On a beau savoir que le monde est un arc-en-ciel de nuances de gris, il est impossible de ne pas céder de temps en temps à la tentation, question d'y voir plus clair, de le «photoshopper» mentalement en augmentant les contrastes pour y voir du blanc et du noir. En fait, pour y voir des bons et des méchants.
Ce dont je parle ici est superficiel. Ou plutôt, épidermique. Il ne s'agit pas d'analyser rationnellement les données. Il s'agit de cet instinct qui nous fait automatiquement nous méfier de quelqu'un ou, au contraire, nous fait hausser les épaules alors que des campagnes médiatiques répétées voudraient nous présenter un nouveau Darth Vader politique (vous souvenez-vous de Manual Noriega?). Chacun ses goûts. Je vous les mets pêle-mêle, toutes tendances politiques et envergures confondues.
L'Iranien Ahmadinejad est bien sûr inquiétant avec sa rhétorique et ses politiques rétrogrades, mais je ne peux pas faire autrement que de le voir comme un simple excité que la jeunesse iranienne pourrait zapper bientôt. Un peu comme Sarkozy, qui semble plus perçu sur la scène européenne comme un gamin hyperactif qui joue au super-héros et qui dérange tout le monde que comme le dangereux despote que la gauche française nous a dépeint. Dans la catégorie «méchant exotique», le Nord-Coréen Kim Jong Il a quelque chose d'ubuesque. Et l'horrible junte birmane reste sans visage médiatique à la hauteur de sa sombre réputation. Une tyrannie par comité, en quelque sorte.
Quant aux Castro et Chavez, je sais bien qu'ils ne sont pas des anges mais je me méfie trop des forces qui tentent de les démoniser pour réellement les inclure dans ma liste. Pour ce qui est de George W. Bush lui-même, il m'est de plus en plus apparu au fil des ans comme un pantin pathétique aux mains des véritables vilains que sont les Dick Cheney, Karl Rove et toute la horde des neocons. C'est sans doute ce qui fait d'ailleurs sa force auprès de l'électorat américain. Les balivernes qu'il raconte, il est assez gnochon pour les croire lui-même, ce qui le rend crédible.
Les nombreux leaders terroristes à la Ben Laden sont bien sûr effrayants. Mais ils apparaissent interchangeables. Ce qui menace, ici, c'est toute l'idéologie de l'extrémisme islamique, une force qui, bien que violente, reste encore brouillonne et divisée. En ce qui me concerne, c'est ce qui fait qu'ils arrivent en deuxième place: on ne sait pas bien encore qui est le vrai chef.¸
L'indigeste Poutine
De tous les affreux qui gouvernent dans ce monde, c'est sans contredit Vladimir Poutine qui me donne le plus froid dans le dos. À côté de lui, Dick Cheney a l'air d'un scout. Oui, bon, j'exagère un brin mais je trouvais juste rigolo d'imaginer Dick Cheney habillé en scout. «Achetez-moi des barres de chocolat ou je vous bombarde...»
Mais Vladimir Poutine, c'est autre chose. Il incarne à mes yeux une sorte de froide brutalité autrement plus efficace que les fantaisies des méchants de cinéma. Si Poutine était un vilain dans un James Bond, il ne perdrait pas son temps à infliger à son ennemi une torture originale comme le fouetter au sang avant de le jeter dans une piscine de vodka avec des ours polaires. Bang. Ce serait fini. Et il a l'arme atomique. Et le gaz naturel. Et un tas d'espions de premier ordre qui n'ont plus rien à faire. Brrrr...
Mais le plus inquiétant, en fait, c'est l'attitude de ce qui semble bien être une large majorité de Russes à l'endroit de Poutine. Ils sont fiers de leur Terminator. Ils l'admirent. L'opposition entière en est réduite au rôle qu'a chez nous Québec Solidaire. Une poignée de résistants. Le peuple ferme les yeux sur les journalistes tués, sur la barbarie en Tchétchénie, sur les innombrables limites aux libertés, notamment d'expression, et sur la réécriture de leur histoire. Ils ont leur tsar.
On entend souvent les Russes dire qu'ils ont besoin d'une poigne de fer. On dirait qu'ils s'en vantent. Mais c'est sans doute une autre réalité qui est à l'œuvre. On a souvent parlé des effets néfastes des empires sur les peuples conquis. On a plus rarement identifié les effets qu'ont ces empires sur la mentalité de ceux qui les habitent. Or, il semble que la nostalgie de la puissance y soit une force persistante. Il en reste toujours une arrogance, une propension à oublier les méfaits qui servent la grandeur de l'empire, une capacité de s'enivrer d'un pouvoir qu'ils perçoivent comme rejaillissant sur eux, de se sentir forts par procuration. C'est cette attitude qui ouvre la voie aux pires tyrannies et qui fait la force de Poutine.
Et c'est là qu'on retrouve les nuances de gris. Les «méchants» durables sont ceux qui s'installent en réponse à une envie populaire. Et présentement, les Russes semblent plus avoir envie de puissance que de liberté ou de démocratie. On verra bientôt ce qu'il en est du côté de nos voisins américains. Croisons les doigts...