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Desjardins
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August 2006 - Messages
31 août 2006, 12:00
L'espoir, vieille chouette, l'espoir
C'était dans le dernier numéro de L'Actualité. Mais depuis quelques jours, c'est aussi dans les pages d'opinions de presque tous les journaux, où lecteurs, chroniqueurs et éditorialistes déchirent leur chemise à propos de la sortie de Jacques Godbout concernant la disparition de la nation française d'Amérique, chronique d'une mort annoncée que le magazine affiche en une.

Bon, c'est pas vrai, tous ne déchirent pas leur chemise, j'exagère encore. Il y en a même plusieurs pour trouver que le cinéaste-auteur-journaliste-polémiste frappe dans le mille. Déclin démographique des "pure laine", immigration massive, langue en déroute, nos politiciens sont issus du cégep et non du cours classique (ô drame, ô cataclysme intellectuel): tout cela contribuerait à la déliquescente chute vers le néant du Québec tout blanc tout franchou dont rêvait Godbout.

Et après? Rien du tout. Pas l'ombre d'une solution, pas de lumière au bout du tunnel. Dans le discours de Godbout et de ceux qui abondent dans le même sens, la jeunesse qui propulse le Québec vers le cauchemar est assimilée à une seule école de pensée, inféodée aux curés écologistes et à la toute-puissante science. La culture québécoise? Sur le déclin, comme la langue, comme l'idée d'indépendance, comme tous ses vieux idéaux. Point barre.

Mais avant de trop nous énerver avec cette condamnation, rappelons une chose à propos du messager: Godbout est une vieille chouette. Comme tous ceux de son espèce animale, il regarde la génération montante avec condescendance et, surtout, avec l'inaltérable conviction que ses rêves et ses aspirations de jeunesse étaient habités de grandes idées qui se sont perdues en cours de route. Il a la certitude d'avoir vécu l'âge d'or de sa nation et qu'après lui, le déluge. Ciao bye!

On est là devant le discours le plus débilitant, le plus réducteur, mais surtout le plus ignorant qui soit: celui d'un vieux mongol qui, s'avouant perdu devant la complexité du Québec moderne, ne peut l'examiner qu'avec ses référents caducs de la Révolution tranquille ou de la première élection du PQ. Et le voilà qui hulule comme pour faire peur aux enfants la nuit, pour les empêcher de dormir sur leurs deux oreilles.

De quel don de clairvoyance Jacques Godbout est-il doté pour deviner qu'en 2076 (et pourquoi cette date au juste?), le magazine L'Actualité annoncera la disparition du Québec francophone? Le même que Jojo Savard. Et de quelle expertise dispose-t-il pour réduire le Québec actuel à ce qu'il décrit comme une monumentale déroute?

Aucune, si ce n'est ce don divin que lui confère l'année de sa naissance.

"Quand j'avais 20 ans, la majorité des Québécois n'avaient pas 20 ans. Nous pouvions dire: "Vous êtes une bande de vieux cons et on va vous remplacer", c'était un discours naturel", relate-t-il dans cette entrevue accordée à Michel Vastel.

Petite nouvelle pour lui, ce discours est toujours aussi naturel. Peu importe le poids démographique, le neuf finit inexorablement par pousser le vieux.

"N'oubliez pas de discuter avec vos aînés pour aller au fond des choses", implore-t-il ensuite lorsqu'on lui demande s'il a un conseil à donner aux "jeunes".

Mais les "jeunes", ceux qui remplissent les pages de ce même magazine et que l'on a interrogés sur leur vision du Québec dans 30 ans, ils sont aussi idéalistes que vous pouviez l'être à cet âge, Monsieur Godbout. Peu importe que cet idéal ne soit pas le vôtre. Ni même le mien. Ils peuvent aussi aller au fond des choses, même sans cours classique, même sans vous écouter pérorer de la sorte.

Et pas plus cons que vos contemporains, ils savent reconnaître dans les hululements d'une vieille chouette les récriminations qui traduisent la suffisance plutôt que la sagesse.

