Le citoyen d'Outremont Pierre Lacerte a mis bien des gens mal à l'aise en présentant devant la commission Bouchard-Taylor, la semaine dernière, sa liste de récriminations à l'égard de certains membres de la communauté juive hassidique de son voisinage. Soustraction aux règlements municipaux de stationnement pour des raisons religieuses, ordures dans les rues, intimidations mais surtout, l'impunité face à leurs actes. Le ton avait beau être posé, les faits étaient là.
Or, il n'y a pas eu beaucoup de réactions et d'analyses de ce témoignage dans les médias. En tous cas, rien qui se compare à la pléthore de commentaires qui accompagne tout ce qui touche à la communauté musulmane ou au kirpan, par exemple. Il y a un tabou. Et ce n'est pas seulement à cause de l'extrême vigilance pointilleuse et, parfois, des dérapages d'organismes comme le B'nai Brit. L'Histoire a son poids.
Je vais vous raconter une histoire vécue. Attention: je ne prétends aucunement qu'elle représente un portrait de la communauté juive dans son ensemble, mais elle représente tout de même quelque chose qui mérite d'être raconté.
Cette histoire se passe un jour de Saint-Jean-Baptiste. Les Zapartistes donnent, ce soir-là, un spectacle dans une salle du quartier Mile-End. À un moment, je dois aller chercher des costumes avec une collègue. Alors que nous marchons sur Fairmount, une voiture familiale surgit rapidement d'une rue transversale pourtant bloquée pour les célébrations, et ce, en sens contraire d'un sens unique. Je dois reculer vivement pour éviter de me faire rouler sur les pieds. Ma collègue pousse un cri. Ma cuisse frôle l'aile arrière alors que la voiture tourne. En réflexe, mon bras s'élance et va frapper le hayon tandis que je lâche un "Hey!". À ce moment, je n'ai aucune idée de qui vient de me faire subir cette frayeur.
La voiture ralentit alors, puis recule pour revenir à ma hauteur. À son bord, une famille hassidique. Je crois un moment que le papa conducteur veut s'excuser ou m'expliquer son erreur. Et bien non. Sous les yeux de sa femme et de ses enfants, il me fait un doigt d'honneur. Après avoir contrevenu à deux règles de circulation et manqué de me frapper, ce monsieur prend le temps de reculer pour m'insulter.
Évidemment, je "bouille". Mais j'ai un flash. Je vois dans ma tête un titre de journal. "Un Zapartiste impliqué dans un incident avec un Juif hassidique le jour de la Saint-Jean-Baptiste". Il y a tellement d'éléments explosifs dans cette situation, de possibilités de dérapages et d'interprétations... J'ai encore plus peur que quand le char a failli me passer dessus. Alors que le grossier personnage me regarde dans les yeux, je lui crie: "Bonne Saint-Jean!" Et ce fut tout.
Je ne dis pas qu'il y a plus d'agissements de ce genre provenant de membres de la communauté hassidique. Moi aussi, j'ai entendu des histoires, mais je me méfie des généralisations, surtout concernant cette religion trop souvent ostracisée. Sauf que je ne peux pas non plus nier avoir rencontré, à ce moment-là, un mépris à mon endroit que j'ai rarement connu ailleurs. Mais surtout, j'ai ressenti intimement le fait que j'étais mieux de ne jamais en parler publiquement. À cause de sa religion.
Le débat identitaire actuel me pousse à le faire aujourd'hui, même si j'avoue que j'ai la trouille d'être mal interprété. Tout ce que je dis, c'est que le tabou autour de cette communauté a certainement d'autres effets que celui de m'avoir fait taire ce jour-là, et qu'il faut au moins le reconnaître.
Je crois d'ailleurs que les premières victimes en sont les membres de la communauté juive elle-même. Que les supporters des thèses de complot juif et autres antisémites sachent que mon propos ne vise aucunement à faire de l'amalgame à partir de ce cas précis. J'apprécie le fait que Montréal compte une importante communauté juive. J'ai eu trop de plaisir dans ma vie à discuter avec des citoyens québécois de culture juive pour accepter qu'on ouvre la porte à des discours malsains. Oui, il faut mettre des gants blancs quand il en est question. Il serait puéril de chercher à faire de la bravade là-dessus. Les horreurs historiques de l'antisémitisme ont trop fait de dommages pour qu'on puisse en faire abstraction.
S'il y a du mépris envers le reste de la population chez certains membres de la communauté juive hassidique? Sans doute. Certains individus athées haïssent à peu près tout le monde, et on ne songerait pas à tenter de les en empêcher. On ne légifère pas les bons sentiments. Une société démocratique doit être plus grande que ce sectarisme. En ce sens, c'est presque un test. Il est là, le défi. Il faut réaffirmer qu'il y a une même loi pour tous mais le faire posément, sans se laisser enflammer par le débat identitaire et les propos racistes d'un côté comme de l'autre.
Loin de représenter une preuve de mollesse de l'identité québécoise, ce serait là, au contraire, faire la démonstration de toute sa force et de sa maturité.