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Impertinences
6 février 2008, 4:44

La crise pronominale

Mario Dumont a vraiment le chic pour dénicher ces petits sujets qui n'ont l'air de rien mais qui peuvent faire tenir une conversation pendant des heures et même passer pour un programme politique. Prenez sa dernière trouvaille. Mario voudrait ramener le vouvoiement à l'école. Il pense que ça peut aider à rétablir le respect de l'autorité.

(Question à développer: supposons qu'un étudiant se foute des règles et dise "Va chier" à son prof. Est-ce que le prof doit juste lui dire qu'il est inacceptable d'être aussi grossier à son endroit ou s'il doit d'abord exiger de lui qu'il formule son insulte à la deuxième personne du pluriel?)

Le vouvoiement! Il fallait y penser! Cette délicatesse surannée de la langue française comme ultime rempart contre l'impolitesse et l'indiscipline. Mais ce ne sera pas si simple. Le traitement réservé au vouvoiement au Québec est la métaphore de la division qui règne entre les générations. C'est comme entre les pro-réforme et les anti-réforme: on a ici affaire à deux clans irréductibles.

Il fut une époque où le "vous" était à proscrire. C'était le signe du respect de l'autorité, alors qu'il fallait se révolter. Il fallait y mettre du "tu", du "toi", du camarade, de l'égalitaire. À cette époque, mes parents, qui sont des pré-boomers, m'ont tout de même enseigné à vouvoyer mes professeurs et les parents de mes amis.

Mais un jour, une nouvelle directrice est arrivée à mon école primaire avec une approche radicalement originale (et, quant à moi, prodigieusement gossante), le "tu" pluriel. Elle utilisait le "tu" pour nous parler à l'intercom. "Tu prends ton cahier, et tu prends des notes...." Voilà donc l'apothéose de l'individualisme: même quand une consigne s'applique à tous les membres d'un groupe sans exception, ils sont interpellés au singulier, un par un en quelque sorte. Le pluriel n'existe plus. Même à 9 ans, je trouvais ça infantilisant.

Ça n'allait pas s'arrêter là. Au secondaire, voilà que je rencontre de nouveaux amis dont les parents, issus d'une autre génération que les miens, ont horreur que je les vouvoie. Les femmes, en particulier, trouvent que ça les vieillit. De plus, moi qui ai toujours appelé mes parents "papa" et "maman", voilà des papas qui s'appellent Raymond et des mamans, Lise. Je ne sais plus où me mettre avec mes Madame Unetelle, j'ai l'impression soudain d'arriver d'une autre époque. Je ne sais plus quoi dire. En fait, je réalise que, depuis cette période, j'essaie autant que possible d'éviter le pronom. Au lieu de dire "Comment allez-vous?" ou "Comment vas-tu?", je dis "Comment ça va?".

Avec le temps, ça s'est compliqué encore davantage. J'ai déjà évoqué le "tu pluriel" de ma directrice d'école. Yvon Deschamps a aussi expérimenté avec ce qu'on pourrait désigner comme du "voutoiement" (par exemple: "Comment voulez-vous-tu que je l'sache?"). Puis, les humoristes étant souvent à la fine pointe de l'invention langagière, Claude Meunier a ramené dans La Petite Vie la mode pourtant royaliste de parler de soi-même à la troisième personne avec le célèbre "Comment qu'y va? - Y va pas pire!".

Et pour mêler le tout encore davantage, voilà que Jacques Villeneuve nous propose le négatif du "tu pluriel" avec le "on" et le "nous" singuliers. Pour bien montrer qu'il est un gars d'équipe et qu'il prend en considération le travail de tout le monde, Jacques Villeneuve ne dit presque jamais "je". Il dit: "On a bien travaillé, on a eu des ennuis de moteur mais on a su faire les ajustements. Malheureusement, on a glissé dans le deuxième virage..." Hé, chose, tu étais tout seul dans le cockpit! Pourquoi ce "on"? C'est juste toi qui as glissé!

Ce qui fait qu'en plus de la "crise" linguistique, on se retrouvera bientôt avec une crise pronominale. Typique. Incapables que nous sommes de nous brancher sur un aéroport, un centre hospitalier, un statut constitutionnel et une façon de nous parler, nous en sommes toujours réduits à l'improvisation. Pas étonnant qu'on soit bons là-dedans...

Tous les psychologues le disent: l'important, dans l'éducation des enfants, c'est d'être constant. Toujours au primaire, j'ai été barouetté d'une année à l'autre entre une prof qui exigeait qu'on écrive en lettres attachées et une autre qui voulait qu'on écrive en lettres carrées. Avec le résultat que j'écris toujours aujourd'hui dans un très inesthétique mélange des deux.

