaignait dans le Journal de Montréal d’un «problème d’éthique» et d’un «net déficit démocratique».

 

Je laisserai à Maka Kotto ses choix. Mais d’entendre ces mots sortir de la bouche de Michael Fortier, c’est fort en bibitte. C’est que M. Fortier vit lui-même son propre «déficit démocratique». Patron du très puissant ministère des Travaux publics, M. Fortier n’est toujours pas élu. Ce qui n'est pas un détail. M. Kotto, au moins, l’est

 

Depuis que Stephen Harper l’a nommé sénateur afin qu'il puisse joindre son conseil des ministres après l’élection de janvier 2006, Michael Fortier a systématiquement refusé de se faire élire dans une quelconque élection partielle. Résultat : celui qui trône à la tête du ministère responsable pour l’approbation de la plupart des contrats gouvernementaux n’a toujours pas reçu le sceau d’approbation des électeurs.

 

Et cela fait deux longues années que ça dure. C’est, me semble-t-il, ce qui s’appelle un véritable déficit démocratique…

 


30 janvier 2008, 4:18
Je triche, donc je suis
Mardi, 29 janvier 2008. Quelques titres tirés des journaux du matin. "Lacroix: 12 ans de prison", "Génial fraudeur", "Congédiement à Ahuntsic-Cartierville: manque d'éthique et de loyauté", "Harper nie avoir menti", "Fraude de 14 millions". Les temps sont durs pour les gens honnêtes!

Je vous épargnerai le cliché cynique voulant que la cupidité, la tricherie et le mensonge fassent partie de la nature humaine. Et, donc, de la politique et du monde des affaires, deux univers étroitement liés, que tous leurs acteurs sont des voleurs et des menteurs, etc.

Dans cette trinité "cupidité-tricherie-mensonge", ce qui m'a par contre le plus frappée ce 29 janvier, ce sont ces anciens chefs de cabinet clouant au pilori Norman Spector pour son présumé manque d'éthique. Spector, c'est cet ancien chef de cabinet de Brian Mulroney devant témoigner sous peu au comité d'éthique du Parlement fédéral. Il doit expliquer, selon ses mots, "la source de grandes quantités d'argent comptant rapportées au 24, promenade Sussex, alors que M. Mulroney était premier ministre du Canada". Cette bombe à retardement est le plus récent chapitre de la saga Mulroney-Schreiber où, après l'avoir longtemps nié, M. Mulroney a admis avoir pris une première enveloppe de 75 000 $ en coupures de 1000 $ du lobbyiste Karlheinz Schreiber et étant encore député.

Interrogés par Le Devoir, d'anciens chefs de cabinet ont tiré sur le messager avant même d'entendre le message qu'il livrera à Ottawa. Mario Bertrand, ancien chef de cabinet de Robert Bourassa, baptisait d'avance le témoignage de Spector de "nauséeux et peu crédible". Martine Tremblay, ancienne chef de cabinet de René Lévesque, condamnait son manque d'"obsession de la loyauté". Jean-Claude Rivest, ancien conseiller de M. Bourassa, parlait de l'"immense privilège" de travailler pour un premier ministre et du devoir "absolu" de réserve l'accompagnant.

La manière charitable de voir leurs sorties est de leur prêter un tel sens personnel de l'éthique que toute brèche ne peut que les scandaliser. Mais la manière plus analytique est de prendre aussi en compte une variable importante de l'équation: la proximité de leurs anciens patrons avec M. Mulroney. On sait qu'au fil de sa carrière, en droit, en affaires et en politique, M. Mulroney s'est construit un impressionnant réseau de contacts et d'alliés, au Canada et à l'étranger. Le clan Mulroney, comme on l'appelle, pèse lourd.

LE "DEVOIR DE RESERVE" A GEOMETRIE VARIABLE

À Ottawa, il avait triomphé de l'affaire Airbus, et jusqu'à l'affaire Schreiber, son influence était forte au Parti conservateur et au bureau de Harper. Au Québec, il est puissant dans le monde des affaires. Ses alliances avec les Bourassa, Lévesque et Charest (même si, dans ce cas, Mulroney n'est plus au pouvoir) ont eu un impact majeur sur certains de leurs choix politiques et économiques. Du beau risque au lac Meech en passant par le libre-échange, aucun premier ministre d'ici n'a pu résister à ses charmes.

