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Le party
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Je déteste mon anniversaire. Entre autres parce que je n'aime pas trop les anniversaires en général, sauf peut-être quand il s'agit d'enfants et que ce jour-là s'avère l'occasion de mesurer leurs progrès, charmante constatation de leur évolution qui rend même le pire des emmerdeurs un peu gaga. Ahh, regarde comme elle a grandi! Tu vois comme elle parle bien pour son âge! Imagine, il y a un an, elle marchait même pas, et là, elle court comme une folle, check-la aller... Je disais que je déteste mon anniversaire, or chaque année, j'implore qui veut m'entendre de ne rien faire pour l'occasion. Pas de cadeaux, s'il vous plaît. Pas de party, je vous en prie. C'est peine perdue, il y a toujours quelque chose qui s'organise, et il y a toujours plein de gens. Comme si tout le monde était plus content que moi que ce soit ma fête. Ben quoi? Vous me trouvez bougon? Rabat-joie? Regardez-vous donc une seconde. Les Fêtes du 400e anniversaire de Québec s'en viennent et z'avez même pas l'air contents. Pire, vous faites la gueule. On s'évertue à vous organiser un party et vous chialez comme des bébés. Des bébés qui refusent tout en bloc, mais qui ne savent pas ce qu'ils veulent non plus. Faut pas que ce soit trop people, pas trop élitiste non plus. Faut que ce soit rassembleur, mais pas kétaine quand même... Bâtard, le Cirque du Soleil, vous n'êtes pas contents? Y a-t-il quoi que ce soit de plus consensuel que le Cirque du Soleil? Et Céliiiiiine! Seriez pas heureux, si ça fonctionne, un beau spectacle de Céliiiiiiine!? Ne me demandez pas mon avis sur la question. Le Cirque du Soleil m'ennuie, Céliiiiiine me donne sérieusement envie de me crever les tympans. Et la piste de danse sur l'eau? Rien à battre. Et l'Opéra urbain? M'en fous complètement. Sauf que c'est pas pour moi ce party-là. Et ce n'est pas non plus pour le crétin patenté qui anime le show du matin à l'ancienne fréquence de Cheff Fillion. Ni pour son acolyte qui cultive l'indignation sur commande, et qui répétait, mardi dernier, le chiffre de 90 millions de dollars comme une sorte de mantra pour faire freaker les auditeurs. Ce party, c'est pour vous autres, et justement, vous freakez. C'est sûr, moi aussi, quand j'entends qu'un de ces spectacles aura comme fil conducteur "un regard tourné vers l'avenir à travers le multiculturalisme et la francophonie" (tel que rapporté par Le Devoir), je reste un peu perplexe. Les grands concepts et les idées de fond sont intéressants quand ils se dégagent naturellement d'une oeuvre, pas quand on les y fait entrer de force. Mais je sais que ce n'est pas cela qui vous dérange, au fond. Ce qui vous tanne, c'est que vous vous demandez ce qu'il y aura pour vous. Juste vous, votre petite personne. "Les gens sont de plus en plus difficiles à séduire", remarquait la mairesse Boucher, avec laquelle, pour une fois, je suis parfaitement d'accord. À en entendre quelques-uns, il aurait fallu qu'on procède à des consultations publiques pour être certain que chaque citoyen sera individuellement comblé par les Fêtes du 400e. Ce qui est parfaitement ridicule. Alors en attendant, à moins d'avoir quelques suggestions intelligentes à formuler, je vous invite à adopter la même attitude que moi. Je n'aime pas les anniversaires, c'est vrai. Je m'en fiche comme de ma dernière paire de shorts. Sauf que si on m'organise un party, je souris, je remercie, mais surtout, je ferme ma gueule et je laisse les autres s'amuser. Je suis finalement assez reconnaissant que tous ces gens se fendent en quatre pour me faire plaisir, peu importe que cela fasse parfaitement mon bonheur ou non. D'autant plus qu'il y a quand même des limites à l'ingratitude. ooo REÇU - Quelques courriels de lecteurs qui, en lisant ma chronique de la semaine dernière, se sont demandé si j'étais au bord de la dépression. Faut pas exagérer. De désillusions en résignations, je