C'est toujours la même rengaine. Le Bloc a fait son temps. La formule est d'abord répétée par des fédéralistes qui n'ont jamais pensé que le Bloc a vraiment déjà eu sa place, et qui ne l'ont toléré que parce que ça leur aurait coûté trop cher de la lui refuser. Puis, la cohorte des souverainistes déçus reprend la rengaine, par pur abattement. Ça devient une sorte de jingle qui trotte dans la tête. Et les arguments arrivent, toujours les mêmes. Le bilan nul. Le recul de la souveraineté (qui semble bien plus être un recul de la confiance qu'elle se fera un jour plutôt qu'une conviction profonde que ce ne serait pas une bonne chose), et l'irrésistible tentation de "voter du bon bord".
Bien sûr, le Bloc lui-même n'a fait voter aucune loi et n'a financé aucun programme. Les effets de sa présence sont indirects mais il faut être bien naïf pour ne pas les voir. Pensez-vous sérieusement que le Parti conservateur se serait approché de la reconnaissance du Québec comme nation ou du déséquilibre fiscal si le Bloc n'avait pas été là pour insister sur ces dossiers et pour faire payer le prix aux fédéralistes s'ils refusaient de s'y pencher?
Et puis, il y a aussi tous les projets centralisateurs ou les embûches légales à l'indépendance que les partis fédéralistes n'oseront plus suggérer, de peur que ça ne profite au Bloc. Pour parler hockey, le Bloc à Ottawa, ce sont les défenseurs de l'équipe indépendantiste. On ne calcule pas leur efficacité à leur nombre de buts. Il faut regarder la colonne des plus et des moins.
Or, si le Bloc est indéniablement pertinent, il est trop gros. Il tente de représenter tous les Québécois alors qu'il devrait se concentrer sur la représentation des souverainistes. Et pour mieux accomplir cette mission, le Bloc aurait tout à gagner d'un mode de scrutin proportionnel. Oui, il perdrait des sièges. Mais ses députés seraient plus confortables (et plus pertinents) sur ceux qu'ils ont.
On dira ce qu'on voudra, si l'espoir est à son plus bas, il n'en demeure pas moins qu'une importante proportion de Québécois souhaite toujours l'indépendance. Tous ces gens sont par ailleurs citoyens canadiens et payent des impôts à Ottawa. Ils ont le droit d'être représentés, et que leur opinion ne soit pas prise en otage entre les lignes de partis fédéralistes. C'est tout à l'honneur du Canada, déjà, d'accepter cette délégation de souverainistes au sein du Parlement, même si c'est souvent de mauvaise grâce. Ce serait une inconscience que d'abandonner ce terrain démocratique.
Le problème vient du fait que le Bloc concentrant ses candidats au Québec seulement, il gagne un nombre de sièges disproportionné à l'échelle du Canada. Le NPD, qui récolte régulièrement près du double des votes du Bloc, ne remporte que la moitié des sièges! Et même aux dernières élections, si le NPD et les libéraux avaient formé une coalition dans une proportionnelle, ils seraient au pouvoir...
Si on écarte la partisanerie étroite, cette situation est injuste. Et elle fausse le débat. Avec une petite cohorte de députés clairement indépendantistes, le Bloc pourrait se servir de la tribune à Ottawa pour représenter dignement le mouvement sans avoir à essayer de rallier des fédéralistes pour gonfler artificiellement son importance.
Et puis, dans un système proportionnel, le Bloc bénéficierait aussi d'un changement de paradigme essentiel. Parce que des Canadiens hors Québec pourraient aussi voter pour le Bloc. Bien sûr, au début, on peut supposer que le Bloc ne récolterait hors Québec que des grenailles de votes, un genre de 0,3 % d'originaux, d'anglos rigolos qui s'en serviraient comme d'un Parti Rhinocéros ou d'intellectuels aux idées saugrenues qui voudraient provoquer des réactions. Mais il y en aurait, c'est sûr, et la curiosité de la chose ne manquerait pas de fasciner, de fissurer le mur, de renouveler le ton.
Et le Bloc pourrait donc ainsi s'adresser aux Canadiens hors Québec, présentant l'option souverainiste pour ce qu'elle est et non pour la catastrophe politique que les médias anglophones s'évertuent à évoquer dès qu'ils abordent cette question taboue. Et, qui sait, peut-être le Bloc pourrait-il un jour inscrire un non-résident du Québec sur sa liste de candidats! Une sorte de porte-parole canadien qui pourrait être invité aux débats des grands médias, présenter son point de vue, et représenter tous les citoyens canadiens qui en ont marre que le separatist bashing serve de rah-rah-rah aux partis fédéralistes.
Bien sûr, l'indépendance ne peut se faire qu'à Québec. Mais la présence à Ottawa d'un Bloc qui s'adresserait aussi au "Reste du Canada" démontrerait que les citoyens du ROC ne sont pas unanimes à refuser cette éventualité. L'idée, une fois exprimée par quelques votes, pourrait faire son chemin, ce qui ne manquerait pas d'influencer le moral des indépendantistes québécois. Ce serait une percée majeure. Et rigoureusement démocratique.