En cette année du 400e anniversaire de la ville de Québec, on entend beaucoup parler d'histoire. Et on finit par ne plus savoir à quelle version se vouer. L'histoire n'est jamais neutre. Il y a toujours une intention derrière la main qui l'écrit. Et ultimement, la "vérité" historique importe peu. Ce qui frappe les imaginaires et marque les identités finira par triompher. D'où que l'enseignement de l'histoire reste un champ de bataille idéologique permanent.
Il était donc évident que la célébration d'une capitale nationale qui n'en est pas vraiment une (ou pas encore) allait être une véritable foire d'empoigne protocolaire. Le gouvernement Charest y a tenu son rôle habituel de paillasson et Stephen Harper en a profité pour vendre sa nouvelle version de l'histoire du Canada, où la conquête britannique sur les plaines d'Abraham n'est qu'une petite échauffourée sans conséquence.
Jean Chrétien, au moins, dans un rare moment de franchise identitaire, a déjà avoué à Stéphan Bureau (il me semble) en entrevue que "que voulez-vous, on a perdu", et qu'il fallait vivre avec. Mais Stephen Harper va encore plus loin en gommant même l'idée d'un vainqueur et d'un vaincu. Selon sa version, les Français ont commencé à fonder un pays, les Anglais ont pris le relais pour finir la job et on se retrouve avec un beau grand pays bilingue. Selon sa phrase fétiche, le Canada est né en français, comme si les Anglais avaient scoré un pays sur une passe des Français (à l'époque: les Canadiens) et que tous se réjouissaient ensemble. Une fabrication totale, mais qui le sert bien, et qui peut même avoir l'air vraie si on la répète assez souvent. C'est un mensonge taillé sur mesure, comme une housse, et déposé ensuite sur les aspérités historiques qui pourraient blesser. Ce n'est pas vrai mais ça "fitte". Une Histoire en trompe-l'œil.
Je comprends qu'on ait voulu éviter de faire du 400e anniversaire de Québec une grosse manif indépendantiste. De toute façon, ça n'aurait pas collé. Mais que l'entreprise devienne un festival de propagande fédéraliste et une occasion de noyer l'identité québécoise dans le nationalisme canadian me pue carrément au nez. Au moins, les Acadiens ont pu fêter tranquilles, eux. Pourquoi, au Québec, on ne peut jamais être autre chose qu'un sympathique sous-ensemble à la gloire du Canada? Si on tient tant à nous le répéter, c'est sans doute que ce n'est pas vrai. Pas encore. Mais si on ne veut pas que ça le devienne, il nous faudra bien une victoire un jour, qu'on puisse enfin célébrer ensemble quelque chose que personne ne pourra nous voler... Il n'y aura jamais d'autre façon. Et on pourra se rattraper au 500e...
ON REECRIT AUSSI L'HISTOIRE RECENTE: LE CAS DE L'ETHANOL
La flambée des prix des denrées alimentaires vient de réveiller la planète sur le fait que l'éthanol, qui utilise les terres cultivables pour produire de l'essence au lieu de nourriture, est un crime contre l'humanité. Même les grands médias en conviennent. Mais la plupart des analystes mainstream profitent de cette crise pour salir au passage les environnementalistes, les désignant comme responsables de ce dérapage. Ce serait les verts qui auraient poussé sur l'éthanol, c'est donc à cause de leur discours alarmiste qu'on se retrouve dans la merde aujourd'hui...
C'est n'importe quoi. L'éthanol n'est pas, et n'a jamais été, une cause des écologistes. Du moins, pas de ceux qui ont un minimum de sérieux. D'abord, l'éthanol ne règle rien en ce qui concerne le réchauffement climatique. Quand on tient compte de tout ce qu'il faut pour le produire, il pourrait même être plus nocif que le bon vieux pétrole! Pourquoi alors les gouvernements occidentaux ont-ils tous, un jour ou l'autre, plongé dans ce mirage? Récapitulons un peu.
Les écolos ont été les premiers à tirer la sonnette d'alarme: le climat se réchauffe, c'est en grande partie dû à l'activité humaine et il faut faire quelque chose. Dans les différents "quelque chose" à faire, il y avait plusieurs pistes. D'abord réduire les gaz à effet de serre en limitant les transports, notamment. On parlait aussi de "décroissance", une hérésie pour les capitalistes qui n'y voyaient rien d'autre qu'un retour à l'âge de pierre. On a donc d'abord ignoré les écolos en les faisant passer pour des dégénérés.
Mais voilà, les preuves que les écolos avaient raison sont peu à peu devenues irréfutables. Le monde industriel se trouvant fort dépourvu quand la bise fut venue, il se rabattit alors sur le seul bout de "faire quelque chose" dont il pouvait tirer profit: les nouvelles technologies. La liposuccion et les pilules amaigrissantes plutôt que le régime santé. La chirurgie esthétique plutôt que l'exercice. L'éthanol a été son échappatoire, sa diversion, en plus de plaire aux lobbys agricoles et nationalistes. Encore une housse jetée sur une réalité qu'on ne voulait pas voir.
Sauf que, l'histoire le prouve, ce genre de trompe-l'œil ne tient jamais très longtemps...