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Impertinences
4 juin 2008, 1:38

Le tribunal des mots

De toutes les tempêtes dans un verre d'eau médiatiques qui viennent régulièrement nous éclabousser, il en est un type qui revient de plus en plus souvent et qui devient rapidement surréaliste. C'est lorsque le débat porte autour d'un mot, dont certains voudraient proscrire l'usage parce qu'il blesse alors que d'autres voudraient, au contraire, le réhabiliter pour regagner un peu du terrain de liberté d'expression perdu par l'œuvre de la rectitude politique. Du "bitter" d'Obama parlant des électeurs cols bleus qui se rabattent sur la religion pendant les périodes difficiles en passant par le "Reine-Nègre" de VLB pour parler de Michaëlle Jean, on débat à gauche et à droite du sens des mots et de l'opportunité ou non de les utiliser.

Récemment dans La Presse, Marie-Claude Lortie analysait cette tendance réductrice alors que, de Dany Laferrière en passant par Yves Boisvert et Pierre Foglia, d'autres ont participé au procès du "Reine-Nègre". Cette méprise qui cherche dans les mots des failles dans un personnage que les faits ne permettraient pas d'étayer fait déraper tous les débats publics. Et puisque c'est bien de procès qu'il s'agit, je me permets de vous présenter un texte en vers que je me suis amusé à faire, il y a quelques années, où j'ai imaginé justement qu'on faisait un procès à tous ces vilains mots...

Narrateur: Un jour, devant un tribunal,

Parurent, en lignes, des accusés

Dont on fit un procès(-verbal):

Juge: "Insultes, veuillez vous lever!"

Narrateur: Tous les gros mots étaient debout

On les avait appréhendés

Ils étaient capables de tout

Il fallait bien les arrêter

Il y avait fif, tapette, moumoune

Spagat, jap, youppin, frog, bloke et nèg

Grosse torche, agace, plotte et pitoune

Mongol, nain, sourd, aveugle et bègue...

Procureur: "Contre eux: une mine patibulaire

Et des actes répréhensibles

Tireurs fous du vocabulaire

Ils atteignent souvent leur cible

Dans leur lourd passé de mots durs

Ils ont fait de nombreux blessés

Ils sont méchants de par nature

Et bien connus des policiers"

Narrateur: Tel était le réquisitoire

Qu'un procureur avait dressé

Il fit d'eux un portrait très noir

Ou "sombre", si vous préférez...

Procureur: "Et qui donc prendra leur défense?

Le diable même n'oserait pas!"

Narrateur: C'est vrai que pour pareille audience

Le diable envoie... son avocat

Avocat: "Mesdames et messieurs les jurés

Mes clients sont tous innocents

Et utiles à la société

Je vous le démontre à l'instant:

Si dans un village de pygmées

Je me faisais appeler "le grand"

Dans une foule de grands bronzés

Ne m'appellerait-on pas "le blanc"?

Et si je crois faite la preuve

Que ces mots servent la clarté

J'admets aussi le fait qu'ils peuvent

Être très mal utilisés

Mais s'ils ont eu par le passé

De mauvaises fréquentations

Ces mots eux-mêmes doivent-ils payer

Pour les excès de leurs patrons?

Ils ne sont guère plus dangereux

Que ceux qui veulent les remplacer

Ces hypocrites termes pompeux

Qui sont toujours si compliqués

Les malades sont "bénéficiaires"

De quoi? On peut se le demander

Les malentendants sont-ils fiers

De ne pas s'entendre ainsi appeler?

Et le terme "de forte taille"

N'en est pas moins lourd à porter

Et pour quelqu'un d'aveugle, en braille,

"Non-voyant" c'est long à tâter

On peut dire nègre de son ami

"De couleur" en accusation

Et trisomique avec mépris

Et mongol avec affection

Et si tout est dans l'intention

Les bonnes, souvent, à leur insu

Sont à la voirie du Démon

Et travaillent à paver les rues

C'est triste, oui, mais c'est comme ça

Tout est dans la voix et le ton

Et il est interdit en Droit

De faire un procès d'intention"

Juge: "Pour circonstances atténuantes

Autant que vice de procédure

Ces paroles sont innocentes

Dans le parler comme l'écriture

À tous les nègres de la terre

Je souhaite la prospérité

À tous les vieux: pas d'Alzheimer

Et à tous les fifs la santé."

PARLANT DE MOTS

Je tenais à souligner mon appréciation des commentaires de lecteurs parus à la suite de ma chronique de la semaine dernière, Avec une brique et un crucifix, dans lequel je parlais du rapport de la commission Bouchard-Taylor. Des réflexions nourries, un langage dénué de vaines attaques personnelles... j'invite les lecteurs à aller y refaire un tour; ce débat complète à merveille la chronique. Une mention spéciale à Jean-Hubert Beaulieu qui n'était pas d'accord avec la majorité, mais qui a su expliquer son propos avec des exemples et des références historiques. Yves Saint Laurent a beau être décédé, l'élégance survivra...

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Josée Legault a dit :

re: Le tribunal des mots

Cher collègue, un gros merci pour ce texte - une vraie perle et un beau rappel.

Il vaut à lui seul bien des thèses de doctorat...

# 09 juin 2008, 14:22


François Parenteau
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