Au Québec, on ne souffre pas tant d'avoir de mauvaises idées. On souffre surtout d'en changer tout le temps et de ne jamais aller au bout de celles qu'on a.

Vous vous demandez: "Qu'est-ce qu'y pense de la réforme et de la possibilité d'instaurer le vouvoiement obligatoire dans les écoles?" Au fond, on s'en fout (moi et mon équipe fictive de conseillers). Mais est-ce que vous ne pourriez-tu pas garder le même système pendant au moins 10 ans? Ouvre ton cahier et prends des notes...

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Serge Gingras a dit :

re: La crise pronominale

A titre de curiosité, votre confrère journaliste à Radio-Canada, Pierre Maisonneuve, avait comme intervenant sur cette question un directeur qui avait imposé le vouvoiment à son école. A cette école, il y avait de sérieux problèmes de dicipline et de respect et des professeurs et des élèves entre eux.

Depuis l'imposition du vouvoiment, la tension est disparue et on ne se sert plus de la salle d'isolement des élèves associaux. Cette salle, auparavant, était très fréquentée.

Tirez-en votre propre conclusion, mais ce directeur n'hésitait nullement à faire le lien entre cette " nouvelle " politique et les retombées agréables pour tous.

J'ai fréquenté l'école à une époque où le concepte même de tutoyer un enseignant était inimaginable. Cela dit, le fils de ma voisine vouvoyait sa mère et l'envoyait " Chier " en l'appelant par son prénom en plus. Comme quoi, le simple fait de dire vous n'impose pas le respect. Je disais tu à mes parents, mais ne l'ai ai jamais envoyés se faire foutre. Ce n'était pas le genre de la maison.

# 07 févr. 2008, 12:06

Myriam Sainson a dit :

re: La crise pronominale

Mario Dumont est un Premier Ministre en devenir. Il en a la compétence et le talent. Il possède tout un sac d'idées et de solutions créatives aux petits bobos de la vie quotidienne. Il est très proche de nous, simples citoyens...Il veut nous allèger la vie au lieu de la laisser compliquée. Son idée du retour de l'usage du vouvoiement,  dans toutes nos communications journalières,  est excellente et bienvenue. Je suis une adepte du vouvoiement, depuis ma jeune enfance et, j'ai toujours résisté au tutoiement que l'on voulait m'imposer dans toutes les couches de la société québécoise. Le vouvoiement est, définitivement, une marque de respect vis à vis de l'autre interlocuteur qu'il soit un employeur, un fonctionnaire, un enseignant, un marchand, etc...les écoles auraient bien besoin de ce retour du vouvoiement pour rétablir la balance de discipline et du respect de l'autorité et pour l'instauration de son propre respect ,  face à soi-même.

# 07 févr. 2008, 13:16

Jean Archambault a dit :

re: La crise pronominale

Monsieur Parenteau, j’ajouterais à vos pronoms tu, vous et on, l’insaisissable   « y », comme dans les expressions « y vont nous avoir », « y fait beau » et « y fait bien ». Comme vous le constatez le « y » se conjugue autant au singulier que pluriel; il désigne autant un individu qu’une chose. Il s’additionne aux autres et par le fait même augmente le fouillis général.

J’ai été élevé avec le vous tout en appelant ma mère par son prénom. Le vouvoiement  marque un certaine distance, mais exprime-t-il toujours une relation d’autorité comme l’affirmaient les tenants du  tu ? Pas si sûr…

Il y a des tu qui me  tuent. Se faire recevoir par un retentissant tu dans un commerce par un vendeur à la mine épanouie m’agresse et maintient une distance que ce  tu devrait réduire. Le tu est parfois condescendant surtout si l’émetteur a 15 ans et le récepteur, 55 ans. et que la relation est occasionnelle. En somme, il faut savoir que le contexte pourrait aider au bon emploi  des pronoms, mais, malheureusement, on se fout du contexte. Trop compliqué, il faut donc un certain nivellement par le bas.

Par analogie, je suis un droitier par coercition. Dans le temps, les maîtresses d’école obligeaient les gauchers à écrire de la main droite. J’écris donc de la main droite et dessine de la main gauche. Je dessine mal et j’écris guère mieux. Pourtant, lorsque je vois les gauchers écrire de la gauche, je m’étonne toujours de cette contorsion de la main et du bras et de l’impossibilité qu’ils ont de voir ce qu’ils écrivent. Je m’estime heureux d’être droitier puisque  les gauchers n’ont pas la vie facile dans un monde de droitiers.

