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Tout est bien
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Notez que pour les prochaines semaines, cette chronique prend la tangente de l'été. Tantôt vagabonde, tantôt consacrée à des portraits, selon l'envie, elle s'éloignera autant que possible de l'actualité. À moins que cette dernière ne la rattrape. Les enfants ont enfin quitté l'école. Ils étaient toute une bande d'ados dans mon quartier l'autre soir qui partaient fêter la fin des classes et le début de l'été; cela m'a rendu vaguement mélancolique. Pas le genre de nostalgie stérile et paralysante qui vous fait haïr le présent, mais plutôt celle qui vous fait sourire et échapper un soupir: check donc comme sont beaux les p'tits cons. Vous souvenez-vous de vos étés d'adolescence? La langueur des journées monotones dans l'abrutissante chaleur caniculaire, la bière froide dans la nuit lourde et humide, le goût de chlore des baisers échangés dans une piscine publique, en pleine nuit, excités à la fois par le désir et la crainte de se faire prendre par les flics? Une liberté et du temps perdu dont on ne soupçonne pas, à ce moment-là, l'inestimable valeur. Ce qui fait de nous des p'tits cons. J'étais toujours imbibé de cet agréable flux de souvenirs induit par le spectacle des étudiants en goguette quand j'ai rencontré Guillaume Fortier, un participant à la course Müvmedia (www.muvmedia.com). Est-ce pour cela qu'il m'a tout de suite plu, que m'a immédiatement séduit ce projet qui consiste, avec cinq autres participants (un total de quatre gars et deux filles, âgés de 23 à 28 ans), à parcourir le Québec pendant dix semaines pour produire dix documents sur le Web: texte, audio, photo et vidéo? À 28 ans, Guillaume est le plus vieux de sa gang. Presque mon âge. Nous avons fréquenté la même école primaire, et un collège de même acabit. Mais disons que le bonhomme m'a plu, surtout, parce que j'aime sa posture. Une posture comme un angle de caméra, une décision éditoriale, le choix de ne pas nécessairement exposer le drame ou le malheur ou la bêtise et d'en faire un postulat anti-je-ne-sais-quoi. Là où, moi, j'aurais cherché les bibittes pour les écraser à la gueule du monde, lui a pris le pari d'exposer l'autre versant des choses. Pas pour dire: youpelou-haï-haï, c'est donc beau la vie. Juste pour rappeler que les vraies questions n'appellent pas nécessairement des réponses sordides et des cataclysmes humains. Dans son film de présentation, qui lui a valu d'être choisi parmi les dizaines de postulants à cette course autour du Québec, Guillaume était pourtant énigmatique, même plutôt sombre. Presque à l'inverse de ses films actuels. Et son histoire demeure assez mystérieuse. Pourquoi fait-il des films? À cause d'un accident, laisse-t-il tomber assez laconiquement. Ingénieur de formation, parti travailler en Bolivie, il sera victime d'un crash d'autobus où, contrairement à la plupart des autres passagers, il aura au moins la vie sauve. - Un face-à-face avec la mort qui a changé l'ordre des priorités, aussi banal que ça? - Ben oui, avoue-t-il alors que nous descendons quelques bières, assis en terrasse. Au cégep, j'avais participé à une expo de photos, et j'avais vraiment aimé l'expérience, c'était la première fois de ma vie que je me sentais vraiment valorisé pour quelque chose que j'avais fait, mais je ne me voyais pas dire à mes parents que j'allais étudier la photo... J'ai atterri en génie forestier. Après l'accident, je n'ai pas vécu de gros traumatisme psychologique, mais ça ne m'intéressait plus du tout de faire ça. Je me suis inscrit à un cours en cinéma et télévision, je voulais faire du montage, mais après l'entrevue, les gens là-bas m'ont conseillé de me consacrer à la réalisation. J'en ai bouffé. J'y ai consacré beaucoup de temps, j'ai trouvé des contrats corporatifs qui me permettent de vivre un peu. Et là, il y a le concours, tout l'été. En fait, je pense que si j'ai aimé ce gars-là, c'est parce qu'il m'a semblé franchement heureux, satisfait d'être ici, maintenant, mais sans le dire, juste dans sa façon d'être, de déplacer l'air, dans le débit de ses paroles. Et j'en suis presque jaloux: imaginez, son été se composera de