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Desjardins
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January 2007 - Messages
25 janvier 2007, 12:00
Les aires du désir
Que faire quand, par médias interposés, le Québec au complet s'arrache les yeux sur la question de son racisme, et qu'on a l'impression d'avoir vidé la question depuis un moment déjà?

On parle de cul, tiens.

Pourquoi le cul? Pour le plaisir, c'est sûr, mais surtout parce que le sexe est une culture et parce que notre rapport au sexe, surtout celui des autres, est au moins aussi hypocrite et tordu que celui qu'on entretient avec les cultures étrangères.

Par exemple? Disons que je vous avoue bien candidement qu'il m'arrive de consommer de la porno, que l'une de mes lectures favorites est celle de Nerve.com, un magazine virtuel consacré au sexe. Avouez que vous m'imaginez en pervers fini. Avouez que vous me voyez déjà en train d'attacher une fille aux tuyaux brûlants du calorifère.

Avouez que vous oscillez entre le dégoût et la curiosité de découvrir ce que recèlent mes fantasmes et la nature de mes obsessions, de mes perversions.

Mais cela, vous le pensez en privé. Car en public, notre rapport au sexe relève surtout de l'indignation. Un réflexe paresseux qui nous fait sourciller ou carrément hurler lorsqu'on évoque l'hypersexualisation des ados, les cours de strip-tease aérobique et de maniement du poteau de danseuse pour mères de famille, les stars de la pop à moitié nues, la porno sur Internet, les mini-jupes à ras-le-bonbon, les vidéoclips de rap ou les concours de gilets mouillés au spring break.

En fait, notre rapport au sexe est un choc culturel à l'intérieur de notre propre culture. C'est un combat entre l'intellect et l'animal que l'intellect est assuré de perdre. D'où l'indignation que cela suscite.

Remarquez, parfois, c'est bien, l'indignation. Ça cogne fort. Ça réveille les gens qui dorment sur la switch, ça réconforte un peu les parents découragés de voir leur fille partir pour l'école fagotée comme une petite pute, ça console ceux qui n'aiment pas le cul et ne comprennent pas la fascination qu'il exerce sur les autres.

Sauf que dans la réalité, l'indignation ne nous avance à rien.

C'est ce que déplore la journaliste Ada Cahoun dans un court essai, justement publié sur le site de Nerve, où elle observe l'avènement d'un nouveau puritanisme. Un à un, elle démonte les arguments des tenants de cette pudibonderie qui déchirent leur chemise (oups!) à répétition sur la place publique pour dénoncer l'espace démesuré accordé au sexe dans les médias, dans la culture et le divertissement.

Mais surtout, Cahoun nous écrase à la gueule des évidences d'une rare lucidité dans notre élite journalistique bien-pensante, se réclamant d'un postféminisme qui dit: ben oui, en théorie, il y a peut-être quelque chose de dégradant à exposer toute cette chair, à porter des talons de cinq pouces, à avoir des comportements sexuellement ostentatoires, mais dans la pratique, nous cherchons à plaire, tout le monde veut plaire. Tout le monde veut se sentir désiré.

"Ce qui traumatise ces néo-prudes, écrit-elle, c'est de constater jusqu'où nous sommes prêtes à aller pour séduire. On nous reproche de jouer le jeu des hommes en portant des talons hauts, des mini-jupes. You bet que nous jouons leur jeu! Ils font ce qu'ils doivent faire pour nous attirer, nous pareil. N'est-ce pas là toute la mécanique de la séduction, et du sexe?"

Je vous disais qu'il s'agit d'un choc culturel, mais c'est pire, c'est une véritable fracture.

Des féministes, on comprend qu'elles constatent un recul pour la condition de la femme. Des sexologues, on saisit qu'ils peuvent témoigner de l'incidence de la porno dans la vie sexuelle des couples et des frustrations que cela provoque. Et de la droite, on n'est pas trop surpris qu'elle sublime encore une fois son obsession sexuelle dans un discours qui lui permet, à défaut de le faire, de le dénigrer pour au moins en parler.

En face, vous avez le monde ordinaire. Des humains animés par l'envie de plaire, d'être désirés, des jeunes qui cherchent à choquer leurs parents, des hommes parfaitement sains de corps et d'esprit, mais qui assouvissent un certain voyeurisme à travers la pornographie.

