Quand on vit dans une civilisation, on accepte de déléguer une bonne partie d'activités importantes et même vitales à d'autres personnes. Enfin, accepter, c'est un bien grand mot, on n'a pas tellement le choix. Si tu veux tout faire toi-même, te nourrir, t'abriter, te défendre, te soigner, tu t'en vas vivre dans une grotte. Accepter l'idée que des inconnus vont effectuer des tâches et prendre des décisions à notre place, c'est le prix à payer pour la spécialisation de l'espèce qui nous donne accès aux bienfaits du progrès tels que l'avion,
Facebook, les téléphones qui prennent des photos, les appareils photos qui peuvent téléphoner et le sorbet à la mangue.
Évidemment, la plus importante de ces délégations est celle qui nous fait élire ceux qui vont gouverner et édicter les lois que tous devront respecter. C'est d'ailleurs pour ça qu'on nous consulte de temps en temps sur le sujet, même si ça ne nous tente pas tellement. L'humain moyen n'a ni le temps ni, pour être franc, l'envie de se taper des piles de pages plates truffées d'avocasseries et de chiffres obscurs, ni de faire la mascotte tous les quatre ans et d'embrasser tant de bébés que la principale qualification pour être député est d'avoir un excellent système immunitaire. Alors forcément, ceux qui s'y collent doivent y trouver leur fun quelque part ou avoir une idée en arrière de la tête que cette position va leur permettre de faire avancer.
Des fois, ces idées demeurent privées tout le temps de la vie publique de l'élu en cause, comme pour Philippe Couillard, qui est devenu un PPP à lui tout seul. D'autres fois, l'agenda idéologique éclate au grand jour. C'est le cas des conservateurs avec leurs coupures drastiques dans le domaine de la culture.
Loin de moi l'idée de me joindre à la chorale des éplorés de la culture subventionnée. Je sais bien que les artistes ne vivent pas que d'inspiration, de macaroni Kraft et de WildCat gros format et qu'il faut de l'argent pour compenser la petitesse de notre marché face à l'hégémonie culturelle américaine qui vient nous "domper" ses vieux DVD et ses séries télé à vil prix. Mais j'ai trop souvent l'impression que le milieu artistique est engourdi par la culture de la subvention, qu'il y aurait d'autres moyens de permettre aux créateurs et aux artisans de pouvoir tirer leur épingle du jeu par eux-mêmes au lieu de créer des bourses récurrentes dont ils deviennent dépendants. Je ne dis pas qu'il n'en faut pas, mais le discours qui veut que tout ce qu'on doit faire collectivement, ce soit toujours de donner plus d'argent me semble paradoxalement bien peu... créatif.
Sauf que les conservateurs n'ont pas fait ces coupures-là par souci de rigueur financière ou pour insuffler une nouvelle dynamique dans le milieu culturel. Ils l'ont fait pour freiner la progression de formes artistiques qui ne correspondent pas à leurs valeurs. Tout le contraire d'un laisser-aller, il s'agit d'un geste de contrôle. Ce n'est pas là le geste d'un gouvernement conservateur mais bien du vieux fond du Reform Party qui est revenu à la surface. Chose certaine, en empêchant les manifestations culturelles les plus inventives, les plus libres et les plus porteuses de nous représenter à l'étranger, les conservateurs prouvent qu'ils ne font aucunement la job de nous représenter. Ils essayent de nous modeler. D'enlever les mots "fuck" de nos titres, de mieux habiller nos danseurs et danseuses, bref, de donner l'image d'être le pays de Ned Flanders. Et on a soudain l'impression que tout le reste de leurs actions ne sert qu'à ça, nous amadouer pour mieux nous contrôler. Ça mérite au moins qu'on y repense la prochaine fois qu'ils essaieront de jouer à la mascotte.
FIERS DE REPRESENTER LE CANADA
Puisqu'on est sur le sujet de la représentation, faisons un petit détour par Pékin. Finalement, le bon peuple aura droit à quelques médailles rapportées de ces Olympiques. Youppi! Les athlètes sont ceux à qui on délègue notre fierté. Et c'est drôle, dans ce domaine, on n'entend pas parler de coupures...
Mais voilà, ce sera encore trop peu aux yeux de plusieurs qui espéraient plus, qui avaient faim de plus de fierté. Je ne suis pas spécialiste, mais la faille réside peut-être dans la motivation psychologique. Dans tous les commerciaux pompeux et sirupeux dont on nous abreuve le canadien tout au long de ces jeux, on peut voir les athlètes proclamer qu'ils sont fiers de représenter le Canada. Il est là le problème.
Quand on représente le Canada, on est content de participer, on veut faire de son mieux, battre son record personnel, bien performer, former une belle équipe multiculturelle souriante, bien s'entendre avec ses collègues et ne rien briser dans le village olympique. C'est la personnalité même du Canada d'être un side-kick, un faire-valoir, un sympathique figurant. Alors forcément, quand nos athlètes se disent qu'ils représentent le Canada, c'est ce qu'ils deviennent.
La prochaine fois, on devrait dire à nos athlètes: Vas-y, fais-le pour toi...