tournages, d'aventures, de voyages, et il n'a presque rien planifié, à part ses destinations. Ce gars-là est tellement dans l'instant que c'en est épeurant. Pareil comme les ados que j'observais la veille, mais avec, en plus, cette conscience aiguë de la chance qu'il a. Nous sommes là, 3e Avenue dans Limoilou, un de ses amis vient de faire son apparition, sa blonde s'en vient, un gars venu lui serrer la main fait tomber de la bière sur mes clefs d'auto. Il s'excuse abondamment, comme s'il venait de me piquer ma blonde. Un ange passe. Suit une Harley qui pétarade. Je me rends compte que ce qui m'a séduit chez Guillaume, c'est cette assurance qu'ont ceux qui font ce qu'ils aiment. Et je suis soudain particulièrement heureux d'être là, de me rendre compte à cet instant que je fais aussi ce que j'aime: je raconte, je peste, j'écris. Cela absorbe les petits poisons de la vie. L'entrevue est terminée, nous parlons de tout et de rien, de son prochain film qu'il tournera le soir même, pendant le party de la Saint-Jean. Dans quelques minutes, je retourne à la maison, ma famille m'attend. Tout est bien. ooo Vous avez beaucoup ri cette blague sur le mouvement des seins pendant le jogging que je racontais ici il y a quelques semaines. Au lieu d'en être fier, je regrette un peu. Surtout quand je constate que le sein est en voie d'atteindre le summum du mauvais goût publicitaire, si ce n'est déjà fait. En route pour le lac Saint-Joseph dimanche dernier, ce panneau gigantesque aux abords de la 40 montrant une pitoune en bikini sur laquelle on a plaqué une carte routière, la flèche de la sortie pointant vers un teton. Le slogan: juste du vrai. Le rapport avec ce commerce - Bourque Marine pour ne pas le nommer - qui vend des bateaux? Je cherche encore. À moins que leur publicitaire, en manque d'idée, y ait vu une bouée de sauvetage? Quelques minutes plus tard, je passe devant l'ancien bar Satellite, à la limite de Sainte-Catherine et Fossambault. On l'a renommé le Double D. Avant, il y avait un miniputt derrière le bar. Faut croire qu'on l'a remplacé par une allée de bowling.
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Par delà le bien et le mal
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J'y reviens parce que vous n'en revenez pas. "La bêtise de vos propos me désole", écrit une lectrice outrée de me voir prendre la défense des désormais célèbres Black Taboo. "Personnellement, je m'oppose à la censure, mais lorsque l'on parle de ce groupe, je crois que l'on ne devrait pas lui permettre d'exister", affirme un autre lecteur qui aurait bien besoin de se faire expliquer ce qu'est la censure au juste. Bref, on est encore à jouer dans la talle des détenteurs du monopole du bon goût et de leurs longs ciseaux. Ce n'est même pas un débat, c'est un affrontement stérile entre deux manières irréconciliables d'envisager le monde, la démocratie, la liberté. Entre deux positions morales. Le bien et le mal. Heureusement, il y en a qui se posent des questions sans toutefois prendre la posture impérieuse de Monsieur Net. C'est le cas de Marie-Josée Pineault, une travailleuse sociale de Québec, qui signe sans doute le propos critique le plus intéressant de tout ce que j'ai pu lire. Parce que l'expérience, la vie, valent souvent bien mieux que les opinions à chaud de personnes qui ne savent pas de quoi elles parlent. "Je suis dans la vingtaine et je travaille auprès des adolescents depuis quelques années. Je trouve que l'intention de Black Taboo est bonne mais que le moyen choisi n'est peut-être pas le meilleur... Il y a deux ans environ, j'ai entendu, pour la première fois, à la radio et sans contexte, ces paroles très crues. Comme plusieurs, j'ai été choquée de tels propos. Quelques mois plus tard, un ami m'a fait entendre une autre chanson de ce groupe (que je détestais) où la parodie était plus évidente... Ahhhhhh!!!! Ils ne sont pas sérieux!!!! Sachant cela, leurs paroles, quoique toujours d'un goût douteux, prennent un autre sens, ou du moins, font un peu de sens. Par contre, je suis toujours déçue lorsqu'un jeune arrive, heureux de me chanter un extrait de cette chanson, la plus vulgaire et dérangeante qu'il a entendue (ce, bien sûr parce qu'il ne comprend pas les