Au gré des sondages, ils perdent un peu de terrain au Québec, puis en regagnent. Ils semblent maintenant solidement enracinés dans la région de Québec, en grande partie à cause du "manège militaire" de Harper, qui a su si habilement réveiller la fibre militariste de cette ancienne ville de garnison, et à qui l'incendie du Manège militaire vient offrir une magnifique occasion d'en rajouter en se pointant comme sauveur du patrimoine de Québec en cette année de 400e anniversaire. Et au gré de quelques gestes qui, pour purement symboliques et motivés par l'opportunisme politique qu'ils étaient, n'en étaient pas moins un vent de printemps après des années d'obstination libérale à nier toute forme de nation québécoise, les conservateurs, qui étaient il n'y a pas si longtemps des crocodiles hors de l'eau au Québec, font maintenant partie du paysage politique. Ajoutez à cela la gaffe des libéraux d'avoir choisi Stéphane Dion comme chef et ils y figurent même avantageusement.
Plusieurs s'en amusent, comme s'il s'agissait d'une bonne blague vengeresse au détriment des libéraux fédéraux. D'autres n'en font pas de cas, rassurés sur le fait qu'ils ne pourront pas aller trop loin dans l'imposition de leurs vues les plus conservatrices étant donné qu'ils sont minoritaires et qu'on a l'impression qu'ils le resteront. Harper entretient bien cette presque indifférence avec son ton doucereux.
Et pourtant, il avance ses pions. La vaste étude sur la perception des Forces armées canadiennes au Québec est une preuve de plus qu'il a toujours en tête l'idée de tranquillement façonner les esprits des Québécois pour en faire de parfaits petits conservateurs proguerre. En fait, Harper semble avoir fait le pari de donner du "lousse" au Québec du côté de l'identité pour mieux y faire avancer son idéologie. Il se fout bien que les Québécois soient une nation, en autant qu'ils deviennent une nation conservatrice. Canaliser la fierté spécifique au Québec en appui à ses thèses.
Prenons ce livre d'information sur les drogues commandé par le gouvernement libéral, préfacé par Philippe Couillard, que les conservateurs ont mis au rancart parce qu'il ne dit pas clairement "NE PRENEZ JAMAIS DE DROGUE". C'est un exemple frappant du fossé qui sépare la mentalité conservatrice de Stephen Harper de l'approche qui fait largement consensus au Québec. Dans sa préface, Philippe Couillard avance que si, autrefois, on disait que la crainte était le commencement de la sagesse, on sait maintenant que l'information et la connaissance font encore beaucoup mieux la job. Même des conservateurs modérés comme Pierre-Claude Nolin sont d'accord là-dessus.
Les experts et intervenants dans le domaine le savent bien: un jeune qui fume un jour un joint de pot et demeure encore capable de mettre un pied devant l'autre malgré le buzz en vient à considérer toute information gouvernementale exagérée comme un écran de fumée, comme un bonhomme Sept-Heures. Il n'y prête dès lors plus aucune attention. Et le fait est que les jeunes en fument du pot et qu'ils survivent. Continuer dans la voie du faire-peur et des ordres péremptoires ne sert qu'à rendre l'autorité gouvernementale complètement ridicule.
C'est pourtant la voie que les conservateurs nous forcent à prendre, même minoritaires! De là, on peut supposer que s'ils en avaient le moindrement la chance, ils informeraient nos jeunes que la masturbation rend sourd, que le sexe en dehors des liens sacrés du mariage leur fera pousser du poil sur la langue avant des les précipiter en enfer, et que c'est l'avortement qui est responsable du réchauffement climatique. On aurait du fun!
Que de tels idéologues continuent de récolter tant d'appuis au Québec m'apparaît comme absurde. Je ne peux pas croire que c'est là ce que veulent les Québécois. Quelques-uns, sûrement, mais autant que ça? Il fut un temps où on pouvait encore croire que Harper donnait quelques bonbons à son aile droite question de ne pas perdre son appui, mais que lui-même était un modéré, et que nous étions entre bonnes mains. Son entêtement face à l'Afghanistan, ses nombreux gestes militaristes, la loi sur la censure, la tentative sournoise de rouvrir le débat sur l'avortement et, maintenant, ce clash sur la lutte contre la toxicomanie nous prouvent qu'il n'en est rien. Ils nous prouvent, en fait, que Stephen Harper est un idéologue de droite d'autant plus dangereux qu'il est habile. Et en plus, il profite d'une configuration politique qui le favorise. L'eau monte, et le crocodile est maintenant dans son élément...
Peut-être qu'au fond, c'est vrai que la crainte est le commencement de la sagesse. Et si on commençait par recommencer à craindre les conservateurs?...