Pour la plupart, ils ne déchirent pas leur chemise pour autant. Ils ne sortent pas non plus le tromblon pour effrayer le vieux volatil d'un ou de deux coups de semonce, mais se contentent de fermer la fenêtre pour laisser sa lugubre plainte se perdre dans la nuit.

Parce qu'eux sont habités de cette chose qui vous a quitté avec le temps, une chose que ni l'amertume de votre vieillesse ni le cynisme de ma jeunesse désabusée ne peuvent tuer.

Cette chose, c'est elle qui porte encore le monde, dont ce Québec que vous croyez perdu, et c'est elle qui le fait avancer entre deux crises de lucidité ou de solidarité, entre une guerre et un krach boursier.

Cette chose, toute simple, c'est l'espoir.

24 août 2006, 12:00
Le pas si merveilleux monde de Disney
Les boutiques dans le Vieux-Québec, c'est un peu comme le câble auquel je suis abonné pour la télé. Une cinquantaine de possibilités, presque toutes des merdes, à quelques exceptions près.

Si on prolonge l'analogie, admettons que, demain matin, on vous dit que, je ne sais pas moi, on met la clé dans la porte de la boutique TVA avec Louise-Josée Mondou et, du coup, on tente de vous convaincre que c'est épouvantable, que c'est toute l'histoire de la télé qui s'en trouve ébranlée.

Allez-vous vous mettre à brailler?

C'est pourtant bien ce qu'on a tenté de provoquer comme effusion, il y a quelques semaines, transformant la fermeture de la boutique La Corriveau en un événement de force majeure, la preuve que rien ne va plus dans le merveilleux monde de Disney qu'est le Vieux-Québec.

Ben vous allez me trouver sans-coeur, mais moi, non seulement je ne pleure pas, j'applaudis.

Je suis cruel? Un peu oui. D'autant que je n'en veux pas particulièrement à La Corriveau, mais au symbole qu'elle incarne: l'arnaque du touriste paumé, la dénaturation d'un quartier historique pour en faire un centre commercial à ciel ouvert.

Car vous n'êtes pas sans ignorer que, dans ce coin de la ville, les commerces d'attrape-nigauds s'alignent avec une navrante régularité. Et dans chacun d'entre eux, les mêmes cochonneries ou presque. Bestiaire canadian (toutous d'orignaux, de castors, de loups), t-shirts aux slogans débiles (genre I only drink beer on days that end in Y), ceintures fléchées, articles pour sportif de salon qui trippe sur 110 %, vestes à carreaux, bibelots hideux.

Fourguer des merdes: c'est le lot de la plupart des boutiques de souvenirs, qui, il y a quelques semaines, pleuraient à pleine page dans le quotidien Le Soleil la baisse de leur chiffre d'affaires.

C'est la faute de ceux qui font mal la promotion de la ville et qui devraient acheter des annonces dans le New York Times et le Boston Globe, gémissait un commerçant, tentant d'expliquer la baisse d'affluence dans le secteur.

Permettez que je lui réponde: vous voudriez qu'on fasse la promotion de quoi au juste? Je veux dire: pourquoi, comme touriste américain, je choisirais la rue Saint-Jean à Québec plutôt que Bourbon Street à New Orleans, par exemple? Mêmes cochonneries, même exotisme fabriqué en Chine, même histoire galvaudée... Sauf qu'autour de Bourbon Street, il reste encore un peu d'âme, celle-là même que l'on persiste à sucer vers l'extérieur du Vieux-Québec, à commencer par ses résidants, qui s'y font plus rares encore que les Vénitiens dans Venise.

Aussi, j'ai bien voulu croire au miracle quand j'ai croisé Daniel, le dernier des Mohicans, un indigène de ma connaissance, proprio d'une splendide maison dans les parages, juste sous la rue Elgin. Une demeure ancestrale absolument magnifique. Jardin à faire pleurer d'envie les gens du secteur, crépi d'origine sur les murs de la cuisine, murs de pierres partout ailleurs ou presque, plafonds lambrissés, foyer fonctionnel au salon, bref, je vivrais là n'importe quand. Sauf que, Daniel, on se fait un peu chier dans le coin, non?

