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September 2006 - Messages
28 septembre 2006, 12:00
New York est un roman
Comment est New York, cinq ans après le 11 septembre 2001?

Au coin de Madison et de la 126e Rue, où j'ai élu domicile, elle est fumeuse.

- Hey brother, t'as une cigarette?

Elle s'appelle Gloria, elle vient du New Jersey. Alcoolique, toxico, c'est elle qui raconte en pompant sur la Camel Light que je lui ai offerte. Une belle Noire, élancée, 30 ans. Maganée par la vie, une dent en moins, on lui en donnerait 10 de plus. Ses gestes sont exagérés, trop amples pour rien, elle fend l'air de ses grands bras maigres et fait des bye-bye aux passants en agitant ses longs doigts. On dirait une drag queen tellement elle en fait trop.

Gloria vient du New Jersey, je l'ai déjà dit. De Newark pour être plus précis, là même où, si on en croit la légende, l'ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, expédiait les clochards de Manhattan en les faisant emmener jusqu'à la gare d'autobus la plus proche, où on leur offrait gracieusement le billet: aller-simple pour le Garden State. And don't come back!

Résultat, au bout de cinq jours, même en vivant dans Harlem, on n'aura vu que trois ou quatre clodos. Ça, ça s'appelle faire le ménage.

- Mais toi, Gloria, pourquoi t'es venue ici?

- Honey, je ne m'en souviens même pas. J'étais tellement bourrée, je n'ai aucune idée de comment j'ai atterri ici. Mais là, la fille qui vit à côté de chez toi, elle m'a donné 60 $ pour que je puisse retourner là-bas.

Là-bas, c'est encore Newark, à quelques dizaines de kilomètres d'ici, et pourtant, en écoutant Gloria, on dirait qu'elle parle de l'Europe de l'Est. Comme quoi la misère humaine ne se satisfait pas de creuser un fossé qui isole du reste du monde les grands brûlés de la vie. En plus, elle dilate la géographie.

- Hey man, t'as une cigarette?

Celui-là s'appelle Donald. Des lunettes en plastique doré, genre Funkadelic, la démarche rapide. Un speedé.

- Tu débarques du train? me demande-t-il en montrant le métro aérien au-dessus de nos têtes, coin 125e et Park.

- Non, non, je loge ici pour la semaine.

- Oh, alors t'es presque un homeboy, ricane-t-il. Tu me la donnes cette cigarette?

Harlem, il faut le dire, connaît un regain de vie improbable depuis quelques années. Alors qu'il n'y a pas si longtemps, on ne s'aventurait que rarement au nord de la 120e Rue, de peur d'y être détroussé par les crackheads qui engluaient le coin, le paysage s'est métamorphosé en quartier presque paisible, mais surtout convivial, la chaleur de ses habitants rappelant celle qui caractérise ceux de La Nouvelle-Orléans.

Pourquoi ce changement? L'arrivée de Bill Clinton, qui a installé son bureau dans le secteur et incité de nombreuses entreprises à faire comme lui, y a largement contribué.

- Hey Donald, t'es content de ce qu'a fait Clinton pour Harlem?

- Ouais, ouais, c'est sûr, c'est bien. Mais j'ai toujours pas de job, ça fait un an que je cherche. Et je pense bien qu'Clinton, il engage que des poules comme stagiaires, dit-il en éclatant d'un rire contagieux.

Autrement, comment est New York, cinq ans après le 11 septembre 2001?

Toujours aussi poétique, et parfois là où l'on s'y attend le moins. Comme à Coney Island, haut lieu du kitsch suranné, où, dès la sortie du métro, le nom des rues renvoie à un univers onirique propre au secteur, qu'on surnomme le Paradis de New York.

Mermaid Avenue, annonce la pancarte qui indique la sortie.

C'est sur Brighton Beach, dans le quartier russe, que l'on repère les fameuses sirènes. Grandes blondes bleachées qui bossent dans les délicatessen et qui s'appellent évidemment Natasha, Olga, Petra... Ou cette somptueuse brunette en jean moulant et bottes de cow-boy qui, plantée sous les rails du métro aérien, tire sur de longues cigarettes ultra-minces en promenant un regard d'une infinie tristesse.

Un avion descend vers l'aéroport JFK, le vent pousse le son de ses réacteurs dans la direction opposée, de sorte qu'il s'amène sur la ville en silence, comme en chute libre, donnant au spectacle de son atterrissage un caractère surréel.

Au-dessus de la plage, une mouette suspend son vol, le temps aussi.

