Mon avant-dernière chronique de 2007 comparait la réaction des francophones face à la montée de l'anglais à Montréal à celle des personnages humains face aux zombies dans les films d'horreur. À ma grande surprise, cette chronique a déclenché une petite tempête sur le site du
Voir. Trente-huit commentaires, c'est beaucoup plus que d'habitude. Et à les lire, je me suis dit qu'encore une fois, pour plusieurs lecteurs, l'ironie du texte n'avait pas été détectée. Comme c'est mon travail à moi de faire passer cette subtilité dans le ton qui met un sourire en coin à des affirmations comme "les anglophones sont des morts-vivants au regard de la communauté francophone",
mea-culpa.
Pour être clair, ce que je caricaturais, dans cet article, c'était les réactions de défaitisme linguistique et de panique indue des francophones face à un retour perceptible de l'unilinguisme anglais à Montréal. En conclusion, je précisais justement que les anglophones étaient des citoyens et non des zombies qui allaient tous nous contaminer, et que le meilleur moyen de promouvoir le français était de leur parler (en français) et même de s'en faire des amis au lieu de les fuir.
Et voilà que Le Journal de Montréal sort sa grosse enquête qui fouette le sang de tout le monde. Une journaliste trouve 15 emplois de vendeuse et de serveuse tout en faisant croire qu'elle est unilingue anglophone. Et pas seulement "downtown", même dans le Plateau! "Des faits troublants", rapportent les commentateurs, même les plus modérés. Pauline Marois a sauté sur l'occasion pour rejouer son meilleur rôle à date, celui d'un Mario Dumont avec des solutions. J'ai moi-même échappé quelques sacres devant les réflexions relatées de certains employeurs fleurant le mépris du style: "Ceux qui se plaignent sont rares et ce sont des chialeux".
Mais woh! les moteurs! me suis-je dit. On parle ici du Journal de Montréal, le champion de la controverse fabriquée de toutes pièces, de l'histoire montée en épingle, du chatouillage de corde sensible à coups de chiffres hors contexte. Dans la Gazette du lendemain, on dénonçait cette approche sensationnaliste qui ne fait rien de bon pour l'harmonie entre les communautés linguistiques et qui pousse à l'amalgame. It takes one to know one...
Certains faits sont indéniables. Il existe à Montréal des anglophones pour qui le fait français est une "pain in the ass". Ils ne vont pas se montrer dans les commissions citoyennes, ils ne font pas de grande marche de haine dans le centre-ville, mais il y en a. Suffit d'avoir à passer par notre aéroport de PET et de prendre un avion d'Air Canada pour s'en rendre compte. Et ce qu'ils ont de suprêmement arrogant, c'est qu'on a l'impression qu'ils se disent que ça va passer, que le temps joue en faveur de l'anglais et que ce n'est pas la peine de réveiller la bête pour rien.
Mais pour choquants que soient ces individus, ils ne sont pas la majorité, même chez les unilingues. C'est parfois dur à admettre, mais c'est tout à fait possible de mener une vie trippante à Montréal sans parler français. Il n'y a pas de volonté d'assimilation derrière ça. Ni même de mépris pour la grande majorité. Juste un peu de paresse intellectuelle.
Parce que si les anglophones de Montréal sont des zombies pour les francophones, ces derniers - au centre-ville de Montréal, du moins - sont des fantômes aux yeux des Anglais.
Il y en a des milliers, des francophones, qui fréquentent le centre-ville. Mais la majorité d'entre eux sont à peine visibles (et audibles) pour les anglophones. Dès qu'on s'adresse à eux en anglais, ils disparaissent ou se métamorphosent en anglos. Si bien que plusieurs anglophones ont beau jeu de ne même pas y croire. Le francophone est insaisissable, éthéré, translucide. Si les anglophones croisaient plus souvent des francophones en chair et en os, qui tiennent leur bout de la conversation en revenant toujours au français, en insistant sans pour autant devenir agressif, le portrait changerait rapidement.
Personnellement, je les trouve cools, les anglophones de Montréal. On est loin du cliché des blokes coincés d'antan. Ils donnent des shows de striptease amateur pendant que les francos trippent sur Tricot Machine. C'est avec des anglos que j'ai les plus passionnantes conversations politiques. En switchant parfois vers l'anglais, c'est vrai, mais en revenant toujours au français. Un tel tango ne pouvait pas exister il y a 20 ans. Ce qui me désole, c'est que les deux communautés continuent si largement à être deux solitudes qui se confortent dans les malentendus. J'ai l'impression que si on se mêlait plus, si des gangs de francos lâchaient le Quartier latin et le Plateau pour investir l'ouest du centre-ville une fois de temps en temps, non seulement ça finirait par produire des résultats sur la francisation, mais toute la ville de Montréal s'en trouverait dynamisée. L'acrimonie n'amènera rien de bon, et les lois ne peuvent pas tout faire. Let's go. C'est notre ville. Tous sur Crescent! Et ce n'est même pas de l'ironie...