Mario Dumont a vraiment le chic pour dénicher ces petits sujets qui n'ont l'air de rien mais qui peuvent faire tenir une conversation pendant des heures et même passer pour un programme politique. Prenez sa dernière trouvaille. Mario voudrait ramener le vouvoiement à l'école. Il pense que ça peut aider à rétablir le respect de l'autorité.
(Question à développer: supposons qu'un étudiant se foute des règles et dise "Va chier" à son prof. Est-ce que le prof doit juste lui dire qu'il est inacceptable d'être aussi grossier à son endroit ou s'il doit d'abord exiger de lui qu'il formule son insulte à la deuxième personne du pluriel?)
Le vouvoiement! Il fallait y penser! Cette délicatesse surannée de la langue française comme ultime rempart contre l'impolitesse et l'indiscipline. Mais ce ne sera pas si simple. Le traitement réservé au vouvoiement au Québec est la métaphore de la division qui règne entre les générations. C'est comme entre les pro-réforme et les anti-réforme: on a ici affaire à deux clans irréductibles.
Il fut une époque où le "vous" était à proscrire. C'était le signe du respect de l'autorité, alors qu'il fallait se révolter. Il fallait y mettre du "tu", du "toi", du camarade, de l'égalitaire. À cette époque, mes parents, qui sont des pré-boomers, m'ont tout de même enseigné à vouvoyer mes professeurs et les parents de mes amis.
Mais un jour, une nouvelle directrice est arrivée à mon école primaire avec une approche radicalement originale (et, quant à moi, prodigieusement gossante), le "tu" pluriel. Elle utilisait le "tu" pour nous parler à l'intercom. "Tu prends ton cahier, et tu prends des notes...." Voilà donc l'apothéose de l'individualisme: même quand une consigne s'applique à tous les membres d'un groupe sans exception, ils sont interpellés au singulier, un par un en quelque sorte. Le pluriel n'existe plus. Même à 9 ans, je trouvais ça infantilisant.
Ça n'allait pas s'arrêter là. Au secondaire, voilà que je rencontre de nouveaux amis dont les parents, issus d'une autre génération que les miens, ont horreur que je les vouvoie. Les femmes, en particulier, trouvent que ça les vieillit. De plus, moi qui ai toujours appelé mes parents "papa" et "maman", voilà des papas qui s'appellent Raymond et des mamans, Lise. Je ne sais plus où me mettre avec mes Madame Unetelle, j'ai l'impression soudain d'arriver d'une autre époque. Je ne sais plus quoi dire. En fait, je réalise que, depuis cette période, j'essaie autant que possible d'éviter le pronom. Au lieu de dire "Comment allez-vous?" ou "Comment vas-tu?", je dis "Comment ça va?".
Avec le temps, ça s'est compliqué encore davantage. J'ai déjà évoqué le "tu pluriel" de ma directrice d'école. Yvon Deschamps a aussi expérimenté avec ce qu'on pourrait désigner comme du "voutoiement" (par exemple: "Comment voulez-vous-tu que je l'sache?"). Puis, les humoristes étant souvent à la fine pointe de l'invention langagière, Claude Meunier a ramené dans La Petite Vie la mode pourtant royaliste de parler de soi-même à la troisième personne avec le célèbre "Comment qu'y va? - Y va pas pire!".
Et pour mêler le tout encore davantage, voilà que Jacques Villeneuve nous propose le négatif du "tu pluriel" avec le "on" et le "nous" singuliers. Pour bien montrer qu'il est un gars d'équipe et qu'il prend en considération le travail de tout le monde, Jacques Villeneuve ne dit presque jamais "je". Il dit: "On a bien travaillé, on a eu des ennuis de moteur mais on a su faire les ajustements. Malheureusement, on a glissé dans le deuxième virage..." Hé, chose, tu étais tout seul dans le cockpit! Pourquoi ce "on"? C'est juste toi qui as glissé!
Ce qui fait qu'en plus de la "crise" linguistique, on se retrouvera bientôt avec une crise pronominale. Typique. Incapables que nous sommes de nous brancher sur un aéroport, un centre hospitalier, un statut constitutionnel et une façon de nous parler, nous en sommes toujours réduits à l'improvisation. Pas étonnant qu'on soit bons là-dedans...
Tous les psychologues le disent: l'important, dans l'éducation des enfants, c'est d'être constant. Toujours au primaire, j'ai été barouetté d'une année à l'autre entre une prof qui exigeait qu'on écrive en lettres attachées et une autre qui voulait qu'on écrive en lettres carrées. Avec le résultat que j'écris toujours aujourd'hui dans un très inesthétique mélange des deux.
Au Québec, on ne souffre pas tant d'avoir de mauvaises idées. On souffre surtout d'en changer tout le temps et de ne jamais aller au bout de celles qu'on a.
Vous vous demandez: "Qu'est-ce qu'y pense de la réforme et de la possibilité d'instaurer le vouvoiement obligatoire dans les écoles?" Au fond, on s'en fout (moi et mon équipe fictive de conseillers). Mais est-ce que vous ne pourriez-tu pas garder le même système pendant au moins 10 ans? Ouvre ton cahier et prends des notes...