Il est donc peu surprenant que des proches collaborateurs d'anciens premiers ministres québécois qui furent là aux moments charnières de ces alliances s'inquiètent des conséquences possibles s'il s'avérait que des choses illégales se soient produites lorsqu'il était PM.

Mais pour ce qui est du devoir de réserve, s'il est vrai que tout ancien collaborateur de premier ministre y est tenu, peut-on s'entêter à l'observer si une situation concerne le bien commun ou constitue un geste illégal ou criminel? Je crois que non. Et si cela devait être le cas ici, le seul reproche qu'on fera à Spector sera de ne pas l'avoir dénoncé plus tôt !

En fait, le devoir de réserve est plutôt à géométrie variable. Un exemple parmi d'autres: d'anciens proches collaborateurs de Jacques Parizeau ont raconté publiquement ou à des journalistes ce qui s'était passé au bureau du premier ministre dans la préparation du référendum de 1995. C'était pourtant faire état de considérations d'ordre stratégique tombant justement sous le sceau du "devoir de réserve". Par contre, dénoncer un geste illégal, s'il a été commis, est d'intérêt public.

LES ESCROCS CRAVATES

Il reste tout de même à souhaiter que la bombe à retardement de Spector soit un pétard mouillé. Car s'il fallait que de "grandes quantités d'argent comptant" aient bel et bien été échangées au 24, Sussex, dans des scènes surréalistes dignes de la vie d'Al Capone, les conséquences ne seraient pas jolies. Le Canada et toute sa classe politique seraient éclaboussés par un scandale de corruption touchant la personne même d'un ancien premier ministre. Le tout en des temps où la confiance des électeurs est déjà anémique.

Pourtant, l'important est de tenter de trouver la vérité, de savoir si, oui ou non, la maladie des "escrocs cravatés" avait gagné la plus haute sphère du pouvoir au pays. Si oui, les motivations de Norman Spector, réelles ou imputées, n'auront plus la moindre importance. Mais s'il s'avérait qu'il ne peut prouver ses dires, sa carrière de chroniqueur politique pourrait s'arrêter là.

Surtout, la grande question demeure: dans l'affaire Mulroney, comme dans celle des commandites, pouvons-nous même espérer savoir un jour TOUTE la vérité?


30 janvier 2008, 2:25
JEAN CHAREST A RAISON !

En retournant de son voyage dans les vieux pays, Jean Charest a déclaré qu'il n'y a pas de crise linguistique au Québec. Eh bien, le premier ministre a raison!

En effet, il n'y a pas de CRISE linguistique au Québec. Mais il y a un sérieux PROBLÈME quant à la situation du français comme langue d'intégration. Depuis le gouvernement Bouchard, il y a aussi une nette volonté politique de ne PAS parler de ce problème et de ne pas s'attarder sur des données qui seraient trop inquiétantes et pourraient exiger une Loi 101 plus musclée! (Je vous réfère à mes deux dernières chroniques dans VOIR sur la saga récente des fausses études et des études cachées de l'Office québécois de la langue française.)

Un fait toutefois me fascine : avez-vous remarqué comment, ici, dès qu'un  PROBLÈME se pointe sur la question linguistique, politiciens et médias ont immédiatement le mot «crise» à la bouche et à la plume? Certains rarissimes pour dire qu'il y en a une. Certains, beaucoup plus nombreux, pour dire que tout va très bien, merci beaucoup! Remarquez que c'est déjà une amélioration par rapport au temps de ma jeune jeunesse, comme dirait l'autre, alors que l'on parlait au Québec de GUERRE linguistique ou, in English, de LANGUAGE WAR, pendant que des anglos en colère peignaient des croix gammées en graffiti sur «Loi 101» ou «Bill 101»... On avait là de vraies crises messieurs, dames!

Une hypothèse : continuer à parler aujourd'hui en termes de «CRISE» fait peur et empêche par conséquent le débat rationnel et la discussion basée sur des FAITS. J'oubliais : ça fait aussi passer ceux qui veulent parler du PROBLÈME linguistique pour des fous qui cherchent le trouble, des radicaux ou des anglophobes. Et puis, qui veut d'une CRISE? Personne ne veut d'une CRISE!  Résultat : beaucoup de blabla, beaucoup de distorsion, zéro action de la part du gouvernement. 


