François Parenteau revient de Las Vegas où il a tâté le pouls de l'économie américaine.
En février, je lisais dans la revue The Economist (très distrayant, surtout depuis que les économistes s'efforcent de prouver que tout ce qui vient d'arriver n'est pas du tout de leur faute...) que Las Vegas était une des villes américaines les plus touchées par la crise économique. Évidemment. Quand on serre les cordons de la bourse, les frivolités y passent en premier. Et ça doit frapper fort dans ce Disneyworld pour adultes en plein milieu du désert.
Alors quand un petit projet voyage à Las Vegas avec une gang de chums s'est dessiné (c'est le temps d'en profiter, les hôtels sont moins chers...), je me suis dit que l'occasion était bonne de chercher quelques témoignages qui feraient le portrait de Sin City en temps de crise. OK, on s'entend, j'allais là pour le fun, j'ai pas fait une grosse enquête, juste tenté de prendre le pouls auprès de Vegassiens ordinaires, par une méthode d'échantillonnage rigoureusement aléatoire qui s'appelle le hasard.
Je me suis d'abord entretenu avec Kenneth, chauffeur de taxi. À moitié autochtone et à moitié Irlandais, le bonhomme proclame n'être absolument pas raciste. Mais il n'apprécie pas du tout Obama, qui selon lui se serait mis à genoux devant les Arabes. Mais quand il s'est mis à me dire que les terroristes envoyaient des oiseaux mécaniques munis de caméras survoler la célèbre "area 51" pour savoir quelles avancées technologiques l'armée américaine avait pu réussir grâce au contact avec les extra-terrestres, je me suis dit que l'échantillon pris au hasard n'était peut-être pas représentatif... Enfin, peut-être représentatif de quelque chose mais Voir n'est quand même pas le Weekly World News...
C'est finalement à l'étage des machines à sous du Golden Nugget, dans le vieux Las Vegas, que j'ai pu jaser avec deux employés. Rhonda Apostolec est une drink lady qui vit à Las Vegas depuis plus de 30 ans. Ces 15 dernières années, elle travaillait au célèbre casino Binion's, mais elle a perdu son emploi l'année dernière. Elle n'a eu qu'à traverser la rue pour retrouver le même travail, juste en face, au Golden Nugget. D'autres de ses collègues n'ont pas eu cette chance.
Elle n'a pas voté pour Barack Obama mais elle n'est pas non plus de ceux qui tirent à boulets rouges sur le nouveau président américain. "Il faut lui donner du temps. Réparer prend plus de temps. Et puis il n'y arrivera pas tout seul. C'est un travail d'équipe. Chaque Américain doit faire sa part."
Wow! Je veux dire, quand entend-on des phrases aussi solidaires et optimistes au Québec? Je veux bien croire qu'il s'agit là d'une employée de casino qui cherche à rester consensuelle et positive devant la visite mais on sent que c'est plus profond que ça, que ce côté volontaire fait partie de la culture, de l'ambiance. Le patriotisme n'a pas que des mauvais côtés.
Rhonda reconnaît pourtant du bout des lèvres que les choses ne tournent pas aussi vite qu'avant la crise à Las Vegas. Mais elle pense que ce n'est pas toute la ville qui souffre. La strip, avec ses luxueux hôtels thématiques, est plus durement touchée. Mais le "Vieux Vegas", autour de Fremont Street (qui est une sorte de Plaza St-Hubert sur l'acide) en bénéficie avec ses hôtels vintage plus abordables. Les gens viennent quand même à Vegas mais ils choisissent des hôtels moins chers. Et boivent autant de p'tits drinks gratis qu'avant.
Du tac au toc
Alberto le barman, quant à lui, s'est montré un peu plus transparent dans ses propos, mais n'a voulu ni se laisser prendre en photo, ni me donner son nom de famille. C'est que la discrétion est une valeur suprême chez les employés des casinos, ça et le sourire, qui fait en quelque sorte partie de l'uniforme.
Sauf que ce n'est souvent qu'une façade, avoue-t-il. Las Vegas est tout en façades en toc, des sourires des employés jusqu'aux décors des hôtels; l'important est de projeter l'image "winner". "Fake it 'till you make it", me dit-il. "Faire semblant jusqu'à ce que ce soit vrai."
Par exemple, la rumeur courait à l'effet que plusieurs projets d'hôtels avaient été stoppés en plein milieu de leur construction à cause des difficultés financières de leur promoteur. Pourtant, on voit des grues partout en ville et les hôtels prennent forme. Mais le frère d'Alberto travaille dans la construction et sait très bien ce qui se passe. L'intérieur des hôtels est vide. On a concentré tout l'argent et tout le travail sur les façades, question de ne pas laisser voir aux touristes les effets de la crise. On finira la job quand on aura les moyens, même si cette façon de faire complique considérablement le travail qu'il reste à faire.
À bien y penser, Las Vegas est sans doute le meilleur symbole qu'on puisse trouver de l'attitude américaine devant cette crise: faire semblant qu'on en est sorti jusqu'à ce que ce soit vrai. Comme dans cette phrase célèbre de tout bon gambler venant juste de perdre son magot: "Je vais me refaire, je le sens..."