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Desjardins
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October 2006 - Messages
26 octobre 2006, 12:00
La glace est mince
T'es assis dans un coin, sous le babillard, juste à côté du comptoir d'accueil. Tu regardes tout le monde depuis quelques minutes en écrivant dans ton carnet. Tu te lèves, tu traverses la salle commune du refuge, tu viens me voir, tu te présentes. Journaliste? Chroniqueur? T'as pas l'air sûr. Mais tu veux savoir comment j'ai atterri ici. Tu veux savoir comment on devient sans-abri. Sans domicile fixe.

Tu veux comprendre.

OK, je peux bien te raconter, mais tu comprendras pas plus.

Pourquoi? Simplement parce que tu sais pas, parce que tu sauras jamais.

Simplement parce que tu sais pas c'est quoi de n'avoir jamais été aimé. D'avoir été ignoré, laissé-pour-compte. Abandonné à toi-même. Pour te donner juste une idée, quand je suis arrivé ici, on m'a demandé de parler de mon père, de ma mère, de mes frères et soeurs. J'avais rien à dire. Ils n'existent plus pour moi. Je n'ai jamais vraiment existé pour eux, anyway.

Tu ne pourras jamais nous comprendre parce que tu sais pas ce que c'est d'avoir 33 ans et d'en avoir passé plus ou moins 14 dans la rue. Tu peux même pas imaginer. Tu me regardes écraser entre mes doigts jaunis les mégots que je trouve dans les cendriers, je me roule une cigarette avec le tabac qui reste dans du papier Export A. Tu regardes ailleurs. Tu trouves que je fais pitié.

Je n'ai rien à faire de ta pitié. Elle ne me console certainement pas.

Bientôt, il va neiger, que tu me dis, pour faire la conversation. Je gage que tu vas trouver ça beau. Un manteau de duvet qui tombe sur la ville, penseras-tu? Moi, je suis tellement enfoncé dans ma misère que je ne vois plus ce qui est beau. C'est un luxe que je ne peux plus m'offrir. À la place, je fume, je bois.

Les premières semaines du mois, quand j'ai reçu mon chèque, je me trouve une chambre payable à la semaine et je pars sur la go. Ça dure quelques jours, et puis j'ai plus une cenne, mais au moins j'ai eu un peu de fun. Le seul fun que je peux m'offrir. Après, je reviens ici, je mets mes trucs dans un casier bleu, en métal, et je couche dans un lit tellement petit que si je me retourne trop vite en dormant, je tombe en bas, sur le plancher de terrazzo.

Certaines nuits, il y a des gars qui crient. Ils hurlent à mort, ils perdent la carte. Des fois, sont dopés ou sont en manque. Les autres, c'est des psychos, des schizos. Ils refusent de prendre leurs médicaments ou ils ont juste oublié, et moi, je dois partager ma chambre avec ces fous. Il m'arrive d'être réveillé par un cauchemar. Je saute haut comme ça dans mon lit, je suis en sueur. Je rêvais que l'un d'eux m'étranglait dans mon lit.

Tu sais, la glace est mince pour nous, pour ceux que tu vois ici aujourd'hui. Notre vie est un lac gelé sur lequel nous marchons en sachant que la surface peut céder à chaque instant. Et pourtant, sans trop savoir pourquoi, on avance. La vie est plus forte, même quand c'est pas une vie.

Regarde celui-là: 20 ans, pas plus. Et déjà, il est ici, pris dans le cercle aussi vicieux qu'infernal de la pauvreté. Il y en a de plus en plus de son âge qui coulent dans le lac. À pic. Et regarde celle-là, qui vient chercher la caisse de bouffe pour ses enfants. Elle a même pas l'air d'une pauvre, hein? Et pourtant. Deux flos, pas de chum, une job à 8 $ l'heure, elle travaille 50 heures par semaine et elle arrive pas. Regarde encore, dans le coin, le gars qui fixe la télé. Il est sorti de prison il y a quatre jours. Le gros party, il a flambé les 400 $ qu'on lui avait remis à sa sortie. Ça fait deux ans qu'il est pris en main, au Club Med d'Orsainville. Il a oublié comment gérer sa vie. Celui-là? Il a des diplômes, il travaillait à son compte, il avait des contrats, et puis un jour, plus rien. Là, il vit ici en attendant son premier chèque d'aide sociale. Et mon ami, juste à côté? Tu veux savoir son histoire? Raconte Robert, raconte au journaliste comme t'as joué. Vidéopoker, les cloches chanceuses... Raconte comment t'as joué ta job, ta famille, ta maison, tes amis. Raconte comment tu croyais toujours que t'allais te refaire. Raconte comment ta vie a servi à engraisser les profits de Loto-Québec.