On a presque oublié qu'on est à New York, cinq ans après le 11 septembre 2001. New York, plus propre, plus sécuritaire avec ses flics tout partout, mais toujours plus grande que nature, toujours trop. Trop chère, trop vite, à la fois trop belle et trop laide. L'attentat du World Trade Center et la désolation lunaire de Ground Zero ne font que participer du même gigantisme pathologique.

Toujours trop. Trop d'histoires, trop de vies qui se croisent et s'entrechoquent.

Mon voisin me raconte la sienne sur le perron en me tendant l'immense pétard qu'il tient dans ses doigts. C'est encore trop. Trop de fric, trop de drames familiaux, trop, trop, trop. Le gars me bullshite, c'est sûr.

Et pourtant, en écoutant tous ces gens dont on croise le chemin, toujours la même sensation de se faire remplir, d'être gavé de cette surenchère d'événements rocambolesques qui renvoie l'existence des quidams les plus ordinaires à la fiction la plus improbable.

Mentent-ils tous? Bien sûr que non.

Destins tordus, drames, ironie, poésie, crime, désespoir, humour, terrorisme. Tout ici est démesure.

Le décor, l'histoire, les personnages.

Bref, New York est un roman.

21 septembre 2006, 12:00
Ainsi vivent les morts
"Avant même d'avoir préparé nos bagages et entrepris les trois heures de route vers le New Jersey, je savais qu'il me faudrait écrire à propos de mon père."

Ces mots, ce sont ceux avec lesquels débute le troisième paragraphe du premier livre de Paul Auster, L'Invention de la solitude. À travers les souvenirs, les reliques laissées dans la maison familiale, Auster cherche la véritable identité de son père récemment décédé: un être secret, une façade ambulante, un blindage que rien ni personne n'aurait pu percer.

Ce livre, je l'ai justement piqué à mon père, qui n'avait cependant rien du mystère opaque de celui d'Auster. Sur la quatrième de couverture, le collant de la Librairie Campaniloise indique qu'il s'agissait d'une commande, numéro 555000. Reçue le 25 mars 1997. 12,50 $.

Je dis que mon père n'avait rien du mystère de celui d'Auster, et pourtant. Que sait-on vraiment de ses parents? Et surtout, que veut-on vraiment savoir? Souvent, une simple révélation relevant de leur intimité nous jette par terre, nous place dans un état de malaise. Comme leur sexualité relève de l'impossibilité lorsqu'on est plus jeune, le domaine des sentiments, la complexité de leur être, ce qui en fait des humains à part entière, nous préférons aussi l'ignorer. Même parvenus à un âge de supposée raison, comme le mien. Est-ce la pudeur, un désir d'idéalisation qui nous pousse dans ces retranchements de l'ignorance volontaire?

Vous demanderez à un psy.

Anyway, "il est impossible, je m'en rends compte, de percer la solitude d'autrui". Encore Auster, même bouquin. Page 34.

Quand le téléphone a sonné à mon bureau le 4 juillet, je ne me suis douté de rien. Ce n'était pas ce genre de coup de fil passé au milieu de la nuit, et dont vous redoutez, seulement en raison de l'heure, qu'il n'apporte que de mauvaises nouvelles. La sonnerie était comme à l'habitude, la voix de ma soeur un peu pâle, mais pas moins qu'au cours des six mois du calvaire hospitalier qui avaient précédé ce jour.

- Faudrait que tu viennes, si tu peux.

J'étais en train d'écrire une chronique, aucune idée du sujet, je l'ai foutue aux chiottes et je suis parti. Il était moins une.

Depuis ce jour, je suis hanté par la mémoire de détails minuscules. Des échantillons de vie sans contexte.

Mon père qui m'emmène voir les Nordiques même si je sais parfaitement qu'il déteste le hockey. Mon père qui ramène du poulet en boîte et une copie Beta de Mission Firefox, avec Clint Eastwood. J'ai à peu près 10 ans, j'adore ce film. Mon père qui envoie paître un flic lui remettant une contravention pour excès de vitesse. Je bombe le torse tellement je suis fier, mais mon vieux regrettera sans doute de m'avoir inculqué le mépris de l'autorité. Mon père qui m'offre un disque des Beatles sans savoir que cela changera ma vie. Mon père avec ma fille dans ses bras, ému, les yeux dans l'eau. Mon père qui m'appelle à 7h30 le matin, à mon appartement, pour me donner un char de marde parce qu'un huissier vient de rappliquer chez lui pour un ticket de stationnement, jamais payé, que j'ai récolté six mois plus tôt avec son auto. C'est l'hiver. Dans la pièce d'à côté, j'entends mes colocs baiser.