J'aurais envie de dire qu'on assiste à un dialogue de sourds, mais ce n'est même pas le cas. Au pire, on prêche dans le désert. Au mieux, on parvient à humilier les gens, à les faire se sentir cheap, minables, les comparant à un troupeau d'animaux en rut auquel on a retiré tout libre arbitre, prétendant qu'ils sont totalement manipulés par les médias et leurs hormones.

À écouter les bien-pensants, c'est comme si la porno était un truc récent. Comme si le sexe, la séduction et le désir étaient nouveaux, et qu'ils pouvaient être régulés par une quelconque morale ou une éthique commune à tous. Comme si la pression de la performance sexuelle était apparue avec le Web. Comme si l'objet de nos fantasmes devait être parfaitement acceptable.

Cela dit, qu'est-ce qu'on fait? On ferme Internet, on bannit la porno? On enferme nos filles au sous-sol? On met des toutounes dans les pubs de lingerie? On place le sexe à l'index?

Ben voyons. Les idéaux seront toujours démesurés. Les standards de beauté , inatteignables. Le sexe, omniprésent. Il en a toujours été ainsi, à différents degrés selon les époques.

Ne reste qu'à éduquer un peu. À condition qu'on puisse faire autre chose que la morale à des jeunes qui se fichent éperdument de ce que pensent de vieux chnoques qui ont oublié qu'eux aussi, à leur âge, ils et elles n'avaient rien à faire de l'histoire du féminisme et de la rectitude politique lorsqu'il était question de plaire, de céder au désir.


18 janvier 2007, 12:00
Le triomphe du marketing
Non, je n'ai pas vu L'Illusion tranquille, ce premier film de Joanne Marcotte qui est censé dénoncer le pouvoir d'inertie du modèle québécois, cette pensée unique qui affligerait un Québec en proie aux dogmes syndicalo-socialistes.

Je n'ai pas vu ce film, dis-je, et je n'ai pas l'intention de le voir non plus, simplement parce que je connais par coeur les arguments de ses acteurs, dont certains tombent sous le sens, alors que d'autres sont d'une affligeante pauvreté intellectuelle, et ont comme seul mérite de brasser agressivement la soupe politique à grands coups de formules assassines.

Par ailleurs, j'ai bien vu les résultats d'un récent sondage concernant ce même modèle, sondage qui démontrait l'attachement des Québécois à leurs acquis sociaux. Exactement ceux que dénoncent les protagonistes de L'Illusion tranquille: universalité des programmes dans les soins médicaux, les garderies... Exactement ce que défendent leurs détracteurs: l'idée d'une "aventure commune" pour laquelle Louis Cornellier déchirait d'ailleurs bien inutilement sa chemise dans Le Devoir de samedi dernier, oubliant peut-être qu'il prêchait alors aux convertis.

Des convertis qui embrassent massivement le modèle québécois, faisant rager Lulu et ses lucides, dont le manifeste n'a visiblement pas été entendu par la majorité.

Cela signifie-t-il pour autant que la population qui donne son aval à l'état actuel des lieux le fait pour des raisons idéologiques, pour défendre les principes d'un vivre ensemble basé sur la solidarité? J'ai comme un gros doute.

Le statu quo réclamé, c'est surtout celui des services à bas prix, d'une prise en charge de l'État qui libère de nombreux soucis. Un confort dans une relative indifférence, puisqu'il dédouane les membres de la classe moyenne de leur culpabilité d'hyperconsommateurs en faisant croire à une répartition de la richesse, et à des services identiques pour tous.

Ce qui nous fait voir cette étrange bibitte idéologique où le citoyen défend en apparence des principes d'équité sociale pour, au fond, ne satisfaire qu'un seul individu: lui-même. Et sa conscience.

La gauche-caviar, vous dites? Même pas. C'est la gauche-télé au plasma. La gauche condo. La gauche vacances à Cuba. La gauche qui veut payer moins d'impôts.

Pendant ce temps-là, les tenants de la droite de L'Illusion tranquille proclament qu'ils veulent réformer le système afin qu'il profite à la libre entreprise (PPP, appels d'offres dans les services publics, augmentation de la productivité, etc.), à cette même classe moyenne qui verrait ses paiements d'impôts fondre comme neige au soleil, mais aussi aux plus démunis.