trouve aussi quelques minuscules bonheurs dans ce monde qui est loin d'être jojo tous les jours, mais qui n'a rien d'un enfer pour ceux qui vivent dans la tranquillité d'un pays comme le nôtre. LU - Le plus beau roman sur lequel je suis tombé depuis longtemps. Ça s'intitule L'Histoire de l'amour, c'est écrit par Nicole Krauss. Trois récits qui évoluent d'abord en parallèle pour éventuellement changer de trajectoire et venir se télescoper. Des histoires douloureuses de vies tronquées, sacrifiées, mais parfois gonflées par l'espoir. Des histoires qui traitent du deuil, de la folie, de littérature, de la Shoah, et évidemment de l'amour, tout cela dans une langue d'une rare vigueur poétique. Il existe trois sortes de romans: ceux qu'on ne termine pas, ceux que l'on referme en se disant: "bon, c'était ça", et ceux qui collent à la peau et desquels on ressort transformés. Je vous laisse deviner à quelle catégorie appartient celui-là. APRÈS TOUT - Parmi les minuscules bonheurs évoqués plus haut, celui qui me permet de survivre à la fin de l'automne, c'est le jogging. La tuque enfoncée par-dessus les oreilles, l'air froid te gèle les bronches. The air is crisp, comme disent les anglos. L'air croustillant, comme le givre qui craque sous les chaussures. Pour jogger tout seul, je bidouille de petites compils à écouter sur mon iPod. Pour s'échauffer, La Chanson de Slogan de Serge Gainsbourg reprise par Blonde Redhead. Puis on passe aux choses sérieuses: Street Fighting Man des Stones, Come On (Let the Good Times Roll) par Hendrix, Slow Hands d'Interpol, ça continue comme ça, et au bout d'une heure, vers la toute fin, cette pièce de Katerine absolument pissante: "Excuse-moi j'ai éjaculé dans tes cheveux à un moment inadéquat/Je ne croyais pas qu'ça partirait, mais quand tu m'fais des trucs comme ça, je ne peux pas me retenir..." Je porte parfois des collants pour courir. De temps en temps, les filles qui me croisent en voiture ralentissent pour mater mon cul. Mais si elles tombent sur moi au moment où j'écoute cette chanson, mort de rire, elles accélèrent aussitôt, sans doute convaincues que je suis dingue. La vie est belle après tout, non?
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Seuls
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Craquer une allumette dans le noir C'est un peu le rôle de la chronique: éclairer. Je dis un peu parce que la chronique est un genre libre. Elle peut divertir, choquer, ébranler les convictions, tirer dans le tas, s'égarer, se ressaisir. Ou pas. Elle peut provoquer, attaquer, clarifier et semer le doute. Elle peut aussi ergoter, vagabonder et même se perdre. À dessein ou pas. Il y a donc les chroniques utiles, qui servent à mieux saisir le monde, ses enjeux, à guider des lecteurs perdus dans le dédale de l'information, et les autres, en apparence inutiles, qui peuvent traiter de tout, mais préférablement de rien, et qui ont comme principale qualité de se mouler docilement aux humeurs de leur auteur. Vous le savez depuis longtemps si vous êtes abonnés à cet espace: je préfère, et de loin, la seconde catégorie. Ce qui ne m'empêche pas de m'essayer à la première de temps à autre. Comme pour celle-ci, tiens, dans laquelle il sera question de cette génération Passe-Partout de laquelle je fais partie. J'ai bien ri en voyant mon ex-collègue Martineau surnager dans une mer de réprimandes sur le plateau de Tout le monde en parle dimanche dernier, harangué pour avoir assimilé à cette émission pour enfants les errances de la génération Y. J'ai ri, mais pas pour me moquer. J'ai ri parce que je me suis vu à sa place. Parce que j'aurais pu m'y retrouver 200 fois au moins. J'ai ri parce qu'il arrive au chroniqueur, aussi doué soit-il, de confondre la maladie et le symptôme. Cela dit, Passe-Partout était bel et bien une émission ragnagna. Mais c'était une émission qui, ne l'oublions pas, était pilotée par le ministère de l'Éducation du Québec. À peu près à la même époque, ce