- Oui et non, me répond-t-il. En fait, j'apprécie assez l'anonymat que j'ai ici. Je t'ai croisé aujourd'hui, mais ça ne m'arrive presque jamais de voir du monde que je connais dans le secteur. J'adore ça, sauf que c'est vrai que tout est orienté vers le tourisme ici. En fait, tout est fait avec l'objectif avoué de faire le plus de fric possible. Ce qui n'est pas mal en soi, mais prends la nouvelle boulangerie qui a remplacé le marché Richelieu. Au début, on était ben contents, on se disait: "Enfin, on va pouvoir aller chercher notre pain, ça sent bon et tout." Mais c'est quasiment industriel, leur affaire, et il y a tellement de monde que je suis aussi bien d'aller chercher mes croissants au Pain Doré dans Saint-Jean-Baptiste, c'est moins long de faire l'aller-retour que d'attendre en file à côté de chez moi.

Étrange quand même que, dans le Vieux-Montréal, qui était autrefois un vaste tourist-trap, les commerces de proximité - et de grande qualité - fleurissent et que, depuis déjà quelques années, les "locaux" réinvestissent le secteur, tandis que, dans le Vieux-Québec, on paraît encourager l'exode.

On a beau mettre en place des politiques plus strictes concernant les bed and breakfast et faire chier un restaurateur pour des travaux effectués sans permis, ce n'est pas cela qui redonne vie à un quartier.

"C'est comme un décor en carton-pâte", disait du "Vieux" un visiteur français interviewé dans La Presse la fin de semaine dernière. Voilà une voix qui explique un autre versant du problème: le touriste est peut-être aussi de moins en moins con? Quand vous le plantez au milieu d'autres touristes, dans un milieu pensé pour des touristes, se peut-il qu'il s'en aperçoive et se dise: "Fuck, si j'avais voulu aller au Club Med avec les bronzés, j'y serais allé, et, au moins, y'aurait eu la plage."

Il n'est donc pas question de nostalgie ici, pas question de pleurer une époque révolue d'avant la " disneyification ", mais de se tourner vers le futur pour redonner vie au périmètre. Et cela, avant qu'il ne soit trop tard et que le paysage de conte de fées ne se transforme en décor de ville fantôme une fois les touristes partis.

17 août 2006, 12:00
Nullités et grandeurs
Je suis parfaitement nul en pub. Je vous jure, je n'y comprends rien. Un exemple? Ce Festival d'été de Québec dont je vous disais, avant de partir en vacances, que je lui ai tendrement fait l'amour dans l'érotique moiteur des nuits torrides de juillet, guettant fébrilement l'orage comme on sent poindre l'orgasme chez sa partenaire. Viendra, viendra pas? Maintenant? Plus tard? Jamais?

Ce Festival, donc, est commandité par la bière Molson Dry. La scène du Pigeonnier (ou parc de la Francophonie, si vous préférez ce nom atrocement pompeux) en porte la marque, c'est la seule bière qu'on vend sur les sites, y'a des banderoles partout. Ce qui ne m'empêche pas de trouver le sommeil. Faut bien le financer, cet événement, et il semble que cela passe par tout ce bataclan publicitaire, alors ainsi soit-il.

Par ailleurs, il y a des trucs que je ne comprends juste pas. Prenez, seulement sur la Grande Allée, ces trois machins promotionnels dont je me suis dit, le premier soir, que personne ne s'y intéresserait tellement ils sont cons.

Le premier: une petite tente où deux pitounes en suits moulants vous proposent d'apposer sur votre biceps un tatouage non permanent à l'effigie de cette bière. Juste à côté, j'ai pas trop saisi ce que c'était au juste, si ce n'est qu'on projette au sol le même logo. Comme ça, out of nowhere. Et un peu plus loin, entre le Dagobert et Chez Maurice, la pire niaiserie jamais vue: un aquarium géant où une prétendue barmaid et un prétendu client assis à un prétendu comptoir paraissent échanger des banalités en respirant sous l'eau avec l'attirail d'un homme-grenouille, au son d'une musique tristement générique, en buvant une bière, évidemment.

