La ville est hockey. Indéniablement, le slogan est bien choisi. On dirait en fait que le Québec en entier est suspendu aux faits et gestes du Canadien. Mais l'engouement n'est pas unanime pour autant. D'abord, il y a ceux qui vivent ces séries avec un certain détachement, par vrais fans interposés. Ils sont bien contents mais tout de même un peu perplexes devant tant d'enthousiasme. Ils n'ont pas cette fibre qui permet de s'identifier à l'équipe mais ils aiment bien l'atmosphère qui se dégage de la ville. Un peu comme pendant la Coupe du monde de soccer, où bien des "de souche" n'ayant que peu de connaissances en "foot" se greffent à un groupe de fans lié à une communauté, juste pour pouvoir goûter un peu à cette passion, ce que je fais d'ailleurs allègrement avec mon chandail du Brésil tous les quatre ans.
Côté hockey, je dois avouer que je suis un fan plutôt récent du Canadien. À la maison, quand j'étais petit, je n'ai pas baigné dans une atmosphère d'adulation des Glorieux. Comme famille, nous étions plutôt "base-ball", en fait, et j'ai plus de souvenirs reliés aux Expos qu'au Canadien. Mais à l'adolescence, les Nordiques sont entrés dans la Ligue nationale et il a fallu que je choisisse. Je ne pouvais pas rester neutre. À l'époque, le côté nationaliste des Nordiques, avec les fleurs de lys sur le chandail et l'hymne national juste en français au Colisée de Québec, en plus des spectaculaires frères Stastny, les Goulet, Marois, Rochefort, Alain Côté (dont le but était bon...) et compagnie, me rejoignait infiniment plus que la gang de piochons du Canadien de l'époque, tout comme quelques-uns de mes meilleurs amis. J'ai donc été un fan des Nordiques, une allégeance lourde à porter en région montréalaise.
Lors du déménagement de l'équipe vers le Colorado, j'ai donc vécu tout un deuil. Je ne pouvais pas prendre automatiquement pour le Canadien. Pas après des années d'hostilité, de vacheries, et après la furie collective d'un certain Vendredi saint. J'ai donc été orphelin et je n'ai plus tellement suivi le hockey. C'était d'autant plus facile que le Canadien a connu depuis des années de misère.
Mais voilà, je n'avais pas envie de me priver plus longtemps de ce bonheur primaire mais pourtant si savoureux qui permet à toute une ville de s'unir derrière le destin d'une équipe de sport. Je m'ennuyais trop de cette complicité instantanée qui permet d'être l'ami de n'importe qui juste parce qu'on est ensemble derrière le Canadien. Du chauffeur d'autobus au cuistot du greasy spoon, en passant par la dame latino qui cherche son chemin et qui en profite pour s'informer du score, ça fait du bien, une fois de temps en temps, d'être tous du même bord.
Je me suis donc converti. Ce n'est pas un exercice facile. Je me suis d'abord senti un peu traître à la cause Nordiques mais l'équipe n'existe plus et je les ai soutenus jusqu'à la fin. Sauf qu'il me semblait néfaste de baigner dans le ressentiment et de ne pouvoir me réjouir que des insuccès du Canadien, par seul esprit de vengeance. L'exercice a aussi des vertus pédagogiques: si j'espère contribuer à convertir des gens à quelque chose un jour, il faut peut-être que je sache par où il faut passer... Et puis, avouons qu'on a maintenant de la qualité sous les yeux avec Kovalev, Price et les Kostitsyn, avec le courageux Saku, l'inspirant Komisarek, les vaillants Bégin, Bouillon, Smolinski et Kostopoulos... Ça aide grandement à la conversion...
Mais peu importe, il en restera toujours pour voir cette fièvre des séries d'un œil inquiet, ne comprenant rien à l'hystérie collective qui frappe la plupart de leurs concitoyens et ne pouvant y voir autre chose qu'une régression désolante, les émeutes suivant la victoire décisive contre les Bruins en étant la représentation ultime. Ce n'est pas tant le Canadien comme équipe qu'ils n'appuient pas, c'est le principe même de cette grande tentative de victoire par procuration qui ne les rejoint pas. Pour eux, triper sur le sport, c'est faire de l'activité physique, pas le fait de hurler, bière à la main, dans une foule, et encore moins devant un téléviseur puisque les joueurs n'entendent même pas. D'ailleurs, le principe même de croire que le soutien psychologique d'une foule puisse faire la différence est hautement discutable, sinon le Canadien remporterait la coupe Stanley tous les ans.
M'étant souvent senti isolé à ne pas comprendre la montée en popularité d'un phénomène qui me laissait indifférent (Les Cowboys Fringants) ou qui me désolait carrément (Le Banquier), je compatis. Je les remercie aussi. L'unanimité est rarement souhaitable, et en inscrivant leur dissidence au grand procès-verbal de l'air du temps, ils balisent un peu cette fièvre, la nuancent. Après tout, ce n'est que du sport...
Mais qu'est-ce que je les plains! Avez-vous déjà assisté à l'éclosion tardive d'un fan de sport? Avez-vous déjà vu quelqu'un qui était absolument indifférent se sentir soudain vibrer au diapason des fans? C'est un moment magnifique, comme si on venait de pogner un point G quelque part... Et c'est la grâce que je souhaite à tous les non-partisans du Canadien.
Mais dépêchez-vous, on a plus que jamais besoin de votre appui...