ministère adoptait aussi des programmes d'enseignement de l'écriture au son, expérimentant sur une génération des techniques douteuses tout en posant les bases d'une pédagogie axée sur l'expression personnelle plutôt que sur la rigueur orthographique et grammaticale. Toujours à cette époque, les jouets se devaient d'être les plus éducatifs possible, des groupes de mères faisaient la tournée des écoles pour prévenir les férus d'Albator, de Goldorak et de Capitaine Flame des dangers de la violence télévisuelle... Bref, ce "tout le monde il est beau, tout le monde il est fin, tout le monde il a une opinion et des sentiments qu'il doit extérioriser pour pas se faire un ulcère", c'était dans l'air du temps. Et Passe-Partout n'était qu'une de ses nombreuses expressions. Maintenant, est-ce parce qu'on a habitué toute une génération d'enfants-rois à un confort ouaté que l'on se suicide autant, que l'on déprime autant? Je ne crois pas. Ce mal de société est bien plus complexe et, chose certaine, il ne se résume pas qu'à l'enseignement, à la télé, pas même à un courant de pensée ou à l'air du temps. Ni à une génération d'ailleurs. En fait, ce mal est probablement la conséquence directe de la mort de Dieu. J'explique. Pendant des siècles, en bons catholiques, nous avons cru qu'une existence misérable nous assurait une place au ciel. Puis, presque du jour au lendemain à l'échelle de l'histoire, soit en quelques décennies, la religion s'est effacée, et le ciel s'est transporté sur terre. Soudainement, il n'y a plus de rédemption possible après la mort, plus d'après-vie, plus d'Éden retrouvé. Le paradis, c'est maintenant ou jamais. En même temps que cet affranchissement du dogme religieux nous libérait de nombreuses contraintes sociales, de tout un carcan et de la mainmise du clergé sur les populations, il nous imposait une nouvelle tyrannie: celle du bonheur. Un bonheur qui se doit d'être consensuel. Et, surtout, parfait. Une maison parfaite, des enfants parfaits, une job gratifiante et payante, du cul qui gicle comme dans la porno et de l'amour éperdu comme dans les mélos. Un bonheur atrocement individualiste, fondé sur l'image, sur des standards démesurés qui nous écrasent notre médiocrité à la gueule en nous renvoyant à la solitude de nos attentes et de nos frustrations. Peut-être avez-vous vu Babel, le dernier film du cinéaste mexicain Alejandro González Inárritu? Trois histoires s'y superposent et se répondent. Une se déroule de part et d'autre de la frontière séparant les États-Unis du Mexique. Une autre au fin fond du Maroc. Une dernière au Japon. Tandis que les critiques ont beaucoup parlé de la réaction en chaîne que provoque un banal incident, et ce, à l'échelle mondiale, c'est plutôt la solitude de tous ces êtres qui est la plus frappante et, surtout, qui les unit vraiment. La solitude chez ce couple qui se désagrège depuis la mort d'un de leurs enfants, dans la culpabilité, les remords et la rancune. La solitude de cette sourde et muette dans le chaos de Tokyo, emmurée dans son silence forcé, mais surtout dans le deuil de sa mère. La solitude de la nounou mexicaine qui perd soudainement le contrôle de sa vie sans jamais pouvoir la remettre en piste. Au delà des liens de cause à effet, ce que nous rappelle ce film, c'est que nous ne sommes pas tout à fait seul dans le malheur. Et c'est sans doute là que l'art trouve une de ses plus importantes fonctions, même par la télé, même par une émission éducative un peu ragnagna. Sans remplacer le sacré, il peut parfois combler le vide entre les individus, nous rappeler que nous sommes quelque six milliards dans le même bateau. Nous aimons, nous souffrons tous. Nous voudrions tous accéder au bonheur. Nous sommes tous capables du meilleur comme du pire. Que nous soyons de la génération Passe-Partout ou de celle de Bobino n'y change rien: nous sommes faits de la même fibre et vivons la même époque. Nous cherchons tous désespérément une allumette à craquer dans le noir.
