Cette campagne électorale n'est décidément pas banale. Oui, la plupart des discours sonnent aussi creux que d'habitude et on nous "pitche" des chiffres incommensurables à gauche et à droite. Mais il y a quelque chose de changé. Qu'il finisse par être majoritaire ou non, Stephen Harper semble avoir changé à jamais le paysage politique du Canada. Il a su faire ressortir de nouvelles divisions et les exploiter à merveille, notamment en ciblant la région de Québec, où les électeurs semblent majoritairement plus attachés à leur passé de forteresse des conquérants qu'à leur rôle de capitale nationale...
Faut dire que le Parti libéral ne s'est pas aidé non plus. D'abord avec les commandites, ensuite en élisant Stéphane Dion comme chef. On ne peut pas se tirer dans les deux pieds et espérer gagner le 100 mètres.
Le résultat, c'est que le Parti libéral n'est plus certain de conserver son statut de parti naturel de gouvernement. À un point tel que bien des souverainistes de gauche se surprennent aujourd'hui à souhaiter du bien à Stéphane Dion! Qui l'eût cru? Pour eux, c'est comme pour les Français de gauche qui, en 2002, sont allés voter Chirac au deuxième tour pour bloquer Le Pen. On veut bien haïr ces maudits centralisateurs libéraux, mais si c'est pour donner une majorité à Harper, quelle horreur!
Mais la débandade libérale va plus loin. Même dans l'opposition, les libéraux risquent de se faire dépasser par le NPD. En fait, ce sera peut-être la performance du NPD le 14 octobre prochain qui sera l'élément le plus déterminant pour l'avenir.
Sans doute pour montrer qu'il était déjà l'égal du chef libéral, Jack Layton aurait récemment proposé à Stéphane Dion d'envisager la possibilité d'un gouvernement de coalition PLC-NPD et celui-ci aurait refusé. Qu'il vienne dire, après, qu'il tient tant à bloquer la vision conservatrice de Harper. C'est déjà un point de plus pour Layton.
La vérité, c'est que face aux importants enjeux que les conservateurs mettent de l'avant - la guerre, la répression et l'idéologie religieuse (en plus de leur proverbiale inconscience environnementale) -, cette archaïque division de la gauche canadienne entre le Parti libéral de centre-droit qui penche la tête à gauche et le NPD de gentille gauche pro-syndicale est dramatique. Ces deux partis récolteront assurément plus de votes que les conservateurs mais ne formeront pas le prochain gouvernement. C'est être inconscient ou bêtement partisan que de ne pas sérieusement considérer toute mesure qui permettrait d'empêcher Harper de prendre le pouvoir.
Malgré tout, si le NPD parvient à accoter les libéraux en nombre de sièges ou en pourcentage du vote, Jack Layton cesserait enfin d'être ce sympathique troisième larron, le happy camper de nos campagnes fédérales, pour enfin être pris au sérieux. Et ce serait une énorme menace pour le Bloc. Le NPD attire beaucoup les jeunes Québécois, tannés des chicanes constitutionnelles (ou à défaut de pouvoir s'y sentir impliqués?). Ce parti, ses membres et ses candidats, dégage un parfum plus jeune que le Bloc. S'il fallait que le NPD ajoute à ce charme une ouverture à la nation québécoise, en plus de démontrer qu'il est désormais un joueur sérieux au plan fédéral, il pourrait gruger sérieusement les appuis du Bloc à gauche, lui dont l'aile droite a déjà été amputée par les conservateurs. Ce serait très dur par la suite de se remettre à voler... Un petit deal avec Jack pour éviter ça, ce ne serait pas une mauvaise idée...
LES ENFANTS DE LA LOI 101
Dans le documentaire Les Enfants de la loi 101 du réalisateur Claude Godbout, lancé la semaine dernière, on voit quatre jeunes immigrants (Ruba Ghazal, Farouk Karim, Daniel Russo-Garrido et Akos Verboczy) parler du Québec, de leur intégration, des rapports entre les immigrants et la majorité, mais aussi des différences entre les générations d'immigrants.
Dans leur cas, selon leurs dires, le fait qu'ils aient été jeunes au moment de l'échec de l'accord du lac Meech, des grosses manifs indépendantistes et du référendum quasi gagné de 1995 a grandement contribué à leur orientation politique. Pour Akos, Farouk et Ruba, en tout cas, c'est ce bouillonnement identitaire qui leur a donné envie non seulement de s'intégrer à la majorité francophone, mais de s'engager politiquement dans son combat pour l'indépendance. Ben oui, des Ethniques pour le OUI!
Le portrait est bien différent, cependant, chez les jeunes immigrants récents. Arrivés en plein marasme souverainiste, dans un centre-ville où le français reculait sans même se battre, ceux-ci carbureraient plus à l'identité nord-américaine, se sentiraient très peu concernés par les débats politiques québécois, et le français représenterait moins pour eux. Ce qui n'est pas sans entraîner des conséquences dans leurs choix scolaires puis culturels et politiques.
Moralité de l'histoire? Le pire ennemi du Québec francophone n'est pas la défaite. C'est le défaitisme.