Tu me trouves un peu agressif, hein? Excuse-moi. Mais quand tu me regardes, je me sens comme un animal au zoo. Je me sens comme une statistique. Un des 16 000 utilisateurs des services communautaires à Québec. Mais je suis pas un chiffre, je suis pas une statistique. Seize mille utilisateurs, c'est 16 000 histoires qui se ressemblent un peu, mais c'est 16 000 histoires différentes en même temps. C'est 16 000 personnes.

Et aussi, je sens que tu me juges. Tu penses que je devrais me botter le cul? T'as peut-être raison. Mais j'ai juste plus la force. Et pas tellement d'ambitions non plus. Ma vie se compose d'attentes réalisables, de minuscules défis au quotidien. Où dormir, où trouver un peu de cash, un peu à boire. Je ne rêve pas de maisons, de femmes, de télés et d'iPods. Je sais même pas c'est quoi un iPod.

Des fois, j'ai l'impression que le poids de ma vie me ramène au sol plus vite que les autres. Comme si la gravité était plus forte encore pour les pauvres.

T'as fini ton café? Je pense que je vais m'en prendre un autre pour patienter jusqu'au dîner. J'ai rien d'autre à faire, anyway.

Tu te lèves, me remercies. Tu retournes à ta vie. Ton confort. Ta job. Ton char. Mon malheur t'aidera à relativiser tes problèmes, à les ramener à une autre échelle. Tant mieux si j'ai pu t'aider.

Heille, c'est vrai qu'il va neiger bientôt. Ce matin, il y avait du givre sur les autos. J'ai tracé mon nom sur le capot d'une vieille minoune.

19 octobre 2006, 12:00
Les riches, l'angélisme, et encore le racisme, tiens
Une publicité dans ma boîte aux lettres, en format carte postale. C'est le cri triomphant de l'agente d'immeubles qui fait l'étalage de son indiscutable compétence. VENDU, proclame la réclame en lettres majuscules, comme si l'agente à la chevelure "blond éternité" réclamait des félicitations. Sous le message d'autocongratulation, la photo de deux maisons, sises à un jet de pierre d'où je vis.

En prime, la pub nous laisse savoir combien les anciens propriétaires de ces charmantes bicoques ont pu en tirer. La première, une petite maison canadienne, a été échangée contre la rondelette somme de 230 000 $. La seconde, un peu plus vaste, sertie d'un gros garage, bradée pour à peine plus de 400 000 $.

Des pinottes, quoi.

Nous sommes dans le quartier Saint-Louis-de-France, entre les ponts et Sillery. Là-bas, le plus modeste des bungalows, vaguement rénové, se vend aisément pour la bagatelle d'un quart de million. Dans ce secteur, exception faite des quelques rares immeubles de logements, ce sont là les demeures les plus abordables. "Des maisons pour de jeunes familles qui débutent dans la vie", vous diront les vendeurs, sans rire.

En s'approchant du fleuve, les maisons vont grossissant, leur prix frisant parfois le million si vous avez le bonheur de posséder à la fois une piscine et un morceau du paysage fluvial.

Maintenant, imaginez Sillery. Imaginez Le Mesnil. Imaginez combien il en coûte pour vous payer une maison de ville dans Montcalm ou Saint-Sacrement, un condo dans le Vieux-Port. Mieux, une demeure ancestrale dans le Vieux-Québec.

Une visite rapide sur le site Internet de l'un des plus importants réseaux d'agents immobiliers vous permettra de réaliser que le plus banal des cottages, face au bruyant trafic du boulevard Laurier, se vend à près d'un demi-million. Qu'un "split-level" de la rue Marie-Victorin, tout ce qu'il y a d'ordinaire, vaut encore plus.

Cherchant à justifier son plan de créer des îlots de bien nantis en approuvant la construction de projets de condos de luxe sur les terres des congrégations religieuses, dont plusieurs en bordure du fleuve, la mairesse Andrée Boucher affirmait, en entrevue au Journal de Québec, que "les riches nous fuient".

Pourquoi ce long préambule avant d'en venir au fait? Pour répondre à la mairesse que c'est juste pas vrai, bon.

Et que si les riches quittent leur demeure, c'est surtout pour aller acheter un truc au dépanneur. Ou chez Holt Renfrew.

Tant qu'à remettre les pendules à l'heure... Vous le savez, personne n'est à l'abri de la méprise, de l'erreur, et surtout pas l'auteur de cette chronique qui, en cédant à un accès de style la semaine dernière, a aussi péché par manque de rigueur.