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Le coeur a ses raisons
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Soyons sérieux deux minutes: ce document de travail d'un éventuel programme pour le parti Québec solidaire qui a transpiré dans les journaux il y a quelques jours, c'est vraiment n'importe quoi. C'est vraiment n'importe quoi, dis-je, parce qu'au fond, les gens de Québec solidaire savent pertinemment qu'ils n'obtiendront jamais le pouvoir, pas même un siège à l'Assemblée nationale, et cela, même s'ils ont enfin évacué du devant de la scène le triste clown qu'est Amir Khadir. C'est vraiment n'importe quoi, dis-je encore, parce qu'il s'agit d'engagements électoraux pour les 1000 premiers jours au pouvoir de Québec solidaire, et qu'il aurait mieux valu que cela s'appelle les 1000 premiers jours au purgatoire, les 1000 premiers jours dans le couloir, ou les 1000 premiers jours à fumer des clopes sur le trottoir. N'importe quoi, en fait, pourvu que ça rime avec pouvoir tout en s'en éloignant pour aller rejoindre la rue, le seul endroit où Québec solidaire risque d'avoir la parole. C'est vraiment n'importe quoi, dis-je pour une dernière fois, parce que ce sont là, contrairement à ce que prétendent les membres de ce parti, des projets de rêveurs. Ou enfin, chose certaine, ce ne sont pas des projets de comptables. On s'en convainc rapidement en constatant leurs ambitions concernant la réduction des frais de scolarité à tous les niveaux, les coupures des subventions aux écoles privées (ce qui coûterait encore plus cher à l'État, contrairement à une croyance répandue) ou la création d'une agence pharmaceutique nationale qui constituerait sans l'ombre d'un doute un money pit sans fond et qui trahit une profonde méconnaissance de cette industrie. Cela dit, Québec solidaire et son programme n'ont rien de triste ou de ridicule, comme l'ont prétendu de nombreux chroniqueurs et éditorialistes ces derniers jours. À une époque où on reproche aux politiciens une mollesse et une soif de pouvoir qui leur ferait revoir jusqu'aux prénoms de leurs enfants si les sondages s'y montraient défavorables, Québec solidaire se tient debout et s'en va au combat avec la certitude d'en manger une. Et une sincère, mes amis. Mais il y va en se tenant droit, la tête haute. Vous trouvez ça triste? Moi, je trouve cela admirable. Et surtout, très rare. Mais ce n'est pas là où je veux en venir. Histoire de simplifier les choses, de les réduire à des images fortes, on dit souvent de la gauche qu'elle représente les valeurs du coeur, et de la droite qu'elle préconise le cartésien, le cérébral et le pragmatique. La raison, si vous voulez. Aussi, le programme de Québec solidaire n'a rien de cérébral, de cartésien ou de pragmatique. Il est économiquement déraisonnable. Mais il a du coeur, alors ça oui. Il place le citoyen au centre de la nation, d'une économie qui serait à son service plutôt que l'inverse. Les plus démunis y sont enfin pris en charge. On projette la hausse du salaire minimum à 10 $ de l'heure. Bref, on est complètement à contre-courant de la mouvance actuelle. Complètement à l'envers d'un Québec qui vogue placidement au centre droite de la tiède rivière des idéologies et de l'économie. Et encore une fois, on a la preuve que le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Je vous l'ai dit, et même répété: ce programme, c'est vraiment n'importe quoi. Mais ce l'est uniquement dans la mesure où Françoise David et son parti entretiennent la prétention de se faire élire. Ce qui devrait se produire au moment du retour des Nordiques à Québec, pour ainsi dire jamais. Pour le reste, il y a des trucs un peu nunuches dans ce programme. On nage même parfois dans une vision utopique à la limite de confiner ce document et ses auteurs au ridicule. Mais au fond, pourquoi pas? Pourquoi ce parti n'agirait-il pas autrement que tous les autres, en brandissant ses idées avec fierté, en décrétant son désaccord sans que celui-ci ne soit l'habituelle instrumentalisation de l'actualité à laquelle nous a habitués l'opposition officielle? Pourquoi un parti ne défendrait-il pas, pour une fois, et dans une totale absence de cynisme, des idées qui le mèneront à sa perte par pure conviction, avec pour unique objectif de défendre les plus démunis, les laissés-pour-compte et tous ceux qui sont autant de drames dont la multiplication renvoie tristement à la statistique? Québec solidaire, à défaut d'être une voie qu'on empruntera, devrait simplement aspirer à être une voix qu'on écoutera. Une voix qui chuchotera des trucs graves au coeur de l'homme, et aussi de la femme pour ne fâcher personne. Et de quelle voix s'agira-t-il? Je ne sais pas trop. Celle de nos consciences, peut-être.
