Il y a des expressions qui se mettent à devenir populaires et qui focalisent les débats.
À La Presse, en tout cas, on semble s'être entiché d'une nouvelle expression pour faire avancer certaines idées. Au lieu de dénigrer la gau-gauche (qui n'en mène pas si large que ça) ou de réclamer une "ouverture d'esprit" au secteur privé (la formule sent trop le vendeur de balayeuses qui met le pied dans la porte), les éditorialistes et même certains chroniqueurs de l'influent quotidien exhortent désormais la population québécoise à vaincre "sa peur du privé".
Voyez comme c'est subtil. Il ne s'agit plus de laisser tomber certaines revendications au nom d'un réalisme qui ressemble trop souvent à une résignation, il s'agit de combattre des démons intérieurs. La peur du privé apparaît ainsi, dans la rhétorique de La Presse, comme un sentiment irrationnel, presque phobique, et donc forcément quelque chose à surmonter. C'est la peur du privé comme la peur des endroits clos ou des araignées. "Allez, soyez de grands garçons et de grandes filles, il n'y a pas de monstres sous le lit", peut-on lire en substance. Un peu plus et on se ferait traiter de "chickens"...
Alain Dubuc en a donné un éloquent exemple mardi dernier, dans son éditorial portant sur la listériose dans les produits Maple Leaf et la récupération politique de ce scandale dans les débats au fédéral. Selon lui, les lourdes pertes financières que Maple Leaf subira à la suite de cette affaire font la preuve de la capacité du marché à pousser les entreprises à faire attention, et le fait de tenter d'imputer ce drame aux conservateurs et à leurs intentions de faire plus de place au secteur privé dans l'inspection des aliments serait un détournement de sens partisan profitant de deux peurs bien enracinées au sein de la population: la peur de la maladie et la peur du privé.
Mais voilà où le jupon de l'hypocrisie dépasse de la jupe de la bienveillance éclairée. Si le problème avait frappé des produits de la SAQ, par exemple, on imagine facilement que La Presse aurait vu là une preuve de plus de l'incapacité du système public à être efficace, avec sa lourdeur bureaucratique et ses syndicats inflexibles. Quand le scandale éclabousse le secteur privé, il faut faire la part des choses. Mais s'il éclabousse le secteur public, ha-ha!
D'ailleurs, comme le souligne Pauline Marois dans sa très plate autobiographie (intitulée Québécoise! sans doute parce que "Bonne tite Québécoèse" aurait fait trop "peuple"...), n'est-ce pas en suscitant la "peur du secteur public" dans la santé que La Presse, entre autres médias, a contribué à faire glisser la campagne électorale de 1998 pour donner un peu de vent dans les voiles de Charest et de ses idées de PPP? Le recours à des arguments de peur est toujours une mise en échec un peu vicieuse. Le fait qu'on se plaigne que l'arbitre ait sévi ou non démontre seulement pour quelle équipe on prend...
D'abord, la peur n'est pas toujours irrationnelle. Nous viendrait-il à l'esprit d'exiger de qui que ce soit de surmonter sa peur d'aller se baigner dans un tsunami? Mais de toute façon, il ne s'agit pas ici de comparer les mérites d'une peur face à une autre. La listériose n'est pas plus une maladie du secteur privé que la E. coli qui s'est manifestée dans les hôpitaux n'est due au secteur public (d'ailleurs, Dubuc a bien pris soin de rappeler cette autre crise sanitaire dans son article...). Dans un cas, c'est le marché qui joue le chien de garde, dans l'autre, c'est la démocratie. Et les deux, on en a la preuve, peuvent malheureusement s'assoupir ou être corrompus. Après tout, ce sont des institutions publiques qui ont tenu secrets au cours de l'été l'état de santé des plans d'eau et la présence d'algues bleues pour ne pas nuire au tourisme.
Personnellement, je n'ai pas plus peur du privé que du public. Je me méfie de la croyance religieuse en l'un comme en l'autre. Mais surtout, je me méfie de l'influence que peuvent exercer tous ceux qui cachent leurs intérêts et leurs intentions derrière le recours à des stratégies de guerre psychologique.
Qu'on débatte donc des mérites de chaque système, que ce soit en santé, pour l'inspection des aliments, dans l'éducation ou les travaux publics, pour leurs mérites respectifs et pour les moyens de contrôle qui peuvent y être appliqués au bénéfice de la population. Regardez l'Argentine qui songe à renationaliser Aerolinas Argentinas après que le privé, qui était censé y insuffler dynamisme et rentabilité, eut pratiquement réduit à la faillite cet important fleuron argentin. Ici, on peut se demander si, par exemple, le Québec n'aurait pas été mieux servi par une gestion publique de l'énergie éolienne. Cette idée a pourtant été rapidement balayée dans les pages de La Presse comme une lubie de gauche irréaliste. La Presse aurait-elle trop peur du public pour débattre sereinement de ce qu'il peut encore apporter de bien?
Chicken! Chicken!