Mon père. Son rire tonitruant, unique, dont ma soeur avait tellement honte quand nous étions petits. Ses chemises toujours tachées. Ses mains calleuses. Ses horribles chapeaux de paille. La fois où je lui ai dit: pourquoi t'achètes pas une Volvo, quand il se cherchait une nouvelle auto, et qu'il m'a répondu: pfft, c'est juste bon pour les frais chiés ou les vieux profs d'université lubriques, comme ceux dans les romans de Philip Roth. Mon père, savoureusement caustique. Et littéraire en plus.

Ainsi vivent les morts.

Dans les souvenirs anodins d'un quotidien qu'on avait oublié avant que le fracas de leur départ ne les ramène à la conscience et ne les charge de sens comme on charge un gun.

Bang! Chaque détail comme une volée de plombs dans l'âme.

"Ces images minuscules: inaltérables, logées dans la vase de la mémoire, ni enfouies ni totalement récupérables. Et pourtant, chacune d'elles est une résurrection éphémère, un instant qui échappe à la disparition." Toujours Auster, vous aviez deviné.

Une des choses qui me manque le plus, c'est de communiquer avec lui par les livres que nous échangions. À mon retour de New York, où j'étais en décembre dernier pour le boulot, j'écrivais justement une chronique dans laquelle je le remerciais pour cela, pour l'amour des mots, mais des romans surtout. Ces fictions à travers lesquelles on pénètre le réel.

Deux semaines plus tard, il entrait à l'hôpital pour n'en plus jamais ressortir.

Est-ce pour cela que je retourne à New York cette semaine, sans raison apparente sinon l'irrépressible besoin de fuir? Est-ce pour revenir en arrière, comme avant les dernières Fêtes? Avant l'effondrement, avant mon tout petit 11 septembre à moi?

Vous demanderez à un psy.

Ce qui est certain, par ailleurs, c'est qu'avant même d'acheter mon billet d'avion, bien avant de faire mes bagages, je savais, comme Paul Auster, qu'il me faudrait écrire sur mon père.

Je savais que cela serait incomplet, bancal, que l'espace manquerait pour dire le millième de ce qu'il y a à dire, que plusieurs ne comprendraient pas, que certains y verraient une forme d'impudeur de ma part: je ne suis pas romancier, seulement chroniqueur après tout.

Mais je savais tout de même qu'il me faudrait écrire sur mon père.

Ne serait-ce que pour lui dire: t'es encore là, P'pa, dans mon grand front qui s'étire avec les années, dans mes photos de notre voyage en Espagne, dans mon amour du beau, dans mon intolérance à la connerie. Dans la voix de mes frères, et dans la mienne. Dans mon rire dont ma fille aura sans doute un peu honte elle aussi.

Dans les souvenirs, dans les gestes et dans la génétique.

Ainsi vivent les morts.

14 septembre 2006, 12:00
La peur
Ceci n'est pas une chronique à propos du cinquième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001.

Ceci n'est pas une chronique dans laquelle son auteur vous expose, comme l'ont expliqué une flopée de psychologues, que le traumatisme induit par un tel événement vous permet d'évoquer avec clarté de nombreux détails insignifiants concernant cette journée aux proportions mythiques.

Vous vous souvenez de la chanson qui jouait dans votre lecteur de CD d'auto ce matin-là, de ce que vous portiez, de la pureté cristalline de l'air automnal, de ce que vous aviez mangé au déjeuner et avec qui vous aviez couché la veille.

Ceci n'est pas non plus une chronique politique. Ou enfin, ce n'est qu'à moitié vrai, puisque tout est politique.

Y compris la chanson qui jouait dans votre lecteur de CD d'auto ce matin-là, ce que vous portiez, la pureté cristalline de l'air automnal, ce que vous aviez mangé au déjeuner et, bien sûr, la personne avec laquelle vous aviez couché la veille.

Il s'agira donc d'une chronique sociale. Un regard à la fois micro et macroscopique sur les durs lendemains. Pas uniquement les lendemains d'attaques spectaculaires, mais tous les lendemains d'accident, de scandale, de mort d'homme.

Dans ce domaine, d'ailleurs, et contrairement à ce que l'on serait tenté de croire, il n'y a pas d'avant et d'après. La culture de la peur était là avant, elle sera là après, presque inchangée. Le 11 septembre 2001 n'a fait qu'en condenser les éléments: paranoïa, hystérie médiatique, transformation de l'accident, de l'événement extraordinaire, en une possibilité de danger au quotidien.

