N'importe quel fait de société qui nuit particulièrement à un groupe précis fait naître dans les esprits de ceux qui s'en estiment lésés toutes sortes de théories qui visent généralement à faire porter le blâme sur une puissance étrangère. Plusieurs musulmans voient encore dans les attentats du 11 septembre l'œuvre du Mossad. Dans la communauté noire des États-Unis, nombreux sont ceux qui croient que le virus du sida a été élaboré dans les laboratoires de la CIA.
Au Québec, notre plus ancienne théorie du complot locale consiste à suspecter qu'Hydro-Québec était sur le point d'accoucher d'un moteur-roue révolutionnaire qui aurait donné naissance à l'ère de la voiture électrique et propulsé le Québec au sommet de cette nouvelle économie il y a déjà quelques décennies, n'eussent été de tractations qui ont mené à l'abandon du programme, et dont on soupçonne qu'elles aient été le fait du puissant conglomérat automobile et pétrolier des États-Unis.
Que ces croyances soient fondées ou non importe peu. Si les thèses sont souvent farfelues et plus nourries par l'imaginaire de ceux qui en parlent que par les faits, il n'en demeure pas moins que des complots ont déjà existé à travers l'histoire (notamment terroristes). Sauf que, quand on pense à des complots, les films de James Bond ont pollué notre esprit. On imagine toujours un méchant suprême caressant un furet sur un fauteuil capitonné. La réalité est toujours plus complexe.
D'abord, rarement les puissants se disent qu'ils veulent devenir les maîtres du monde. L'esprit humain est ainsi fait qu'il doit trouver un prétexte moral à ses quêtes hégémoniques. Bush croit sans doute vraiment qu'il veut étendre la démocratie au Moyen-Orient. Comme Wal-Mart veut nous faire économiser et Bell favoriser la communication...
Et puis un vrai complot pur, c'est difficile à mener, ne serait-ce que pour garder le secret. C'est comme un vrai triple au baseball: ça n'existe pratiquement pas; il y a presque toujours une erreur défensive de cachée derrière qui a permis au coureur de se rendre au troisième.
Ici, il doit y avoir quelqu'un quelque part qui a évalué que face aux forces du marché et à la puissance de l'économie américaine, il était vain de dépenser de l'argent public pour tenter de développer, au Québec, une technologie concurrente et qu'il valait mieux bien s'entendre avec nos voisins pour qu'ils fassent affaire avec nous. Un genre de "un tiens vaut mieux que deux tu l'auras", et que cette perception a sapé les énergies consacrées à ce beau projet.
Ce serait beaucoup plus simple s'il y avait eu un complot, si une enquête menée par un hardi journaliste révélait que tel gars qui travaillait à Hydro-Québec a subi des menaces ou a été acheté par GM pour faire foirer l'affaire. On peut rêver qu'en révélant cette sombre histoire, on permettrait automatiquement de créer enfin au Québec une florissante industrie de l'automobile électrique, dont nous deviendrions les leaders mondiaux, avec des usines en Gaspésie toutes prêtes à embarquer leurs véhicules sur des bateaux pour aller conquérir l'Europe, et même pourquoi pas une équipe de F1 électrique toute québécoise, moteur par Hydro-Québec, châssis par Bombardier, avec Jacques Villeneuve et Patrick Carpentier comme pilotes, et qu'ils feraient la barbe aux pauvres fossiles qui roulent au gaz pour la plus grande gloire du Québec. Ce serait si simple si notre dynamisme avait été étouffé par quelques sombres vilains qui voulaient entraver ces pauvres frogs d'Amérique que nous sommes et nous contraindre à ne fournir au monde que des chanteuses à voix et des goalers de la Ligue nationale.
Mais c'est un fantasme (et mes excuses aux politiciens qui lisent cette chronique et qui viennent de venir dans leurs shorts...). Même s'il y a sans doute eu des forces à l'œuvre pour entraver le développement de la voiture électrique, ce n'est pas comme s'il n'y avait qu'un simple verrou à faire sauter pour réaliser enfin notre plein potentiel industriel. C'est toute une mentalité qu'il faut changer.
En choisissant d'accepter le projet de port méthanier Rabaska, dont on apprenait récemment qu'il pourrait bien servir d'instrument à la puissance énergétique des Russes, le Québec fait la preuve qu'il a une mentalité de succursale. C'est moins compliqué de se greffer en parasite aux succès des autres que de partir notre propre affaire. Et ça pèse plus lourd que n'importe quel complot.
ERRATUM
Il semble que j'ai fait une erreur la semaine dernière. Je proposais, en me disant que c'était très rigolo, que le Grand Prix du Canada soit à impact de carbone neutre. Or il paraît qu'il l'est déjà! Depuis 1997, la FIA fait affaire avec une entreprise qui plante des arbres et protège des forêts de façon à compenser les émissions de carbone non seulement des voitures de course, mais de tous les déplacements du personnel. Bravo. Je me demande seulement si, en appliquant cette recette à toutes les sauces, il ne viendra pas un moment où on manquera de place pour planter tous ces arbres...