23 janvier 2008, 6:04
Les marionnettes

Toutes mes excuses! Je n'en reviens pas d'avoir commis une erreur aussi grossière.

La semaine dernière, j'écrivais que l'Office québécois de la langue française était devenu un "grand magma d'inefficacité gênante". Dans les faits, j'aurais dû écrire qu'il était devenu un "grand magma d'inefficacité SCANDALEUSE"...

Je ne reviendrai pas sur l'enquête du Journal de Montréal où 88 commerces du centre-ville sur 97 ont accepté la candidature d'une journaliste se disant anglo unilingue. Mais je reviendrai sur la réaction de la ministre responsable de la loi 101, Christine St-Pierre. Pour nier tout recul du français, elle brandissait une "étude" de l'OQLF où 90 % des commerces du centre-ville auraient accueilli et servi leurs clients en français. Les médias ont donc cité cette "étude". Des chroniqueurs s'opposant au renforcement de la loi 101 en ont fait leur argument principal. Mais il y avait un os: aucun journaliste n'avait vu ladite "étude". Malgré plusieurs demandes faites depuis des mois, l'OQLF et le ministère refusaient de la produire.

Vendredi dernier, sur les ondes de Radio-Canada, j'ai demandé à la ministre pourquoi elle ne la rendait pas publique. Elle a répondu qu'elle en avait "reçu" la méthodologie la veille et que son attachée de presse l'avait fait parvenir aux journalistes "hier". Je lui ai demandé si elle l'avait envoyée à tous les journalistes et avec TOUTE l'étude. Elle répondit: "Tout le monde l'a reçue. Avec les résultats, oui." Cela a évidemment mis fin à cette partie de la discussion.

Sur le moment, j'ai cru la ministre. N'ayant rien vu passer, ni la veille ni le matin, je me suis dit que j'avais tout simplement raté la chose. Mais j'avais un doute. En sortant du studio, j'ai posé la question à son attachée de presse. Elle a plutôt confirmé le contraire, à savoir que rien n'avait été envoyé sur le fil de presse et que seulement deux ou trois journalistes auraient reçu un bref communiqué de presse, non une "étude".

DE LA BOUILLIE POUR LES CHATS

Entendant que l'"étude" aurait été envoyée mais n'ayant reçu aucune véritable "étude", des journalistes ont fini par découvrir qu'elle n'existait pas. La supposée "étude" était en fait une "campagne promotionnelle" de l'OQLF auprès de commerçants du centre-ville de Montréal. Sans méthodologie scientifique, budget ou rapport détaillé (!), des agents de l'OQLF avaient testé 2471 commerces pour voir si on y accueillait et servait les clients en français. Ils remettaient ensuite aux commerçants un petit dépliant explicatif sur la loi 101...

Pis encore, l'OQLF a confirmé qu'il n'avait fait aucune ventilation par secteur, qu'il avait tiré une bête moyenne des "résultats" en mélangeant les secteurs francophones, anglophones et le centre-ville. Donc, contrairement à ce qu'a dit la ministre, pas moyen de savoir la vérité sur la situation du français au centre-ville. De la vraie bouillie pour les chats. L'OQLF a aussi reconnu que cette "campagne promotionnelle" avait été provoquée par une autre enquête du Journal de Montréal, alors que le ministère ne lui avait commandé aucune étude scientifique sur le sujet!

On apprend maintenant que l'OQLF est en retard de plusieurs mois dans la production de son rapport quinquennal sur l'évolution de la situation linguistique. Une hypothèse: ça doit prendre du temps pour embellir le portrait d'une situation de plus en plus politiquement incorrecte. Dites-moi: croyez-vous qu'on se moque juste un tout petit peu de vous... ou beaucoup, beaucoup?

Et voilà. Il n'y a plus moyen, dans le seul État francophone d'Amérique, d'avoir l'heure juste sur la situation du français. On dit que les cordonniers sont les plus mal chaussés, mais sur une question aussi cruciale, c'est irresponsable de ne pas dire toute la vérité, juste la vérité. Depuis la dernière crisette en 1996, nos gouvernements craignent la question linguistique plus qu'une tempête de verglas. Résultat : le bureau du premier ministre, quel qu'en soit le patron, a pris le contrôle total de la question.