Le monde est-il plus sûr?, s'interrogeaient presque tous les médias cette semaine. Quelle importance, puisque la véritable menace est dans sa cour. Dans son bureau. Chez les amis des enfants. Au coin de la rue.

Le danger ne plane pas au-dessus du complexe G dans un Cesna bourré de Semtex piloté par un fou d'Allah. Le danger est parqué au coin Bourlamaque et Aberdeen. Le danger se terre sous le tracel de Cap-Rouge. Le danger fait dodo sous la galerie.

SRAS, anthrax, grippe aviaire, virus du Nil occidental, fumée secondaire. Culture de la peur dans la santé publique.

Autobus scolaires à nez allongé, piscines gonflables, piscines publiques. Culture de la peur dans l'environnement immédiat.

Guerre de rue entre punks et skinheads, gangs organisés d'immigrants pratiquant la traite des Blanches à grande échelle. Culture de la peur de l'Autre.

Chaque semaine, une nouvelle menace émerge. Chaque semaine, on transforme un accident en un problème d'ordre national nous forçant à revoir la législation. Chaque semaine, un médecin, un flic, un coroner, un sociologue et quelques journalistes nous alarment: attention, un nouveau Mal nous guette.

On nous fait peur, et dans une sorte de perversion collective qu'il est parfois difficile d'admettre, nous aimons cela.

Ce genre de psychose, c'est là l'un des luxes dont disposent les sociétés occidentales. Des sociétés qui ressemblent de plus en plus à des enfants de banlieue, dorlotés, bichonnés, et qui s'inventent des maniaques au volant d'un Econoline brun deux tons pour chaque quartier, chaque pâté de maison recelant son potentiel de terreur ordinaire.

Et nous aimons cette peur, disais-je, nous la chérissons, parce qu'elle nous ramène à la précarité de nos existences, parce qu'elle nous rappelle ce qui importe vraiment, elle évacue les illusions du bonheur consumériste pour nous renvoyer à l'amour, aux amis, à la vie. Mais surtout, elle justifie nos emportements, nos accès de surprotection, notre maternage intempestif.

Événement aux répercussions mondiales, aux images terrifiantes qui, cinq ans plus tard, nouent encore les estomacs, les attentats contre quatre avions de ligne américains, le World Trade Center, le Pentagone, mais surtout, les réactions viscérales qui s'ensuivirent, représentent un échantillon magnifié de notre ère de peur.

La comparaison peut vous paraître bancale, dans la mesure où le 11 septembre est une chose énorme. Une chose qui a jusqu'à modifié notre vocabulaire, le visage du terrorisme, de l'islam radical, ainsi que notre vision de la géopolitique à l'échelle mondiale.

Mais ses répercussions participent pourtant de la même logique. Les rouages sont les mêmes pour tous les drames médiatisés, peu importe leur dimension ou le nombre de personnes touchées.

En cela, le 11 septembre se révèle une monstrueuse démonstration, à une échelle démesurée, qu'il faut parfois se méfier de nos sentiments. Car n'est-ce pas la peur qui a mené à la colère, une colère capable d'aveugler un peuple parti en guerre sous de fallacieux prétextes, ce même peuple se réveillant aujourd'hui avec une terrible gueule de bois qui emprunte les noms d'Irak, Patriot Act, Guantanamo et autres entorses à la convention de Genève ou aux libertés individuelles?

Dans une vieille entrevue, la poète-rockeuse Patti Smith disait: "Je n'ai plus peur de la mort, je n'ai plus peur de rien, finalement, sauf peut-être de la peur."

La peur qui paralyse, la peur qui évacue la raison, la peur comme mécanisme d'une autre barbarie, plus insidieuse. Celle de l'obsession de la sécurité, du contrôle de l'environnement, de la volonté de policer nos sociétés.

Ceci n'est donc pas une chronique sur le cinquième anniversaire du 11 septembre 2001.

C'est le rappel qu'en chacun de nous sommeille un minuscule Ben Laden.

7 septembre 2006, 12:00
Le département des plaintes, vraiment?
Non, pas vraiment. Pas tout à fait un département des plaintes comme vous le connaissez, mais quand même, quelques répliques aux lecteurs et des mises au point concernant ma dernière chronique sur Jacques Godbout et sa vision apocalyptique du Québec de demain.

Précoce parenthèse, je vous avoue une chose en toute candeur: j'aime bien quand des sujets s'étalent de la sorte, sur deux semaines. Cela montre parfois que j'ai pilé dans un nid de guêpes, à contre-courant de la morale ambiante ou des idées reçues, ce qui me ravit, ou encore, cela expose d'autres fois les faiblesses de mon argumentation, ce qui constitue un rare moment d'humilité pour le chroniqueur un peu pas mal plein de marde que je suis. Dans le cas qui nous occupe, c'est un peu des deux.

