Dans le débat linguistique au Québec, et particulièrement sur la place du français à Montréal, peut-être m'est-il arrivé d'être un peu jovialiste en insistant sur la possibilité d'œuvrer pour le fait français tout en restant sympathique. Plus que l'anglais, c'est le mépris et même l'hostilité envers le fait français qui semble en hausse. Le témoignage d'une lectrice, Jenny Luciano, en réaction à ma dernière chronique (qu'on peut trouver sur le site du
Voir) en dit long là-dessus.
Mais je préfère de loin être jovialiste plutôt que défaitiste. De plus en plus, on entend des gens dire que dans 20, 30 ans, le français ne sera plus que folklorique ici et que le rêve d'un Québec en français pour tous est fini. Les défaitistes ne s'en rendent pas compte mais ils sont les principaux artisans de leur propre malheur. Car si on conclut que le combat est perdu d'avance, pourquoi continuer? On perd notre temps à apprendre en français et à tenter de l'enseigner aux immigrants. Qu'ils aillent au bout de leur logique. Si on ne fait que retarder l'inéluctable, on perd notre argent et on brime les générations futures qui devront travailler et vivre en anglais. Aussi bien se mettre à l'anglais tout de suite.
Sinon quoi, on déporte des anglos? On va péter des vitres? Quand Le Journal de Montréal a publié sa provocante enquête, la rédaction a tenu secrets les noms des commerces en cause pour éviter qu'ils ne soient victimes de vandalisme en représailles devant leur attitude. Sage décision. La violence, même seulement matérielle, ferait plus de tort que de bien dans ce débat. Et, je persiste, l'insistance sympathique pour être servi en français peut faire un bon bout de chemin que trop peu de gens font. À quoi sert une loi si personne ne semble y tenir? Elle finit par avoir l'air d'une farce et tout le monde s'en moque.
Parce qu'au-delà des lois, il y a le contexte dans lequel elles s'appliquent. J'ai commencé à fréquenter le centre-ville de Montréal en 1985, à 19 ans, alors que j'avais une job d'été en publicité. En bas de l'édifice à bureaux (sur ce qui s'appelait alors la rue Dorchester) se trouvait un dépanneur qui faisait aussi des sandwichs chauds et j'y prenais souvent mon lunch. Les employés étaient audiblement anglophones mais me parlaient en français sans que j'aie eu à insister de quelque façon que ce soit. Et le contact était sympathique.
À mon retour à cet emploi en 1986, je retourne me chercher un sandwich. Le même gars qui me parlait en français l'année d'avant se met alors à me parler en anglais. Je me dis qu'il a juste oublié que j'étais francophone et je lui réponds en français mais il poursuit en anglais. Pourquoi ce soudain changement d'attitude? Il ne pouvait pas avoir oublié le français qu'il maîtrisait assez bien l'année d'avant, tout de même. Ça m'intriguait, alors je le lui ai demandé. Il m'a répondu qu'il n'avait plus besoin de me parler en français puisque le PQ venait de perdre le pouvoir et que René Lévesque avait été remplacé par Robert Bourassa. Et ce n'était pas une blague.
Ça m'a scié. L'été d'avant, si ce monsieur me parlait français, ce n'était pas par ouverture d'esprit ni par respect. C'était par crainte d'un pouvoir politique, par peur que la police de la langue ne débarque pour lui retirer son permis ou je ne sais trop quoi... Parce qu'au-delà des lois, il y a des consignes qui sont envoyées à ceux chargés de les faire respecter (et les budgets qui vont avec). Il y a un contexte, ou même seulement la perception d'un contexte. La loi 101 défendue par le PQ faisait peur aux anglos. Avec un gouvernement libéral, faut croire qu'ils s'en foutent un peu plus...
Mais le contexte, il ne vient pas que des gouvernements. Il vient des citoyens. Les francophones se plaignent entre eux, se désolent, s'inquiètent, se désespèrent. Mais ils n'agissent pas beaucoup. Et quand je vois à quel point ils se mettent eux-mêmes à parler et à écrire en anglais dès que le contexte les y incite un tout petit peu, c'est là que ça me choque. C'est quoi l'idée d'écrire son "status" sur Facebook en anglais juste à cause du "is" qui d'ailleurs peut s'effacer? Un peu de nerf, cibole!
Si les commerçants unilingues du centre-ville font face à de plus en plus de plaintes et de mécontents, ça va finir par provoquer des effets. À l'heure d'Internet, de YouTube et des innombrables outils qui existent pour réunir des citoyens autour d'une même cause qui leur tient à cœur, je m'étonne que des sites n'aient pas vu le jour pour inciter les Québécois qui tiennent à ce que le français soit respecté partout au Québec à investir les commerces récalcitrants pour faire valoir leurs droits.
Et à quand un cas d'espèce comme celui du bar gai Le Stud qui avait refusé sa terrasse à une cliente?
Je suggère de commencer par l'aéroport, tiens...