paroles de ses rappeurs américains). Mais, le plus déstabilisant, c'est la surprise (ou parfois la déception) dans ses yeux lorsqu'on l'informe que Black Taboo veut dénoncer cette façon de penser, pas l'inculquer. Donc, ce qui me fait beaucoup douter de la portée de leurs actions, c'est l'effet pervers, que je trouve plus présent que l'effet recherché. Les gens ne sont pas informés du but de ce groupe et, malheureusement, certains s'identifient à ces propos. J'ai trop souvent entendu des jeunes chanter fièrement et à tue-tête ces paroles, croyant détenir un peu de vérité." Cela me ramène en arrière. À ma propre adolescence. Je dois avoir environ 13 ou 14 ans. Dans un party après une partie de football, des amis écoutent du Plume en se bidonnant. Jonquière, La Ballade des caisses de 24, mais aussi Vieux Nèg, Les Pauvres. Trouvent ça ben drôle, prennent tout au premier degré. Cela les conforte dans leur petit racisme de merde et dans leur vision étriquée de réalités qu'ils ne peuvent pas comprendre depuis leur banlieue chromée. La différence dont ils ignorent tout ne leur inspire que du mépris. Ils ne savent pas l'exclusion, la misère. Ils apprendront, ou peut-être pas. C'est la vie. Mais Plume n'a rien à y voir. Pas plus qu'Yvon Deschamps (souvenez-vous de Nigger Black). Pas plus que Lenny Bruce avant lui. D'ailleurs, lorsqu'il est question d'humour limite, il faut toujours revenir à Lenny Bruce: le plus subversif des stand-up comics de l'histoire, et dont le livre How to Talk Dirty and Influence People expose tout le malaise de la satire chez les bien-pensants qui croient qu'en faisant disparaître les mots qui désignent le mal, on fera disparaître le mal avec. Pour montrer le racisme, pour exposer ses rouages, par exemple, Bruce devenait le raciste. Pour montrer comment "la suppression du mot lui confère pouvoir, violence", il disait le mot. Une fois, deux fois, trois fois. Au bout d'un moment, il l'avait tellement répété que le mot, l'insulte, ne voulait plus rien dire. Parfois, les flics viennent l'arrêter après ses shows. Mais c'est surtout quand il parle de cul. On lui collera une série de procès pour "obscénité", procès qu'il remportera tous, et au cours desquels on ne manquera pas d'appeler à la barre des témoins qui viendront lui donner le crédit qui lui revient. On le comparera à Aristophane, à Jonathan Swift, à Rabelais, rappelant que ces auteurs usaient eux aussi de techniques répulsives et d'un vocabulaire parfois disgracieux afin de montrer la réalité dans son ensemble, par delà le bien et le mal. On est quand même bien loin de Black Taboo, dites-vous? Pas tant que ça. On est dans une vision du monde qui comprend ce qu'il a de vil. On est dans la lucidité, au coeur d'une liberté qui interdit d'interdire, avec la conscience des dommages collatéraux que cela comporte. La conscience que la démocratie, c'est pas gratis. Eh non, It's not easy being free, comme le chantaient les Who. Cela demande un effort, cela fait mal parfois. Et si vous ne pognez pas la joke de Black Taboo, que vous ne trouvez pas ça drôle? C'est votre droit. Comme ce l'est aussi de crier votre dégoût. Mais quand vous m'écrivez, comme l'ont fait plusieurs, que la censure n'est pas toujours une mauvaise idée, c'est vous qui me dégoûtez.
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Le miroir
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La recherchiste de Radio-Canada a été la première à appeler, la première à avoir exhumé des articles sur le groupe Black Taboo dans nos archives en ligne. J'ai failli m'étouffer de rire quand elle s'est étranglée au moment de me demander si j'avais les coordonnées du porte-parole du collectif vidéo. - Pouvez-vous me donner le numéro de Richard... - Mangemarais? ai-je terminé pour elle, histoire d'alimenter le malaise. - (rire) Oui, c'est ça. Quelques secondes plus tard, c'est elle qui m'invitait à passer au tutoiement. Était-ce d'avoir partagé pareille vulgarité qui nous avait subitement fait franchir le bond vers la familiarité? Qui sait. Ce dont je suis sûr, par contre, c'est qu'on peut reconnaître l'arrivée imminente de l'été à plusieurs signes qui ne mentent presque jamais. Par exemple, dans les radios, les télés, et les