Les publicitaires sont sans doute les êtres les plus méprisants de l'humanité, me suis-je dit en voyant tout cela. Non mais, il y a des limites à prendre les gens pour des imbéciles, quand même. Qui va trouver ça vraiment amusant ou simplement divertissant?

Quelques soirs plus tard, je passe devant les pitounes: une longue, très longue file d'attente pour se faire tatouer. À quelques pas de là, la projection au sol: des enfants s'amusent à sauter sur l'image pendant que leurs parents, les yeux rivés sur le logo, attendent que leurs marmots se tannent de ce petit jeu. Et l'aquarium? Je serai finalement passé devant à quelques reprises pour y constater, chaque fois, la présence d'un imposant attroupement, riant des grimaces des plongeurs, se faisant prendre en photo devant le truc... Ils étaient parfois plus nombreux qu'à certains spectacles sur la place D'Youville et assistaient à ce triste show en montrant un degré de plaisir qui dépasse l'entendement. Le mien en tout cas.

Je vous le disais, je suis complètement nul en pub. Ce constat me désespère d'autant plus qu'avec chaque preuve de mon incompétence vient la constatation de notre nounounerie collective.

Cela dit, comment ceux qui conçoivent ces campagnes, probablement de jeunes gens brillants, sûrement très intelligents, qui consomment de la culture jusqu'à plus soif, comment ces gens peuvent-ils pondre de pareilles imbécilités?

Je tente une réponse: pour se détendre, tiens.

Parce que, bon, vous ne me ferez pas croire que c'est pas un peu reposant, quand t'es publicitaire, d'avoir des idées aussi nulles tout en sachant que ça va marcher.

Parlant de repos, comme je vous le disais plus haut, je reviens de vacances. De retour, donc, la tête pleine d'images que vous ne verrez jamais sur des cartes postales. Le Vermont par la porte de derrière: ses rivières, sa merveilleuse et quasi folklorique décrépitude rurale, ses lacs couchés entre d'homériques pitons rocheux, ses désormais légendaires sentiers de vélo de montagne (à East Burke), ses routes sinueuses au détour desquelles on découvre un autre de ces petits bonheurs que sont les paysages de bout du monde. Paysages qu'on a un peu l'impression d'être seul à apprécier, tellement il n'y a pas un chat dans le secteur.

Le Vermont, donc, du vélo, de la course, et pas mal de lecture. Philip Roth, surtout. La Contrevie, un bel exercice structurel. Professeur de désir, pas mal, mais loin d'être son meilleur. Everyman, son tout dernier, en anglais, que j'ai commencé pour finalement le mettre de côté, lui préférant La Tache, dont on a fait un film que j'avais trouvé tellement nul que je l'avais carrément oublié.

Le roman, par contre, est excellent. Au moment d'écrire ces lignes, j'ai encore les dents plantées dedans, et je risque de m'y éterniser, puisque cela me donne l'impression d'avoir traîné jusqu'au boulot un peu de mes vacances et l'esprit de nonchalance qui les accompagne.

Pourtant, ce dont parle Roth dans ses romans n'a rien d'amusant. Ni de reposant d'ailleurs.

Drames bourgeois ou prolos, ou les deux en même temps, on y plonge au plus profond de la solitude inhérente à l'existence, de nos pires tares, de cette inhumanité qui fait de nous de simples humains. On est dans la tragédie, souvent à la fin d'une vie, ou à l'un de ses carrefours, parfois dans la déchéance du corps, ou de l'esprit. On est dans la douleur, le mensonge - fait aux autres ou à soi-même -, la trahison, le devoir, la famille, l'amour, la haine, le cul, les équivoques, les malentendus, la douleur, le bonheur. La vie, quoi.

C'est ce qu'il y a de bien avec les romans: ils sont un puissant égalisateur qui nous ramène tous autant que nous sommes au même niveau puisque nous sommes tous les personnages d'une histoire que nous ne contrôlons pas nécessairement.

Du coup, en lisant, je me découvre plus d'affinités que je ne l'aurais cru avec le type en file pour se faire tatouer un logo de bière.

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