Et tout le monde, de gauche à droite, de se draper dans la vertu, de se réclamer de la justice sociale, dissimulant bien mal son hypocrisie.

Remarquez, cette confusion des genres n'est pas l'apanage du Québec. Au sud, démocrates et républicains dansent un tango aux mouvements analogues depuis belle lurette, tandis qu'actuellement en France, la droite de Sarkozy joue la carte de l'empathie devant la gauche de Ségolène Royal, qui, elle, semble prête à brader certains principes pour l'établissement d'un "ordre juste".

Ce qui confirme une tendance qui se dessine depuis un bon moment déjà, et qui prend des allures de lame de fond.

Il n'y a plus vraiment de gauche ni de droite. Il ne reste que le centre. Un centre expansif qui pige, selon l'air du temps, de tous les bords du spectre des idées.

Vous y voyez une forme de sagesse, une réconciliation des extrêmes?

J'y vois plutôt une forme de racolage qui convient parfaitement à nos sociétés voulant le beurre et l'argent du beurre, n'acceptant ni de sacrifier leur confort ni d'enterrer leur conscience. Des sociétés à qui on dit, tout simplement, ce qu'elles veulent entendre. Peu importe la réalité.

J'y vois une absence de courage politique, et pire, j'y vois le triomphe absolu du marketing.

ooo

Bon, mais c'est pas tout ça. Vous avez passé un beau solstice, vous? Moi, pas pire. En fait, j'ai passé le plus clair des Fêtes la tête ailleurs. Le plus souvent dans un bouquin.

Dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell? Non, pas encore. On me l'a offert, mais il attend patiemment qu'un accès de bonne humeur prolongée me permette ce genre de plongée en apnée dans la plus abjecte noirceur de l'âme humaine. Je repense encore aux personnages du Kaputt de Malaparte, à ces bourreaux qui jouent du piano avec les mains d'un ange... Je suis encore parcouru de frissons d'horreur, plusieurs années après cette lecture.

En attendant le Littell, j'ai terminé le très beau et volumineux Forteresse de solitude de Jonathan Lethem, et je suis aussi passé à travers un recueil de Jean-Paul Dubois que je n'avais jamais lu, intitulé Vous aurez de mes nouvelles. Plus encore que dans ses romans, j'y ai retrouvé l'esprit de certains réalistes américains dont je ne me lasse pas. Je pense à Fante, à Carver, à Harrison, à Bukowski.

D'ailleurs, ceux-là me ramènent à cette chronique dont vous comprendrez qu'elle devait changer de nom, son titre pompeusement vindicatif d'Ennemi public no 1 ne trouvant que trop rarement d'écho dans les propos que j'y tiens. Des propos qui ont été marqués, au fil des ans, par la lecture de ces auteurs qui m'ont montré une nouvelle façon d'envisager le réel, qui m'ont fait voir que le bonheur est un tison incandescent sur lequel il est inutile de souffler, puisqu'il ne se consumera que plus vite encore.

Mais bon, animal d'habitudes, je ne renoncerai certainement pas à mes mauvaises manies. Il y aura encore des colères, des lecteurs varlopés, des reportages aux conclusions atrocement subjectives, des fanfaronnades, des critiques acerbes et des insultes. Il y aura de la culture, des médias, de la politique. Il y aura encore un ou deux éclats de poésie plus ou moins volontaires qui viendront se ficher sans cette colonne comme le shrapnel d'une grenade. Il y aura toujours cette conscience que "les utopies sont des spectacles qui prennent fin les soirs de première", même si certains prennent cela pour une forme de cynisme débilitant. Il y aura des clichés, des instantanés permettant d'arrêter ce temps qui s'écoule toujours trop vite ou trop lentement.

Et finalement, il y aura vous, dont j'ai fait l'audacieux pari que vous me suivriez dans ces vagabondages et ces tentatives pas toujours fructueuses de me réinventer un tout petit peu, et qui me permettent de recommencer semaine après semaine sans me lasser.

D'ailleurs, vous ai-je déjà remercié d'être là?

Voilà qui est fait.


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