Les propos de Robert Lepage n'ont donc pas été rapportés en dehors de leur contexte, contrairement à ce que j'écrivais la semaine dernière. Il ne s'agissait pas non plus d'une manipulation de la part du journaliste, qui s'est empressé de me le faire savoir sur ma boîte vocale vendredi dernier, même si dans le texte, je posais la question, sans jamais l'affirmer.

En fait, ce que j'aurais dû dire, c'est la chose suivante: toujours à la recherche d'une nouvelle qui fera vendre de la copie et parler de lui à une période de son existence où il en a bien besoin, le journal Le Soleil instrumentalisait la semaine dernière une déclaration de Robert Lepage concernant la xénophobie de la population de Québec, choisissant de monter en épingle ce qu'un confrère du même journal désigne très justement comme "la phrase qui tue", anéantissant du coup toutes les nuances du discours de l'artiste - et de l'article - pour le réduire à une déclaration incendiaire.

Cela dit, ma position demeure la même concernant cette déclaration: on s'en crisse qu'elle ait été prise hors contexte ou non, ce qui est intéressant ici, c'est de lancer le débat.

Cela m'ouvre la porte pour revenir sur ce sujet qui, je m'en doutais, n'a pas manqué de provoquer ceux qui dénoncent le racisme en le refusant en bloc, se réclamant d'une rectitude politique qui, pour paraphraser mon maître à penser en la matière, Lenny Bruce, ne permet que de conférer au racisme encore plus de violence, de pouvoir.

Comme je me trouvais tout à coup un peu tout seul de ma gang à admettre l'inadmissible, à avouer mon petit racisme minable dans ma chronique de la semaine dernière, je me suis souvenu de cette comédie musicale de Broadway, Avenue Q, dont une des chansons s'intitule justement Everyone's a Little Bit Racist.

Sur scène, des marionnettes et des gens de toutes les races chantent en choeur:

"Tout le monde est un petit peu raciste, parfois/Même si nous savons tous que c'est très mal/Et ça ne veut pas dire que nous commettons des crimes haineux pour autant, oh non!/Tout le monde est un petit peu raciste, c'est vrai/C'est bien difficile de l'admettre, mais si nous cessions de nous fermer les yeux, d'être aussi politically correct, peut-être enfin pourrions-nous vivre en har-mo-nie."

La chanson, où Noirs, Blancs, Juifs, Arabes et Asiatiques se rendent coupables de racisme en se défendant pourtant d'être racistes, illustre à la perfection toute l'hypocrisie de notre société bien-pensante, et la difficulté qu'éprouvent parfois à vivre ensemble différentes ethnies, comme à Montréal, Toronto, ou New York, où se déroule Avenue Q.

Cela dit, l'angélisme de ceux qui se prétendent au-dessus de tout racisme à Québec n'a rien de surprenant. Car au fond, quoi de plus facile que de dire qu'on aime tout le monde pareil quand tout le monde autour il est pareil?

12 octobre 2006, 12:00
Le rempart
Québec n'est pas raciste, mais elle est peut-être xénophobe.

C'est pas moi qui le dis, c'est Robert Lepage. Ou enfin, c'est ce que Le Soleil a voulu lui faire dire en plaçant la citation, prise hors contexte, en couverture de son édition de dimanche.

Déclaration trafiquée, manipulation journalistique? On s'en fout un peu, dans la mesure où Lepage ouvre ici la porte à l'examen de conscience collectif, au débat.

Reposons donc la question: Québec est-elle raciste, xénophobe?

En employant "xénophobie", on le comprend, Robert Lepage cherchait un terme qui traduirait la simple peur de l'Autre, une ignorance plus qu'une méfiance.

Sauf qu'en réalité, la xénophobie n'est pas moins chargée de haine que le racisme...

Le racisme, si j'en crois Robert (le dico, pas le dramaturge), c'est la théorie de la hiérarchie des races alors que la xénophobie, c'est l'hostilité à ce qui est étranger. Deux formes de crétinisme, l'un s'inventant des fondements idéologiques, et l'autre relevant de la plus pure ignorance.

Cela dit, si on se fie à la définition de Lepage plutôt qu'à celle du Robert, Québec l'homogène, Québec l'enclave privée du contact de l'Autre, Québec est sans doute un peu xénophobe sur les bords, oui.

Mais il me semble qu'elle est plus hostile à ce qui vient de Montréal qu'à ce qui débarque de Port-au-Prince ou de Santiago...

Et le racisme? Ben oui, Chose, Québec est raciste. La plupart de ses habitants sont racistes. Mais il s'agit le plus souvent de racisme "normal", est-il important d'ajouter.