Finis les Camille Laurin, Gérald Godin ou même Claude Ryan, qu'on l'ait apprécié ou non, lesquels contrôlaient nettement plus leurs dossiers. Depuis 1996, les ministres et organismes responsables de la loi 101 sont des marionnettes du bunker. Leur rôle est de ne pas faire de vagues, d'obéir aux commandes politiques et de ne pas inquiéter le bon peuple avec des données moins roses, qui pourraient obliger le gouvernement à bouger ou lui valoir une couverture négative hors Québec. À la décharge de l'OQLF et de la ministre actuelle, la fausse "étude" n'est toutefois qu'un exemple parmi d'autres de cette désinformation qu'on nous sert depuis 12 ans.

UN FANTASME?

À part la suggestion du PQ d'étendre la loi 101 aux entreprises de taille moyenne, les libéraux et l'ADQ font dans la dénégation. Mais ça commence aussi à sentir l'improvisation au PQ avec cette idée, mort-née, d'appliquer la loi 101 aux CPE plutôt qu'aux cégeps!

Comme ce serait chouette tout de même d'avoir un premier ministre capable de dire à l'OQLF: "Donnez-moi l'heure juste, de manière rigoureuse et scientifique, sans ingérence politique, et j'agirai ensuite là où c'est nécessaire, quel que soit le parti auquel j'appartiens." Quel beau rêve...


16 janvier 2008, 4:42
Blâmer la victime
Réglons ça tout de suite. Je n'aime pas les discours de victimisation. Mais des victimes, il arrive qu'il y en ait. Et il arrive même qu'on les blâme.

Prenez les reportages du Journal de Montréal sur la langue de service dans certains commerces de Montréal. Le scoop était en fait un secret de Polichinelle: le français s'y porte mieux qu'il y a 50 ans, mais Montréal s'anglicise lentement à nouveau.

En se faisant passer pour une anglo unilingue, une journaliste s'est fait embaucher dans 15 magasins du centre-ville, même sur le mythique Plateau Mont-Royal. Imaginez une franco unilingue tentant le même coup dans des boutiques de la rue Yonge à Toronto. IMPOSSIBLE.

Une constante dominait dans la cacophonie de réactions: c'est aux francophones à se faire respecter, à refuser de se faire servir en anglais, à montrer plus de fierté, etc. Bref, on blâme la victime et on exige qu'elle se fâche pour expier ses péchés. Bonjour l'autoflagellation!

Pauline Marois dit qu'"on ne se respecte plus" et qu'on est "trop accommodants" - le beau mot que voilà! Christine Saint-Pierre, ministre responsable de la loi 101, demande aux consommateurs d'être VIGILANTS et de remercier le ciel de trouver des jeux vidéo en français...

Bref, 30 ans après la loi 101, on demande aux francophones de retourner à cette espèce de guérilla linguistique que les plus de 40 ans ont menée dans les années 60 et 70 pour le minimum d'avoir un "bonjour" en entrant dans un magasin! J'ai vécu cette époque et je ne prends aucun plaisir à la revisiter aujourd'hui. C'était d'ailleurs pour délester les citoyens de cette guéguerre qu'en 1977, le gouvernement Lévesque avait adopté une loi 101 drôlement plus solide que dans sa version édulcorée actuelle.

Ce qui se passe est pourtant moins le résultat du comportement des francophones que de l'inaction sur ce front des gouvernements péquiste et libéral depuis 1996 et de la fusion de la Commission de protection de la langue française dans ce grand magma d'inefficacité gênante qu'est devenu l'Office québécois de la langue française.

Il n'est pas question ici de diaboliser la langue anglaise, mais sans un retour à un aménagement linguistique solide et des pénalités conséquentes à son non-respect, les francophones auront beau se plaindre, le résultat sera nul.

ET L'ARROGANCE, BORDEL?

Dans ce jeu de "blâmer la victime", on demande aux francophones de se faire "respecter", mais on ne parle pas du mépris et de l'arrogance de ces commerçants qui considèrent le français comme superflu et les francophones osant se plaindre comme des "chialeux". Mme Saint-Pierre croit même qu'"on ne peut pas dire qu'un unilingue anglophone n'a pas le droit de travailler au Québec". Il ne faudrait surtout pas traumatiser les pauvres gens qui refusent de parler la langue de la société dans laquelle ils vivent...

