Le 24 juin aura été encore une fois l'occasion de faire le point sur la question du Québec, de son avenir social et politique et de ses aspirations. Avec tout le débat autour de l'identité québécoise et l'échauffourée entourant la parution du rapport Bouchard-Taylor et ses conclusions, en plus de la récupération historique des célébrations du 400e anniversaire de la fondation de Québec par le gouvernement fédéral, le moins qu'on puisse dire est que le dossier était chargé cette année. Or, symboliquement, toutes ces questions sont reliées au conflit de dénomination qui frappe cette fête quand on en parle. Saint-Jean ou Fête nationale?
Toutes ces considérations étaient présentes à l'esprit de René Lévesque au moment où il a pris la décision, il y a plus de 30 ans, de faire du 24 juin la fête nationale des Québécois. Fête nationale, comme dans Assemblée nationale, comme dans "Les Québécois forment une Nation au sein d'un Canada uni"... C'est civique, inclusif, multiethnique. C'est la fête d'une identité territoriale et non ethnique. Avant ce coup de baguette magique législatif, la Saint-Jean était la célébration d'une "race", au sens ancien du terme - on dirait sans doute "communauté ethno-culturelle" aujourd'hui -, celle des Canadiens français, l'équivalent de la Saint-Patrick pour les descendants d'Irlandais. Rien de mal à ça.
Sauf que l'identification à l'Irlande est ancestrale. Les descendants d'Irlandais célèbrent à l'occasion de cette traditionnelle beuverie du printemps leur appartenance à l'Irlande partout à travers le monde. Ayant moi-même quelques poils roux dans ma barbe, je me joins d'ailleurs volontiers aux festivités. Mais qui fêtait la Saint-Jean avant ne célébrait pas l'appartenance à la France mais à une société francophone enracinée au Bas-Canada. On l'avait d'ailleurs d'abord appelée canadienne, cette identité. Et son symbole était la feuille d'érable.
J'avoue même (sacrilège pour un indépendantiste!) que la feuille d'érable me semble beaucoup plus représentative du peuple québécois. La fleur de lys installée sur le drapeau par Duplessis nous ramenait aux origines françaises (et la croix à la religion catholique), alors que la feuille d'érable représentait notre lien avec ce nouveau territoire (d'une certaine façon même une coupure face à la France) et même notre lien avec les Amérindiens. Ces symboles ont par la suite eu leur propre évolution dans les perceptions et sont désormais indissociables des concepts qu'ils représentent. Mais il me semble que si on avait pu mettre un copyright sur la feuille d'érable à l'époque, elle nous aurait mieux représentés.
Stephen Harper a donc raison quand il dit que le Canada en entier est né en français. Sauf que ce Canada-là, le premier, celui de la gang qui n'était plus des Français mais qui n'étaient pas des Anglais non plus, et tous ceux qui s'y sont intégrés, s'il n'a pas encore jugé opportun ou nécessaire de se construire un État indépendant pour le représenter, il n'en a jamais pour autant complètement intégré l'identité "canadian" venue phagocyter celle naissante que nous nous étions créée. Nous sommes encore dans le ventre de la bête (pas si méchante d'ailleurs, après tout, quand on compare). Mais nous sommes toujours indigérés.
C'est ce motton-là qui s'appelle le Québec. Et c'est ce qu'on fête le 24 juin. N'est-ce qu'un repas difficile à digérer, un parasite bénin ou s'agit-il de l'embryon viable de quelque chose d'autre? Ce n'est pas un pays, mais c'est déjà plus qu'une communauté socioculturelle. Est-ce que ça mérite une fête nationale? Personnellement, j'avoue que pour la musicalité des mots, j'aime mieux dire "la Saint-Jean". Je trouve aussi plus festif qu'une fête ait un nom bien à elle, comme le Carnaval ou l'Halloween. Quand il faut ajouter "Fête" avant, ça fait forcé. Et puis, ce "national" que les souverainistes plaquent partout où ils peuvent finit par laisser un drôle d'arrière-goût d'inachevé. On méritera une vraie fête nationale le jour où on aura un vrai pays.
Et le plus beau, c'est qu'on pourra alors ramener la vieille Saint-Jean pour tous ceux qui veulent célébrer leurs ancêtres canadiens-français en s'habillant en bûcheron avec des ceintures fléchées. Y'a pas plus de mal à ça que pour tous les O'Reilly de la planète de se peinturer la face en vert ou de se couvrir le corps de trèfles le 17 mars.
Mais le Québec est désormais beaucoup plus que ça. Alors d'ici à ce qu'on ait les deux fêtes, nous avons tout intérêt à considérer cette fête des Québécois comme étant nationale. Ne serait-ce que parce que c'est une bonne pratique...
...ET BON ETE
Comme la Fête nationale sonne habituellement le début de la saison des slow news et du remplissage médiatique à coups de pandas qui font de l'unicycle, de scandales autour d'un cul-de-jatte se voyant refuser l'accès au Palais des nains et d'effets secondaires de la festivalite aiguë qui nous frappe chaque été, c'est le moment idéal pour moi de prendre mes vacances de cette chronique. Je vous souhaite donc bon été! On se retrouve au mois d'août.
À la prochaine fois!