La politique canadienne et québécoise nous offre souvent d'étonnants spectacles d'acrobatie morale et les dépôts de budgets sous gouvernement minoritaire en sont le
skatepark extrême. Comment dire à quel point tel budget ou telle décision est absolument inacceptable mais qu'on va l'accepter quand même? La vie de nos soldats, la pertinence du rôle de l'armée canadienne en Afghanistan, l'incurie conservatrice en matière d'environnement, tout ça n'est pas assez important pour déclencher des élections? Avec des chefs aux convictions si molles, allez donc reprocher aux électeurs d'être cyniques...
À la clé de ces revirements, il y a toujours le même argument de base: les Canadiens (ou les Québécois) ne veulent pas d'élections. Les sondages le disent. Se pourrait-il que nous devenions démocratiquement paresseux? Guerre, pas guerre, indépendance, pas indépendance, on ne veut surtout plus être dérangés. Même quand la cote de popularité d'un chef au pouvoir est à son plus bas, au fond, on n'y tient pas tant que ça. On adore bitcher sur son cas, mais de là à se taper des mois de rah-rah-rah, de faces de monsieurs et de madames drabes sur les poteaux de téléphone et de débats stériles qui ne sont que des joutes stratégiques, il y a une marge. Avec un électorat au confort si précieux, allez donc reprocher à nos politiciens d'être calculateurs...
ON A LES POLITICIENS QU'ON MÉRITE
Je n'ai pas encore lu le livre que cosignent André Pratte et Joseph Facal mais je salue le fait qu'un indépendantiste et un fédéraliste prennent l'initiative de discuter de l'avenir du Québec sans se prendre à la gorge. Mais dans l'argumentaire qu'André Pratte utilise souvent dans les médias, comme dimanche dernier à Tout le monde en parle, il y a une image qui revient et qui me semble complètement à côté de la plaque. Il dit que le deal canadien dont le Québec fait partie est bien sûr imparfait mais que c'est celui qu'on a, qu'il n'est vraiment pas si pire, et qu'il faudrait songer à cesser de rêver au grand soir et accepter la réalité, apprécier ce qu'on a. M. Pratte a même utilisé une analogie pour le moins curieuse en parlant de son vieux chien qu'il trouve souvent fatigant mais qu'il n'échangerait pour rien au monde. Le pays comme un bon vieux chien gossant. Au moins, ici, pas de risque de tomber dans l'excès de patriotisme...
Pourtant, il y a quelques semaines, le même André Pratte, enviant l'enthousiasme suscité par Barack Obama aux États-Unis, se désolait des politiciens drabes que nous avions tant au Québec qu'au Canada. Ce n'est pourtant pas compliqué. Les politiciens qui déclenchent les passions représentent toujours une identité. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'ils peuvent être dangereux si leurs désirs les amènent à exacerber les conflits identitaires. Mais ces mêmes personnages peuvent aussi être de grands leaders, qui suscitent l'unité. Pas l'unanimité (ce serait suspect), mais un appui assez vaste et diversifié pour ouvrir la porte au changement.
Il s'est dit beaucoup de mal sur la notion d'identité collective récemment. Ce serait un méchant atavisme, une vieille trace de notre passé clanique d'hommes des cavernes qui, comme l'appendice de notre intestin ne sert qu'à pogner l'appendicite, ne sert qu'à s'enflammer et causer des problèmes. Et pourtant, les Canadiens ne pourraient pas supporter de voir leurs soldats porter l'uniforme de l'armée américaine. Il en va de leur identité. C'est ce qui explique la joie des Kosovars à la déclaration de leur indépendance: leur identité collective existait enfin à la face du monde. Comme le disait si justement Joseph Facal à Tout le monde en parle, on ne connaît pas d'exemple d'un peuple ayant obtenu son indépendance qui l'ait par la suite regretté. C'est d'ailleurs là que l'image du chien d'André Pratte ne tient pas la route. Il a beau bien l'aimer, accepterait-il pour autant que ce soit son chien qui décide pour lui?
M. Pratte voudrait qu'on arrête de rêver, et pourtant son rêve à lui est encore plus irréaliste. Il ne pourra jamais y avoir un leader identitaire de la stature d'Obama au Canada. Pour la simple raison qu'il y a deux identités. Ou alors quand il y en aura un pour représenter l'identité canadienne, comme l'a fait Trudeau, un autre se dressera devant lui pour incarner l'identité québécoise, comme René Lévesque. Sinon, tant que le Québec sera dans le Canada, la politique ne pourra y être autre chose qu'une affaire d'arrangements, de commandites, de give-and-take et de stratégies pour concilier ces deux identités.
Si certains sont heureux là-dedans, on ne peut quand même pas culpabiliser tous ces Québécois qui aspirent à mieux. Et si, comme M. Pratte le suggère, on choisit de se résigner à un mariage de raison, il faut arrêter de reluquer les voisins qui s'embrassent avec passion et assumer qu'on doit se contenter de fuir les chicanes de ménage en allant promener son chien...