Mais la palme de l'insouciance va à Sébastien Proulx de l'ADQ. Tout jeune, il reprenait sans le savoir le discours d'Alliance Québec en disant qu'"une langue, ça ne s'impose pas". Il serait peut-être temps que certains adéquistes se sortent le nez des champs verdoyants d'Hérouxville et de ses lapidations imaginaires pour s'occuper aussi un peu de ce qui se passe à Montréal et dans l'Outaouais.

LE FRANÇAIS TOUJOURS MOINS PAYANT

Le dernier recensement l'a confirmé: le français recule. À Montréal, la difficulté d'être servi en français se vit et se sait. C'est anecdotique, mais en deux semaines, j'ai vu quatre médecins résidents unilingues anglophones, nés ici. Dans une soirée de magasinage sur Sainte-Catherine Ouest, chez les clients et les vendeurs, j'ai entendu très peu de français. Dans une boutique connue, vers 20 h 30, une vendeuse, une des rares francophones à y travailler, m'a dit que j'étais la première cliente à qui elle pouvait parler en français. Elle m'a aussi parlé du manque de respect de la maison mère de Toronto, qui leur envoie de plus en plus souvent du matériel publicitaire truffé de fautes de français. J'oubliais: cette histoire, on me l'a racontée aussi dans d'autres commerces.

Devant la commission Bouchard-Taylor, le mathématicien Charles Castonguay, l'expert numéro un au pays en matière d'assimilation linguistique, amenait un autre indice inquiétant. Citant le C.D. Howe Institute, il rappelait qu'en 2000, un unilingue anglophone au Québec gagnait toujours plus qu'un unilingue francophone (34 097 $ contre 29 665 $).

Les allophones ne parlant que l'anglais avaient un revenu moyen de 27 216 $ alors que ceux ne connaissant que le français gagnaient seulement 21 233 $. Cet écart est majeur et il s'élargit depuis des années. D'où la conclusion de Charles Castonguay: "Dans le monde du travail, l'anglais est finalement plus payant que le français au Québec." Et d'où sa question dangereusement pertinente: "Sommes-nous en train de former, à même la population allophone, un sous-prolétariat de langue française?"

Mais ne retenez pas votre souffle. Ni nos gouvernants, ni les commissaires Bouchard et Taylor n'oseraient soulever eux-mêmes une question aussi dérangeante...


9 janvier 2008, 5:31
Changer de changement
Pour Barack Obama, on verra si le mot "changement" suffira à lui donner l'investiture démocrate ou les clés de la Maison-Blanche. Mais pour le moment, il lui donne des ailes!

Face à une Hillary Clinton ayant déjà fait le tour des jardins de Washington et à la suite de deux mandats désastreux de George W. Bush, la seule promesse de changement, n'importe lequel, lui donne autant de force que la potion magique d'Astérix.

La campagne démocrate s'est donc scindée en deux camps: celui de la "nouveauté" de Barack Obama et celui de l'"expérience" et de l'"establishment" - lire l'usure - d'Hillary Clinton.

Paradoxalement, cette stratégie de s'identifier au changement et d'assimiler son adversaire au statu quo n'a rien de nouveau. C'est en fait un grand classique en marketing politique. Si le candidat qui se prétend vierge réussit à apparaître comme tel face à un adversaire traînant en effet un lourd bagage politique, la stratégie a l'immense avantage de placer cet adversaire en situation de défensive constante et exténuante.

C'est ce que j'appelle la stratégie de la boîte de savon. Pour orienter les choix, on colle "nouveau et amélioré" sur le contenant, quitte à rester flou sur ce qu'on aura changé, ou non, au contenu du produit. L'important est de paraître plus innovateur que la concurrence. À ce compte, c'est Obama: 1, Clinton: 0.

Je m'excuse, mais tout ce débat sur l'expérience versus le changement me donne de l'eczéma. On l'a vu ici lorsque André Boisclair s'en est servi pour prendre la tête du PQ (pas que je veuille comparer Obama à Boisclair sur d'autres points ou faire passer Pauline Marois pour une victime). On l'a vu avec Mario Dumont jurant, lui aussi, de tenir tête à l'establishment des lobbys établis...

Pourtant, ni la nouveauté ni l'expérience ne sont garantes de quoi que ce soit. On a vu des hommes d'expérience sans imagination devenir chefs d'État et ne rien oser. Par contre, d'autres leaders d'expérience ont su risquer et innover.

