La démocratie commence à avoir de plus en plus mauvaise presse et c'est une pente dangereuse. Selon certains, par son obsession du court terme et son hypersensibilité aux enjeux électoralistes locaux, elle serait inapte à répondre à l'urgence environnementale mondiale. Une bonne dictature éclairée à l'ampoule twistée ferait mieux l'affaire et pourrait remettre les lobbys industriels à leur place.
Il y a aussi qu'elle sert trop souvent de prétexte à des invasions perpétrées pour de bien moins nobles motifs et que bien des peuples du monde commencent à se méfier de cette magnifique démocratie que l'Occident vient leur apporter à coups de bombes.
Et puis, c'est vrai, la démocratie, c'est souvent le bordel. Pour chaque décision qui réjouit un groupe de citoyens, vous avez un autre groupe qui descend dans la rue avec des pancartes remplies de choses pas gentilles et qui fait parfois des dégâts. Ça ne fait pas propre. Et ça dérange. Le citoyen moyen, surtout s'il a l'avantage d'être un peu confortable, a surtout envie qu'on le laisse tranquille, qu'on ne lui demande pas de voter à tout bout de champ et que des hurluberlus ne bloquent pas le pont pour lui faire rater Virginie.
Restent les compromis, qui seraient le fruit naturel de la démocratie, et qui devraient, à défaut de combler tout le monde, au moins calmer les esprits. Sauf qu'à la longue, ça finit par frustrer tous les camps et ce sont les radicaux de chaque côté qui en profitent. Il faut aussi reconnaître que le compromis n'est pas toujours la meilleure décision. Il y a des moments où il faut donner un sérieux coup de barre, sinon on court à la catastrophe. Comme si, à tergiverser entre contourner l'iceberg par la gauche ou par la droite, un capitaine en venait au compromis de foncer direct dedans en espérant qu'il casse...
C'est dans cette atmosphère que le désir de personnages forts ou de femmes fortes en politique se fait sentir. Dans le cliché qui veut que la dictature soit le règne du "Ferme ta gueule!" et la démocratie, celui du "Cause toujours...", cette phase est caractérisée par la popularité de personnages qui seraient élus démocratiquement pour dire "Ferme ta gueule" une fois de temps en temps.
LE GRAND RETOUR DE LA CENSURE
Le recours à la censure est le premier symptôme d'une fragilité de la démocratie, et si on se fie aux dernières nouvelles, ses manifestations sont à la hausse. Quand tout va bien et que tout le monde est content, ça va, on peut dire n'importe quoi, ça met de la vie. Mais dès que le pouvoir se sent menacé, couic...
Regardez en Chine, censée être dans un processus de démocratisation. Quand ça commence à brasser au Tibet et que Beijing a peur que les Jeux olympiques soient transformés en grande foire contestataire, elle serre la vis jusqu'à bloquer l'accès au site Internet de Radio-Canada. Pourtant, Radio-Canada n'a rien de subversif et prend bien soin de n'émettre aucune opinion, tant dans l'information que dans le divertissement, comme j'ai pu l'apprendre à mes dépens, et je compatis avec Alain Saulnier, victime de ce mauvais moment à passer...
Mais il n'y a pas qu'en Chine. Au Venezuela, on vient de retirer Les Simpson de l'antenne. Les Simpson! Apparemment, pour le CONATEL, le CRTC vénézuélien, la famille d'Homer et Marge représenterait un déplorable exemple américain à donner aux enfants. C'est au moins la preuve qu'au CONATEL, on n'a rien compris à l'œuvre télévisuelle la plus critique de l'Amérique jamais diffusée, mais peut-être surtout qu'après ses tentatives infructueuses de gagner plus de pouvoir, le gouvernement Chavez commence à paniquer.
Mais ce n'est pas que dans les pays de gauche. Chez nous, la loi C-10 représente une inquiétante incursion de la morale conservatrice dans la production culturelle. Mais de toute façon, cette mainmise culturelle indue existe déjà, le controversé cinéaste américain Nick Zedd s'étant fait refuser l'accès au Canada par les douanes en mars dernier, sous prétexte que ses films subversifs, qui devaient être vus par des fans au cours d'un festival, étaient "borderline criminal activities". On l'a arrêté dans le train pour le reconduire à la frontière, ses bobines sous le bras, sans autre forme de procès, et sans billet de retour. Et comme ça ne dérange que quelques fuckés friands d'une culture trash marginale, personne ne s'en offusque. Mais où ça va s'arrêter?
Et il n'y a pas que les gouvernements, loin de là! Les forces économiques peuvent avoir recours à des opérations d'intimidation légale pour faire fermer la gueule à quiconque pourrait leur nuire. C'est le cas, entre autres, du livre Noir Canada: pillage, corruption et criminalité en Afrique, publié aux Éditions Écosociété, qui détaille les méfaits de compagnies minières canadiennes en Afrique. Une menace de SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation) a été lancée par une de ces compagnies (Barrick Gold) pour en interdire la distribution. Un autre pas contre cette liberté d'expression qui dérange tant...
Avec tout ce monde qu'on tente de faire taire à gauche et à droite, la démocratie fait face à son plus gros défi: celui d'être un bordel fonctionnel et de servir le bien commun. Sinon, il faudra vraisemblablement apprendre à fermer nos gueules de plus en plus souvent.