Quoi, du racisme normal? Eh oui, tout le monde est un peu raciste, qu'on le veuille ou non.

Mais avant que les ligues de défense des droits des Noirs, des Arabes et des Serbo-Croates me tombent dessus à bras raccourcis, expliquons comment on peut banaliser cette maladie qu'est le racisme en lui accolant le qualificatif de "normal", et prenons comme exemple le cas type du bon petit garçon de Québec: moi.

Donc, moi, David Desjardins, je suis raciste normal.

Je ne suis pas le raciste qui crache sur les Noirs et hurle aux Arabes qu'ils volent des jobs. On est là dans la forme la plus primaire et mongole du racisme. C'est de l'imbécillité, de la moronnerie, de la débilité mentale. Et c'est aussi, enfin je l'espère, un racisme en voie de disparition.

Je ne suis pas non plus le raciste qui freakerait que sa fille sorte avec un Mexicain, pas non plus celui qui refuserait d'engager un Cambodgien ou de louer un appartement à une famille d'Ivoiriens. Là, on est dans le racisme insidieux, lâche, qui ne crie pas de noms et ne fait pas dans la propagande, mais n'en distille pas moins son poison social tout en respectant la rectitude politique. Ce racisme-là est encore trop répandu, mais je reste convaincu que, d'une génération à l'autre, il tend à s'amenuiser.

Mon racisme, lui, est nettement plus modéré, et donc, comme je le disais, plutôt normal.

Normal parce que, comme la plupart des gens, et ce, partout dans le monde, je ne suis pas épargné par ce petit cancer qui me fait parfois croire que ma culture est préférable à d'autres dont les valeurs entrent en conflit avec la mienne. C'est une pensée qui me tombe dessus comme un virus et que je tente de chasser rapidement, non sans ressentir un certain dégoût pour moi-même, mais je n'y peux rien. C'est comme ça.

Par exemple, quand je pense aux guerres tribales, à l'excision, aux castes, aux femmes voilées, aux écoles juives orthodoxes en circuit fermé et, dans un parfait exemple de contorsion mentale, au racisme génocidaire de certains peuples, là, je trouve ma culture de laïcité, de tolérance et d'égalité clairement préférable à d'autres, qu'il m'arrive même de considérer comme arriérées, voire carrément anachroniques.

Donc, dans ces moments-là, puisque le racisme est une question de hiérarchie et que les cultures sont souvent le fait de peuples qui peuvent être assimilés à des races, je suis raciste. Mais juste un peu.

Juste un peu, parce que je relativise. Parce que je sais que tout cela est beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît. Juste un peu, parce que je suis conscient que ta culture, d'où tu viens, tu n'es pas responsable de cela. Comme de la couleur de ta peau. Juste un peu, parce que je sais que si on ne peut changer de peau, il est parfois presque aussi difficile de s'adapter à une nouvelle culture qui serait aussi loin de la sienne.

Aussi, pour ramener cela à Québec, à son uniformité, la culture des gens d'ici fait parfois l'effet d'un mur contre lequel les autres se fracassent la gueule. Pas parce que les gens sont plus racistes ou xénophobes ici qu'ailleurs. Mais parce qu'ils sont tous semblables.

On y trouve des cons, des gens bien, des racistes idiots, comme partout ailleurs, mais, surtout, une communauté essentiellement "pure laine", francophone, branchée sur une seule et même culture.

Québec est donc hermétique, difficile à pénétrer pour les gens qui proviennent d'ailleurs, mais c'est avant tout parce qu'elle est fortifiée par le rempart de son homogénéité.


5 octobre 2006, 12:00
Les vitamines du bonheur
Je crois l'avoir déjà écrit, il n'existe pas de plus efficace antidote à la vie que les romans. La vie, comme dans ses agrégats de petites tumeurs qui la rongent dans l'actualité au quotidien. La vie comme dans les viaducs qui s'effondrent, la vie comme dans l'Irak et l'Afghanistan, la vie comme dans les éditoriaux de Jan Wong, la vie comme dans Loft Story. La vie comme dans la pathétique tournée promo pour la biographie de Sophie Chiasson.

Et la musique, comme antidote? Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, je l'aime triste, infiniment triste, ce qui, généralement, n'arrange rien. Par exemple, le dernier Dylan, la quatrième track qui joue en boucle dans mon auto: "Through the darkness on the pathways of life/Each invisible prayer is like a cloud in the air/Tomorrow keeps turning around/We live and we die, we know not why..." Voyez le genre.