journaux, il y a bien sûr l'ouverture du bal des remplaçants, événement rarement heureux, mais il y a aussi, et c'est là que cette saison médiatique prend tout son charme, la chasse aux sujets qui sentent le réchauffé. Ras-le-bol du mont Orford, du conseil national du PQ, ou de l'imposition du bâillon, la nouvelle du jour, c'est la lettre de la sexologue Jocelyne Robert dans La Presse à propos de Black Taboo, et de sa chanson God Bless the Topless, parodie de gangsta rap à la sauce banlieue québécoise, parue il y a déjà plusieurs années. Mais peut-être n'avez-vous pas suivi la petite histoire de ce mardi trop pauvre en actualités? Récapitulons rapidement. Visiblement indignée, Jocelyne Robert a révélé au monde des adultes qu'un groupe d'humoristes avait écrit une chanson dont le refrain est "God bless the topless, écarte-toi les fesses, si t'es une bonne chienne, j'vas slaquer ta laisse", et que cette chanson tombait dans les mains d'enfants du primaire qui ne peuvent évidemment en faire une lecture au second degré. Madame Robert veut prendre l'exemple des haines raciales pour montrer que pareil discours ne serait jamais toléré s'il s'agissait de racisme, plutôt que de sexisme. Qu'il existe deux poids, deux mesures dans l'humour. J'ai rencontré Jocelyne Robert, nous avons participé à un débat sur la même tribune l'hiver dernier, c'est une femme adorable dont je comprends parfaitement les préoccupations. L'hypersexualisation des jeunes, la porno qui fucke complètement leur rapport à la sexualité. Mais bien qu'elle s'en défendait mardi soir au Point, ce qu'elle impose en réclamant le boycott, en se moquant de la liberté d'expression, c'est de fixer les limites du bon goût dans la création d'un sketch humoristique. Et encore pire, ce qu'elle dit ici, c'est que la rectitude politique qui nous empêche de montrer le racisme en le caricaturant n'a pas encore assez bien fait sa job, puisqu'il reste la misogynie et la violence sexuelle à éliminer, histoire de faire comme si ces paroles et comportements n'existaient pas. Comme si nier une réalité allait la faire disparaître. Et surtout, elle refuse de banaliser. Pourtant, c'est exactement ce qu'il faut faire. Non pas pour balayer sous le tapis, mais au contraire, pour mieux comprendre le contexte. 50 Cent qui invite les filles à sucer son lollipop, Eminem qui traite son ex et sa mère de chiennes, Snoop Doggy Dogg qui est aussi producteur de films pornos, Dr Dre, ancien membre de NWA qui chantait "fuck the police", Ice Cube, Tupac, BIG (ces deux derniers sont morts assassinés), Puff Daddy, NAS, Cypress Hill, DMX, le Wu-Tang Clan (dissous, mais qui décline de nombreux rejetons) ne sont que quelques noms parmi les plus connus du mouvement gangsta, un mouvement qui n'a rien d'underground, qui se retrouve à MusiquePlus, à la radio, partout dans le Ouèbe. Et eux, ils ne déconnent pas. Des flingues, du crime, de l'argent facile, des pitounes, des chars et de la violence à la tonne. La culture des ghettos. C'est justement ce dont se moque Black Taboo dans ce qu'on reconnaît comme une joke monumentale par la multiplication des clichés et la condensation d'un langage ordurier qui, à ce stade, n'a plus rien de choquant dans la mesure où l'accumulation renvoie au grossissement des traits, à la caricature. En s'attaquant à Black Taboo, la sexologue aurait dû en profiter pour inviter les parents à regarder de plus près la discothèque de leurs enfants. Rappelant que c'est leur responsabilité, qu'il faut éduquer, que la censure n'est jamais une solution. Mais à la place, on fait le procès d'humoristes. Des humoristes au goût douteux? Bien sûr. Ils pratiquent l'humour limite, l'un des seuls qui fasse avancer les choses et qui ne soit pas que pur divertissement. Oui, vous avez bien compris, qui fait avancer les choses, parce que cet humour reproduit les traits les plus monstrueux de ce que nous sommes, de ce que notre société peut receler de détestable, de comportements que nous refusons de voir. En ce sens, casser du sucre sur le dos de Black Taboo revient à fracasser un miroir parce que l'image qu'il nous renvoie nous dégoûte. Car la culture, je le répète pour une millionième fois, est le reflet de la société. Pas l'inverse.