 L’utilisation du tu devait simplifier les rapports entre les individus. Le tu était perçu comme intrinsèquement égalitaire dans la société qui se voulait plus démocratique. Avouez que le déficit démocratique est encore bien présent. Car le tu n’a  pas la vertu que l’on lui prête par essence. Le tu crée souvent une fausse proximité et son emploi, dans toutes les situations, peut amener le contraire de ce qu’il veut produire. Par exemple, un vendeur d’autos usagers qui emploie le tu, va m’apparaître plus malhonnête que s’il s’en tenait à me vouvoyer. En me tutoyant, je me vois comme le poisson qu’il s’apprête à ferrer.

Que faire? La richesse d’une langue consiste à utiliser toute sa complexité pour exprimer de façon claire sa propre complexité. Il faut donc interdire  les interdits. Le vous et le tu peuvent vivre en coexistence pacifique dans la mesure qu’ils sont utilisés dans le bon contexte.

Quant à laisser aux politiciens le soin de nous guider, je ressens une grande crainte. J'en connais que le vouvoiement ne les empêcherait pas de nous tromper et qu'ils nous méprisent plus qu'ils nous respectent. À propos qu'est-ce que l'on fait avec le "en" ?

# 07 févr. 2008, 15:57

Jessika Fortin a dit :

re: La crise pronominale

Ma génération n'ai jamais été obligée de vouvoyer ses professeurs. Et pourtant, je n'ai jamais senti de manque de respect. Je ne pense pas que de rétablir cette pratique ferait du jour au lendemain que les enseignants seraient respectés et retrouveraient leur autorité. On ne m'a jamais forcé et pourtant, je vouvoie les gens que je rencontre. C'est plutôt une question d'éducation d'après moi. Ma mère ne m'aurait jamais permis de manquer de respect à mes enseignants ou à mes grands-parents. Je m'en serais rapeller amèrement. Tout ne doit pas s'apprendre à l'école. Les parents sont supposés être là aussi pour apprendre à leurs enfants le respect des autres.

Je trouve aussi intéressant le fait d'amener le problème des changements de réformes. J'écris moi aussi dans un semi lettres attachées, semi lettres carrées. Je me souviens d'ailleurs d'une année, étant étudiante de la réforme, où nous avons passé 4 manuels de français afin de les essayer et voir lequel serait éventuellement le meilleur. Nous étions des cobayes. C'est bien beau le respect des enseignants... mais où est le respect pour les étudiants? Avant de s'attarder à ce genre d'insignifiances... on ne pourrait pas s'attarder à changer les programmes scolaires afin que les étudiants puissent par exemple mieux écrire le français???

# 07 févr. 2008, 16:42

Richard Léveillé a dit :

re: La crise pronominale

Monsieur Dumont n'est certainement pas le premier à croire que le vouvoiement, surtout à la petite école, pourrait ramener la question du respect tout court.  Les jeunes parents et les nouveaux enseignants ne voient pas bien le lien que peut avoir le vouvoiement et le respect de sorte que leur progéniture les dissocie tout aussi bien.  

À une autre époque, les touts petits disaient vous à leurs grands-parents et aux "grandes personnes".  Les parents se laissaient tutoyer sans se faire appeler par leurs prénoms.  De nos jours, rare sont les enfants qui n'ont jamais utilisé le vous que pour désigner le pluriel.  Alors, respecter une autre personne veut tout simplement dire accepter une différence sans marquer la situation par une manière de s'adresser à la personne.  L'importance du vous pour marquer le respect dans notre société, adouci les contacts et la relation à établir.  

Combien de fois me suis-je senti irrité ou inconfortable par une jeune personne inconnue qui me lançait un "tu" retentissant dans un commerce ou sur la rue...  Manque de respect?  Probablement pas.  Je dirais plutôt par manque d'éducation.  Je crois que la petite école demeure le bon endroit pour apprendre.  Par la suite, l'habitude sera prise et la génération montante n'aura plus de difficulté à mieux comprendre le respect et ses avantages.

# 07 févr. 2008, 18:10

Gérald Vallée a dit :

re: La crise pronominale

Je suis enseignant en anglais langue seconde au collégial et je trouve le débat sur le vouvoiement assez inutile. Le respect ne vient pas des mots mais plutôt des gestes que l'on pose dans sa salle de classe. Je tutoie mes étudiants non pas pour paraître cool (j'ai 50 ans!) mais pour détendre les étudiants qui se sentent tendus et nerveux lorque vient le temps de s'exprimer en anglais. Le tutoiement me permet d'enlever la gêne et facilite les échanges. Ceci étant dit en 20 ans d'enseignement, aucun étudiant ne m'a manqué de respect. Au contraire!