Parfois, l'expérience est un frein à l'audace. Parfois, c'est l'outil crucial pour mener à terme des changements difficiles à opérer. Une seule constante: ça dépend toujours de qui dirige la barque. Quant à la promesse de "changement", il arrive qu'elle s'évapore dans le confort douillet du pouvoir. Mais il arrive aussi qu'elle se réalise.

Il n'y a pas de règle universelle où l'identification au changement ou à la continuité en garantisse la livraison. Ce serait vraiment trop simple!

LA BOÎTE À SURPRISES

L'audace et le changement ne se devinent pas d'avance. Ils s'avèrent ou non à l'usage. Il n'y a qu'un test pour savoir si un chef sera ce qu'il prétend être: l'exercice du pouvoir. Le problème, c'est que le pouvoir est une boîte à surprises. Un peu comme le mariage. Ce n'est qu'une fois dans la réalité de la chose que les belles promesses se concrétisent... ou non.

Dans ce jeu où la réalité ne reflète pas toujours les apparences créées pour séduire les électeurs, ajoutons l'impact du pouvoir de l'image. Lorsqu'une image séduisante enveloppe une rhétorique de changement, l'effet combiné peut être dévastateur. On se souviendra du génie avec lequel Pierre Trudeau a su manier cette combinaison magique. Parlez-en à Jean Charest, Pauline Marois et Stéphane Dion, qui cherchent une façon de rendre leur propre image plus attirante.

Dans le domaine de l'image, plusieurs ont été choqués par ces attaques vicieuses contre les rides d'Hillary, mais parce que celles-ci illustrent physiquement cette "expérience" qu'on lui reproche, les attaques ont peut-être plus porté qu'on ne le croit. Par opposition à Hillary, Obama a beau être noir aux États-Unis, il est jeune, beau, charismatique et un orateur hors pair. Il profite aussi sûrement du facteur Oprah Winfrey qui, de par son soutien, aura dédouané bien des femmes du "devoir" de faire d'Hillary la première présidente de la première puissance mondiale.

Par opposition à Bush, Obama est également cultivé et capable d'aligner deux phrases sans trébucher! L'effet de contraste par rapport à Clinton et Bush joue à plusieurs niveaux.

Mais, en bout de piste, la vulnérabilité des électeurs aux mots "changement" et "nouveauté" est souvent un indice d'insatisfaction élevée face à la manière dont leurs élites politiques du moment font, ou ne font pas, les choses. En liant ad nauseam Hillary à l'establishment de Washington, Obama touche précisément cette corde sensible.

Un peu partout dans ce monde, voyant la marge de manœuvre de plus en plus réduite du politique vis-à-vis des pouvoirs économiques, les électeurs cherchent quelqu'un leur promettant de faire "autrement", de redonner à l'action politique ses lettres de noblesse.

Il suffit donc parfois que quelqu'un de nouveau leur dise: "Moi, je vais tenir tête à l'establishment!" pour que les électeurs fassent: "Wow!" Et ils font: "Wow!" parce que c'est ce qu'ils voudraient voir arriver. Pour vrai.

Ce qui, en effet, est déjà arrivé. Mais avouons que ça arrive de moins en moins souvent...


3 janvier 2008, 9:10
Bonne année, Murielle!
Il y a des amis avec qui, on ne sait pourquoi, c'est à la vie, à la mort. Cette expression, j'en ai saisi tout le sens avec Murielle, ma grande amie d'enfance. Je pense beaucoup à elle au début de chaque nouvelle année.

Murielle, c'est celle qui m'a accompagnée lors de mes traitements de chimiothérapie en 1996. C'est celle qui m'a gâtée après ma chirurgie. C'est celle qui, à l'époque, avait réussi à me convaincre que j'étais encore pas mal cute, même avec le coco dégarni!

Au moment de mon diagnostic, Murielle était coiffeuse. Sans compter, elle s'est privée de ses revenus toutes les journées qu'elle venait prendre soin de moi. Les jours de chimio, elle restait avec moi à l'hôpital, jasait avec tout le monde, allait me chercher des gâteries au petit magasin et me faisait rire lorsque j'avais peur. Après chaque traitement, on allait souper au resto. J'étrennais mon dernier chapeau, on riait comme des petites folles et on prenait un verre de vin à notre santé!