Les livres, donc. Prenez celui-là, tout poqué d'avoir traîné dans mes valises: Politique, d'Adam Thirlwell. Le truc le plus marrant que j'ai lu sur le cul depuis très longtemps. Un antidote à cette sexualité qui nous obsède bien autrement que dans sa surexposition médiatique ou dans l'hypersexualisation des jeunes. Ici, on serait plutôt dans les méandres tortueux de sa propre pensée, de ses propres désirs, et dans le rapport du sexe avec l'amour, le couple. La petite politique de l'intime, quoi.

L'histoire du roman? C'est sans importance. Ou enfin, disons c'est secondaire, dans la mesure où ce qui s'avère intéressant ici, c'est que quelqu'un puisse encore écrire un livre sur le sujet le plus éculé qui soit en y apportant un éclairage nouveau, mais surtout, en nous faisant parfois tordre de rire, citant en exergue les lacunes hygiéniques de Mao, les leçons de morale faites à Kundera par Vaclav Havel ou le talent d'interlocuteur téléphonique de Staline.

Et dans la plus parfaite étrangeté en résulte un roman qui n'a pas le sexe pour objet principal, mais la bonté. Ce qui donne un peu l'impression au lecteur que l'auteur a trouvé son point G, et cela, presque par accident.

C'est brillant, au point où c'en est parfois même chiant, mais je le répète, c'est drôle à mort. Tellement que, moi qui n'ai jamais trop cru à la rigolo-thérapie, j'oserais pourtant prescrire cette lecture à tous les coincés du string ou fêlés de la "surenchaire".

"Crois-tu qu'un jour nous serons blasés et qu'il nous faudra faire l'amour dans des voitures accidentées pour jouir, comme dans Crash", y demande l'une des protagonistes à son amoureux.

"Je ne sais pas conduire", lui répond-il.

Bon, vous ne riez pas. Je m'en doutais un peu. C'est sans doute que vous préférez les essais de la sexologue Jocelyne Robert, et que pour vous, le sexe, c'est vraiment sérieux, ou alors, vous préférez l'humour mignon, plus romantique, moins coïto-graphique à la sauce judéo-anglaise.

C'est peut-être aussi que vous aimez mieux rire au cinéma qu'en lisant?

Ça tombe bien. Je ressors justement d'une projection de La Science des rêves de Michel Gondry. Joli, drôle, touchant. Un film qui est aussi un antidote aux petites maladies de la vie, mais surtout à celles d'un cinéma qui, sauf en de trop rares occasions, manque cruellement d'imagination et de liberté lorsqu'il donne dans quoi que ce soit d'autre que le réalisme.

Sorte de balade onirico-sentimentale à travers la série de tableaux naïfs qui composent l'imaginaire du personnage principal, on y navigue et on y chaloupe entre le réel et le rêve avec celui-ci. Le petit miracle de l'oeuvre réside dans cette manière qu'a Gondry de faire se rencontrer la forme et le fond, puisque comme son principal protagoniste, le spectateur est à ce point barouetté entre ces univers qu'il doute, à certains moments, d'être témoin d'un rêve ou de la réalité. Si vous permettez une comparaison bancale, c'est comme dans du David Lynch, avec l'affect en moins et l'humour premier degré en plus.

Attention, ce n'est pas un grand film. Ce n'est même pas un feel-good movie. D'ailleurs, je comprends bien les réserves de nombreux critiques, pour la plupart mi-figue mi-raisin devant cet essai qui renvoie parfois à une vision un peu trop pénible de l'existence, genre je-veux-pas-vieillir-parce-que-le-monde-des-grands-il-est-méchant.

N'empêche qu'avec son univers fêlé et ses personnages dont on s'amourache instantanément, ce film est une sorte de vitamine du bonheur en ces jours de grisaille automnale, tandis qu'on regarde s'effondrer le monde comme le béton des autoroutes sur les pauvres gens.

Mais parlant de rêves, j'en fais un régulièrement, et sachant que je compte parmi mes lecteurs quelques adeptes de l'interprétation des songes, j'aimerais bien qu'on m'explique celui-là.

J'entre dans un bar de danseuses. Le portier porte un masque de gardien de but à la Jacques Plante et tient une scie à chaîne qu'il active par à-coups pour me souhaiter la bienvenue. Je m'assois devant la scène. Je suis tout seul dans la place. Une danseuse est appelée par Mike Gauthier, c'est lui l'annonceur maison ce soir-là. La danseuse entre en scène, ses chevilles vacillent en haut de ses talons démesurés. Puis, en tournant autour du poteau chromé, elle sort de ses bobettes une édition presque microscopique de Critique de la raison pure qu'elle place sur ses gros seins pour en lire des extraits en faisant la split. Généralement, c'est à ce moment du rêve que je bande.


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