Je crois que le vouvoiement fonctionne pour certains types de pédagogue qui préferent maintenir une distance face aux élèves. Le vouvoiement forcé ne mène à rien et crée une ambiance souvent lourde et fausse.

# 08 févr. 2008, 14:19

Marc Audet a dit :

re: La crise pronominale

You bet !  Voilà bien un exemple pour montrer à quel point des analyses des phénomènes de la société peuvent être superficiels.  Penser que l'utilisation d'un pronom plutôt que celle d'un autre pourra renverser des habitudes dont la fixation dans les comportements relève de l'habitus au sens où celui-ci devient une seconde nature relève de l'aveuglement.  Pour le montrer, il n'est qu'à se référer aux formes pronominales de l'anglais qui ne comportent pas de telles distinctions lorsqu'il s'agit du tutoiement versus le vouvoiement.  C'est le contexte uniquement et non le pronom qui fait toute la différence, tout étant dans l’intentionnalité du locuteur laquelle est reflétée par son intonation.  Il peut soit être poli, soit impoli en utilisant le même vocable : you.

Par ailleurs, penserait-on d'un non francophone qui dirait "un table" plutôt qu'une table qu'il a perverti le genre et le sexe de la table, qu'il la prend pour un objet transsexuel !  Le côté saugrenu de cette histoire de pronoms nous saute à la figure.  Mario Dumont est un expert en raccourcis simplistes et cette intervention dans le monde de l'éducation en est un bel exemple.  

Donc, en partant du principe que ce ne sont pas les pronoms qui sont en cause pour ce qui est du respect des professeurs, il faut chercher ailleurs.  Cet ailleurs, ce sont toutes les sources d'informations interactives qui aux élèves font paraître le savoir des professeurs bien figé.  Celui-ci en vient à perdre sa crédibilité et par voie de conséquence, son autorité.  Un vous imposé à cette relation ne ferait que déteindre sur la communauté des professeurs en les rabaissant tous du même coup.  

La solution n'est pas du côté de la grammaire et de l’orthographe, mais dans des méthodes d'enseignement qui aurait recours à cet outil de base qui a fait fuir le vous comme la peste et qui se nomme l'informatique.  Le professeur qui surmontera cette contradiction du tutoiement sera celui des décennies futures au cours desquelles il sera une personne ressource facilitant l'apprentissage d'élèves qui seront devant leur écran d'ordinateur avec des programmes itératifs et évolutifs qui leur permettront d’aller à leur propre rythme.  Mais cela n'est pas pour demain.  Peut-être même Mario Dumont sera-t-il mort ou bien sénile.

# 08 févr. 2008, 17:28

Maître Vitalis a dit :

re: La crise pronominale

J'ai lu plusieurs articles sur cette question de retour du vouvoiement en classe. Seulement, aucun article que j'ai lu sur le sujet n'a posé la question suivante: "Les profs, eux, veulent-ils être vouvoyés premièrement ?" et "Qu'est-ce qu'on fait si un prof refuse d'être vouvoyé ? On le fout à la porte ?"

Pensez-vous vraiment que c'est TOUT les profs qui veulent ? Et est-ce que ça aurait un impact sur les jeunes si, disons, 3 profs sur 5 exigent le vouvoiement mais pas les 2 autres ? Ca risquerait pas de les mélanger encore plus ?

On s'en sortira jamais ...

# 09 févr. 2008, 05:05

Marie-Jeanne Gagnon-Beaulieu a dit :

re: La crise pronominale

Je fais supposément partie de la génération du "tu". Je dis supposément parce que malgré que le "tu" sois généralement accepté par mes professeurs et mes employeurs, je me sens plus à l'aise avec le vous. En fait, j'ai de la difficulté à ne pas l'employer puisque pour moi ce mot n'est pas nécessairement une marque de respect mais un moyen de garder une certaine distance entre moi et mon interlocuteur. Ainsi, l'utilisation du "vous" ne me rend pas nécessairement plus respectueuse mais certainement plus hypocrite puisqu'il est toujours possible d'insulter quelque même en le vouvoyant. C'est pourquoi je ne crois pas que son usage systématique dans les écoles québécoises aiderait réellement la cause de la discipline et du respect. Ces deux manières d'agir doivent être apprises avant l'entrée à l'école et c'est aux parents de s'en occuper. L'utilisation du "vous" en classe n'est qu'une façon comme une autre de se voiler la face, chose pour laquelle M. Dumont semble être tout à fait passé maître.

# 09 févr. 2008, 11:17


François Parenteau
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