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Cat Power
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On a longtemps et abondamment spéculé à propos des errances scéniques de Chan Marshall, alias Cat Power. Abus de drogues? Maladie mentale? "Je me levais le matin et je vidais le minibar de l'hôtel", confiait-elle au New York Times en septembre dernier, détaillant la perte de contrôle inhérente à un alcoolisme qui l'amenait parfois à divaguer sur scène ou même, à agir de manière parfaitement odieuse avec son public. Cette époque étant apparemment révolue, on se réjouit de la voir revenir dans de meilleures dispositions. D'autant que pour cette seconde apparition en moins d'un an, plutôt que d'apparaître seule en scène, Cat Power sera épaulée d'un groupe afin de reproduire avec finesse les ambiances soul sudistes de son plus récent et presque parfait essai, The Greatest, enregistré à Memphis. Le 23 novembre au Métropolis
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Le néoservice des plaintes
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Que de questions, que d'insultes, que d'énervement à propos des dernières chroniques! Ce sera donc un de ces bons vieux courriers du lecteur, un service des plaintes comme vous en avez l'habitude. On commence avec les insultes, en réaction à ma position concernant Michelle Dumaresq, cette coureuse cycliste transgenre (un homme devenu femme) dont je vous parlais la semaine dernière, et aussi à ma réponse aux propos de Robert Lepage il y a quelques semaines: "Vous vous disiez dernièrement raciste... bien vous êtes aussi ségrégationniste... Néoraciste, néosexiste, néoségrégationniste, toutes ces nouvelles façons de dénigré (sic) de séparer, de mépriser sous couvert de réalisme, de lucide (re-sic) ou de raisonnable (re-re-sic)... vous me puer (re-re-re-sic) au nez monsieur." Signé S.L., Québec Oh là, et vous, vous êtes néo-illettré, ou juste néodébile? J'ai écrit que je suis raciste, c'est vrai. J'ai dit que tout le monde avait ce petit racisme en dedans. Un cancer de la pensée qu'on doit connaître parce que c'est avec le diagnostic que débute la guérison. Vous ne comprenez pas que cet aveu de racisme, c'est un combat contre soi-même, contre ses propres préjugés, contre sa propre attitude de "ma culture est meilleure que la tienne" et que d'admettre ce petit racisme de merde, d'admettre cette prétention à la supériorité, c'est faire le premier pas vers une tolérance qui ne sera pas composée de prétendues bonnes intentions ou de rectitude politique, mais d'une véritable tentative de comprendre l'autre? Toujours à propos de l'affaire Dumaresq: "L'auteur de cet article a oublié un point important. La fédération canadienne a soutenu Mme Dumaresq, et la concurrente qui l'a attaquée s'est vue privée de compétition pendant trois mois. Ce n'est qu'à la suite de cette sanction qu'elle s'est excusée." Marie-Noëlle Baechler, Suisse Ce que vous avancez n'est pas tout à fait exact. La suspension de Danika Shroeter (pour s'être présentée sur le podium vêtue d'un maillot sur lequel elle avait écrit: "Championne canadienne 100 % femme") est le résultat de négociations avec l'Association cycliste canadienne (ACC), qui lui a, malgré cette sanction, permis de prendre part aux Championnats du monde en échange d'excuses officielles. L'ACC a surtout voulu insister pour que les podiums des championnats canadiens ne servent pas de plateforme à la diffusion de messages offensants. Ce que j'en pense? C'est une bonne décision. Mais pas nécessairement un appui à Michelle Dumaresq non plus. On sent plutôt l'ACC embêtée par la situation, mais ferme dans ce refus d'un geste inacceptable, geste qui traduit cependant le malaise qui gangrène cette discipline et qui risque de s'étendre à d'autres sports, d'autant que le CIO partage des politiques analogues en ce qui concerne les athlètes transgenres. Encore Dumaresq: "Michelle a 100 % raison mais le problème est plutôt la ségrégation des compétiteurs selon le sexe. C'est la même chose pour tous les sports. Il faudrait, je crois, avoir des compétitions basées strictement sur l'âge et non le sexe d'une personne." Denis Levert, Rockland Juste de même: le meilleur temps masculin aux championnats canadiens de descente 2006 est de 3:06. Le