Le premier soir après un traitement, comme je me sentais toujours hyperactive et ultra-volubile, on restait debout à jaser jusqu'aux petites heures du matin. Elle couchait ensuite sur le divan et se levait tôt pour s'occuper de moi lorsque mes énergies, tout à coup, "crashaient". Avant de partir en fin de journée, elle m'avait préparé d'autre bouffe.

Elle m'apportait toujours des petits cadeaux originaux. Mon préféré était ce petit toutou en forme de vampire comme le personnage de Sesame Street. Elle le faisait parler avec le même accent transylvanien et comptait mes traitements: "One treatment, two treatments", etc. Et on riait ! Je l'ai encore sur mon bureau.

DEUX ENFANTS DE LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

Murielle et moi, on est des enfants de la Révolution tranquille, mouture 1960. On s'est connues très jeunes dans le quartier ouvrier de Saint-Michel. Dans ce coin de Montréal très spécial, les "Canadiens français" étaient locataires et les Italiens, propriétaires. On était les deux seules filles francophones "parfaitement-bilingues-autodidactes" à frayer avec les petits Italiens qui, eux, évidemment, allaient à l'école anglaise. Les accommodements raisonnables, on connaissait déjà ça!

Murielle était du genre Elvis. J'étais plus Beatles. Elle était bonne vivante, super débrouillarde et terre à terre. J'étais l'intello maladroite et rêveuse. Murielle avait des cheveux noirs d'ébène. J'étais "châtaine pâle"... Plus différentes que ça, tu meurs!

Pourtant, l'amitié fut instantanée. Et elle dure toujours, même si Murielle a pris le bord des régions, il y a quelques années, lorsqu'elle a rencontré son âme sœur. Un pilote d'avion, bien sûr!

Elle a quitté la ville et son salon de coiffure pour la campagne, l'eau, ses lapins et ses canards! Lorsqu'elle m'envoie ses photos "bucoliques", je trouve mon Plateau Mont-Royal pas mal moins beau...

Elle vit avec son amoureux. Elle est sereine, heureuse, et ça se voit. Elle ne vieillit même pas! Ah oui, j'oubliais. Nos deux mamans étaient aussi de grandes amies. La maman de Murielle, Claudette, est partie quelques années avant la mienne. Toutes deux sont mortes trop jeunes du même cancer.

Lorsque ma mère, Micheline, est tombée malade en 1994, elle aurait donné son âme au diable pour avoir Claudette à ses côtés pour lui tenir la main et la faire rire dans les moments de noirceur. Mais Claudette était déjà partie. C'est donc moi qui lui ai tenu la main, jusqu'à son dernier souffle, avant que Murielle ne vienne me rejoindre pour la veiller. Et c'est encore Murielle qui lui a acheté son dernier tailleur, bleu ciel, pour le salon funéraire, pendant que je restais à l'hôpital 24 heures par jour. Ni Murielle ni moi n'avons le moindre doute que Micheline et Claudette se sont enfin retrouvées "en haut" et qu'elles rigolent ensemble comme des gamines!

J'ai été plus chanceuse lorsque j'ai été diagnostiquée à mon tour. J'ai eu ma grande amie avec moi. La maudite maladie, on se disait qu'elle n'avait aucune chance face à deux têtes de cochon comme nous! C'est quand même fou, la prétention qu'on peut avoir à 35 ans... Heureusement...

Il y a deux semaines, mon chum et moi sommes allés voir L'Âge des ténèbres. On s'est retrouvés par hasard dans un cinéma de centre commercial dans l'Est de la ville. Arrivée au guichet, j'ai tourné la tête et j'ai aperçu, juste à côté, le salon de coiffure où travaillait Murielle à l'époque.

J'ai montré le salon à mon chum avec la même fierté qu'un parent montre l'école de son enfant: "C'est là que Murielle travaillait!" J'aurais donné cher pour que la porte s'ouvre, qu'elle en sorte et me crie comme elle aimait le faire: "Hey, Joe! Comment vas-tu, ma petite vlimeuse?"

Dans la carte de Noël qu'elle m'a envoyée, elle écrit: "T'es pas mal belle à la télé! C'était une bonne année, 1960!" You bet! Et pour nous deux!

Bonne année 2008, ma chère Murielle! Amour et santé à toi et ton amoureux. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi et que notre amitié nous accompagne pour toujours!