Pour revenir à Godbout, donc, ce retour expose aussi que le sujet est passionnant, dans la mesure où il soulève les passions.

Pourtant, c'est à la forme que plusieurs se sont arrêtés. Et quand je dis la forme, je pense à l'invective, à la force de frappe, à l'insulte. Ahh, l'insulte... Vous avez de la misère avec celle-là. Pourtant, dans le privé, au boulot, combien de fois par jour entendez-vous cent fois pire sans jamais vous en formaliser?

Remarquez, je vous comprends un peu. Dire de Jacques Godbout que c'est un vieux mongol, c'est peut-être y aller un peu fort. Et ce n'est pas très gentil pour les mongols.

Mais assez de sarcasmes à propos de la forme, passons au fond.

"Nulle part ne l'ai-je surpris à souhaiter un Québec tout blanc", me répond un lecteur qui a lu l'entrevue avec Godbout et me reproche une certaine malhonnêteté intellectuelle.

Évidemment qu'il ne le dit pas de la sorte. Évidemment que je prolonge sa pensée en disant que l'éminent penseur pour grandes surfaces souhaite un Québec tout blanc tout franchou. Mais quand il pleure la chute démographique de "la société canadienne-française", quand il constate l'épuisement des "Québécois de souche", quand il dit que le jeune d'aujourd'hui se rend compte "qu'[il] ne fait pas partie de la majorité, que [sa] société est en train de devenir clairsemée, dispersée...", je suis censé comprendre quoi au juste?

Anyway, et c'est là que je fais preuve de toute l'humilité dont je suis capable, que j'avoue avoir jeté quelques membres du bébé avec l'eau du bain: le bonhomme avance des choses pleines de bon sens (la laïcisation menacée par la rectitude politique du multiculturalisme, les curés écologistes), et d'autres tintées d'un défaitisme pestilentiel, propre à la vieille génération qui regarde, c'est immanquable, celles qui suivent avec dédain.

En fait, tout ce que je voulais dire c'est: regardez qui parle avant d'écouter. Tout ce que je voulais dire c'est: ici, le message, c'est le messager. Un septuagénaire aigri qui se regarde le nombril, trouve une mousse dedans, et se dit que jamais plus il n'y aura aussi belle mousse de nombril de l'histoire de l'humanité. On n'est pas dans les idées, on est dans la nostalgie. On n'est pas dans l'avenir, on regarde plutôt dans le passé comme on se recueille dans une église, avec la certitude de détenir LA bonne parole.

Critiquer ce qui se fait aujourd'hui est une chose. Constater le manque de perspective des politiciens, j'en fais moi aussi, comme plusieurs me l'ont souligné, mon pain et mon beurre.

Sauf que lorsque je vois ce bonhomme qui, du haut de ses 25 bouquins et ses 37 films, me débite, en pontifiant comme un prince, une série de vérités de La Palice sur notre époque de consommation, sur l'éducation, la culture, et qu'en plus, il ne trouve d'autre avenue au salut de la nation que dans les conseils du vieux sage, je fulmine. Je refuse son inquiétude teintée de suffisance. Je réfute sa condamnation.

J'ai dit regretter que Godbout n'ait pas de solution à proposer, mais je n'en ai pas non plus. Je trouve parfois, moi aussi, ma génération molle, ambivalente, dispersée, anesthésiée.

Mais en même temps, je vois en filigrane une volonté de changement. Je perçois des idées qui percent tant bien que mal le bruit blanc du divertissement. J'entends et lis des artistes qui prennent la parole, et pas plus maladroitement que pouvaient le faire ceux d'une autre époque. Peut-être leurs discours n'ont-ils pas le même vernis, mais qu'est-ce qu'on s'en tape.

J'entends Loco Locass évoquer Ferron ou Aquin, les Vulgaires Machins m'égratignent le tympan en même temps qu'ils fustigent l'état des lieux, j'assiste tous les jours, dans mes journaux, à de véritables débats d'idées qui ne sont pas toutes creuses.

J'entends une jeunesse qui n'est peut-être pas la majorité, comme n'était pas la majorité celle qui faisait autrefois son cours classique, ce que Godbout considère comme une condition sine qua non à la compréhension du monde. Mais je vois toute une jeunesse qui, sans renier un passé duquel elle doit effectivement tirer des leçons, ne se laissera pas pour autant enterrer vivante sans au moins faire un bras d'honneur à son fossoyeur.

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