meilleur temps féminin, celui de Dumaresq: 3:37. L'écart est immense. Donc, quand on permettra aux hommes de courir contre les femmes, elles ne feront pas même l'équipe provinciale. Encore d'autres bonnes idées comme ça? Pour clore le sujet: "André Arthur, sortez de cette chronique." François Quessy Tiens, ça tombe pile, justement, je me fais pousser la moustache. Et Michelle Dumaresq? Je suppose qu'elle l'épile. Comme bien d'autres femmes d'ailleurs. On change de sujet, de ton et de registre avec une question personnelle cette fois: "J'aime beaucoup quand vous parlez de livres. (...) Vous lisez quoi en ce moment?" L.P., Québec Un recueil de nouvelles de John Updike. Solos d'amour, traduit, en format poche chez Points. Dans la première histoire, un homme apprend qu'une de ses maîtresses qui l'a autrefois laissé tomber vient de mourir dans un accident de voiture. Pendant une fraction de seconde, il est saisi par un sentiment de vengeance accomplie. "Ces pensées dures et indignes ne durèrent qu'une seconde, bien sûr - une fulgurante connexion de neurones amoraux avant que ne tombe la douce pluie de tristesse décente." Ce que j'aime des romans, des nouvelles, c'est que les personnages y sont souvent plus vrais que certains individus qui, comme ceux qui m'écrivent parfois, veulent me faire croire qu'ils sont purs, que jamais, au grand jamais leur esprit n'est traversé par ce genre d'éclair de haine intempestive que l'on chasse vite ou pas, selon notre éducation et le degré d'humanité qui nous habite. Mais bon, j'aime quand même les gens, vous savez. Je ne suis pas néomisanthrope. "Dans votre chronique sur les sans-abri ["La Glace est mince", 26 octobre], vous inventez ou si ces gens existent vraiment?" France, Québec Les deux. La première réflexion que je me suis faite en me présentant à La Nuit des sans-abri, après avoir passé la soirée dans un resto bien bourge, c'était que je ne pouvais juste pas comprendre. Il fallait donc que ce soit quelqu'un d'autre qui raconte. Ce quelqu'un, je l'ai rencontré deux jours plus tard dans la salle commune de la Maison Revivre. Ce que ce narrateur révèle à propos de lui-même est un agrégat de choses que ce type m'a dites et d'histoires que les gens de l'endroit m'ont rapportées. J'en profite donc pour remercier les employés et les bénévoles de Revivre, qui m'ont généreusement accueilli pour que je puisse écrire ce papier, et tous ceux qui m'ont fait don de leurs histoires, malgré que je sois un néoségrégationniste, néoraciste, néosexiste et que je pue.
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Accommodements déraisonnables
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Comme si le débat au sujet des droits des minorités n'était pas déjà suffisamment complexe, voilà que le monde du sport s'y met. L'histoire se déroule ici même, au plusse-meilleur-pays-du-monde, et il y est question de vélo. De vélo de montagne pour être précis, d'une discipline moins bien connue du grand public qu'on appelle la descente. Pour ceux qui ignoreraient tout de cette épreuve sanctionnée par l'Union cycliste internationale (UCI), la descente (ou downhill) est une course contre la montre, dans un parcours défini où l'on doit dévaler une montagne dans des conditions que les néophytes qualifieraient sans l'ombre d'un doute de suicidaires. Sauts, billots, passages rocailleux, racines mouillées, secteurs escarpés, et des pointes de vitesse à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Dans cette discipline qui demande force, énergie, intelligence et courage, la championne canadienne se nomme Michelle Dumaresq. Et c'est justement autour d'elle que plane le parfum de scandale et de controverse qui nous intéresse ici. Court retour dans le temps. À la fin de l'été dernier, sur le podium, alors que Dumaresq savoure une autre victoire aux championnats canadiens, la seconde marche de l'estrade est occupée par une coureuse visiblement frustrée: Danika Schroeter. Pendant la remise des médailles, cette dernière exhibe fièrement un jersey sur lequel on peut lire: Championne canadienne 100 % femme. Malaise généralisé, Dumaresq quitte le podium en larmes. Une fois de plus, elle est confrontée à une réalité qu'elle tente d'occulter par tous les moyens, mais qui la rattrape sans cesse: six ans avant de prendre son premier départ comme coureuse de descente et, cette même année (2001), de remporter son premier championnat, Michelle était un homme. Et pas le plus petit bonhomme qui soit. Baraquée, ma shape à peu près (un peu moins de 6 pieds, 180 lbs), elle domine outrageusement le circuit canadien de descente féminine, une discipline où, inutile de le préciser, une bonne carrure n'est pas un atout négligeable. Sans parler de la masse musculaire, de la force. Sauf qu'aux yeux de la loi, Michelle est une femme. C'est ce que dit son certificat de naissance - modifié selon le protocole de changement de sexe -, c'est donc aussi ce que stipulent son passeport et son permis de conduire. Plus encore, à ses propres yeux, Michelle a toujours été une femme. "Je considère que c'est un défaut de fabrication, j'ai toujours su qu'au fond, j'étais une femme, j'en suis convaincue depuis l'âge de cinq ans", a-t-elle déjà dit et répété en entrevue. S'appuyant sur le droit, l'Association cycliste canadienne (ACC) a rendu une décision lui permettant de courir en tant que pro avec les femmes au niveau national. Dans le sillage de cette décision controversée, l'UCI a emboîté le pas. Des jugements qui confortent la coureuse transgenre dans sa position: c'est de son plein droit qu'elle compétitionne avec des femmes. Ce qui n'empêche pas les autres cyclistes de manifester leur désaccord. Depuis cinq ans, de nombreuses coureuses contestent la validité de la décision de l'ACC, considérant injuste d'avoir à faire face à un "homme transformé", quelqu'un qui part physiquement avec une longueur d'avance sur elles, arguant qu'il s'agit d'une forme de triche, un peu comme du dopage, ou une modification génétique. Ce qui n'est qu'à moitié vrai, puisque le niveau de testostérone de Dumaresq est légal (elle prend de l'oestrogène et n'a plus de testicules), mais la physionomie de base, elle, change tout. Cela fucke complètement l'égalité des chances pour ces filles qui doivent se battre contre ce grand et gros bonhomme devenu une femme. Dans un sens, je compatis avec Dumaresq. Elle s'entraîne fort, son talent est incontestable. Je comprends que, dans sa tête, elle voudrait seulement être considérée comme une femme au même titre que les autres, puisque, toujours dans sa tête, elle en a toujours été une. D'autant que la société accepte la chose, et lui a permis de retrouver le corps qu'elle aurait dû avoir à la naissance. De corriger ce que Michelle considère comme un moment d'inattention de la nature. Le changement de sexe est donc un droit, demandez-vous? Oui, on peut dire. Michelle est née handicapée. Une femme dans un corps d'homme. La technologie médicale permet de résoudre le problème, alors on lui vient en aide. Comme on permettra à un aveugle de retrouver la vue si possible, comme on confectionnera une prothèse à l'enfant né sans mains. Mais si changer de sexe est un droit, faire de la compétition de vélo de montagne au niveau professionnel et aller crisser des volées aux filles, est-ce un droit ça aussi? Certainement pas. Et c'est exactement là que cette chronique devait aller: jusqu'au bout de l'accommodement raisonnable, dans l'illustration du point de rupture dans le rapport entre le collectif et l'individu. Ce n'est pas un droit d'être cycliste professionnelle, comme ce ne serait pas un droit pour l'enfant né sans mains de jouer au hockey pour le Canadien avec des prothèses plus performantes que de vraies mains. Life's a bitch? Ben oui, Chose. Michelle Dumaresq est née avec le mauvais sexe. C'est injuste. Mais faut-il pour autant soumettre ses consoeurs à une autre injustice pour lui permettre de vivre tout ce qu'elle veut, comme elle l'entend? Nous sommes tellement englués dans cette damnée rectitude politique qui nous fait craindre de subir l'opprobre des porte-parole de notre société bien-pensante que nous - et les institutions qui nous représentent - préférons nous taire. Que Dumaresq se batte, ce n'est que normal. Et saluons donc sa pugnacité tant qu'à y être. Car cette fille, même après la grande opération, a encore plus de couilles que les institutions qui auraient dû lui dire non, mais qui préfèrent se soumettre à des accommodements parfaitement déraisonnables.
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