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Le bon voisinage
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Un rutilant VUS pulvérisé. Aplati au fond du lit de la rivière. Avant de l'y propulser, son conducteur a appelé ses parents. Papa, maman, j'en peux plus, je m'en vais, je vous aime. Pardon. Un enfant mort-né, des ennuis financiers, et sans doute d'autres problèmes, ont poussé l'homme vers l'irréparable crash. Ciao bye, don't call us we'll call you. Et quand bien même vous voudriez appeler, il n'y aura plus jamais de service au numéro que vous avez composé. Qu'on le veuille ou non, dans l'interminable suite de faits divers et de tragédies qu'on nous sert quotidiennement, il s'en trouve qui nous touchent plus que d'autres. Est-ce parce que la malchance ou le désespoir de certains nous paraissent plus familiers? Ou dans ce cas précis, est-ce la manière, le spectaculaire, qui fascine nos curiosités morbides? Si je pose la question, c'est que je n'ai pas de réponse satisfaisante. Ce que je sais, vous l'aurez peut-être d'ailleurs remarqué, c'est que cette chronique traite souvent de la vie, de l'amour, et beaucoup de la mort depuis quelques mois. Sachez que cela n'a rien de fortuit. Pour toute explication, je me contenterai de vous révéler que la Mort a emménagé tout près de chez moi récemment. Pourquoi mon quartier, pourquoi mon espace vital, dans quel contexte? Je pourrais vous raconter, mais c'est pas vos affaires. Cela dit, la Mort et moi, nous ne nous sommes pas vraiment parlé depuis qu'elle s'est installée tout près, et fort heureusement, elle n'est pas venue sonner à ma porte, comme ce fut le cas de cet homme qui, épouvanté par ce face-à-face, s'est lancé du haut du parapet au volant de sa voiture dans un vrombissant fuck you à la vie. De notre côté, tout en prenant soin de nous éviter mutuellement, ma funeste voisine et moi, nous nous regardons de biais depuis des mois. Elle avec défiance. Et moi, avec méfiance. Je vous ai dit qu'elle vient tout juste d'emménager dans mon quartier, ce n'est qu'à moitié vrai. En réalité, elle y a toujours habité, je refusais seulement de la voir, et comme elle ne faisait pas trop de bruit, qu'elle se faisait discrète, j'étais parvenu à l'oublier. De toute manière, pourquoi fréquenter la Mort, voire même y penser, quand on a à peine plus de 30 ans et qu'on est encore invincible, immortel? Parce qu'elle ne vous donne pas toujours le choix, tiens. Et parce que c'est elle qui se réserve la surprise, qui calle les shots. C'est donc soudainement et sans crier gare que ma voisine s'est mise à faire un tapage que je ne pouvais plus ignorer. Bien contre mon gré, j'étais désormais forcé de la regarder tondre son gazon et faire cuire des côtelettes sur son infernal BBQ. Si discrète depuis si longtemps, la voilà qui organisait de bruyantes garden-parties, comme pour me rappeler que nous partageons le même territoire, que nous nous endormons au son des mêmes pompes de piscines, ersatz mécanique que la banlieue a trouvé pour remplacer le rassurant grésillement des criquets. Enfin, après quelques semaines d'une angoisse paralysante, je me suis finalement demandé: et si c'était la meilleure chose qui pouvait m'arriver? Et si d'accepter sa présence pouvait me prémunir contre le désespoir des gens qui se jettent au fond des rivières au volant de leur truck? Et si le véritable bonheur dépendait justement de l'idée qu'il prendra fin, de cette prise de conscience? Et si la vie, finalement, perdait son sens dans nos sociétés suicidaires parce qu'on a occulté la mort en fantasmant une jeunesse, puis une vie éternelles? À ce sujet, mon confrère Martineau écrivait il y a deux semaines que l'un des plus détestables legs des baby-boomers était celui du romantisme de la dope, de l'autodestruction. Ce n'est à mon avis qu'un pan des conséquences de la mort de Dieu qui a, dans un bien étrange paradoxe, fait disparaître la mort de nos vies. En faisant exploser la religion et le réconfort qu'elle apporte devant la finitude de l'existence, nous avons oublié de la remplacer par autre chose, comme la philosophie (1), par exemple, et cela nous place devant un vide froid, sidéral, que l'on tente de remplir de mille choses jetables. En vain. Pourquoi risquer sa santé à pratiquer des sports extrêmes, pourquoi se jeter à corps perdu dans le sexe, la dope, pourquoi jouer sa maison au casino, pourquoi refuser de vieillir, pourquoi surfer sur sa vie dans l'angoisse perpétuelle de n'avoir pas fait le bon choix, de n'avoir pas choisi le bon mot, pourquoi tirer la vie par la queue si ce n'est parce que l'idée de la mort nous obsède d'autant plus qu'il est tabou d'en parler, et que cette peur nous paralyse, nous empêche de vivre dans le présent, dans l'urgence de ce présent? Alors, pourquoi fréquenter la Mort, voire même y penser? Parce que parler de la Mort, y penser, est non seulement une forme d'hygiène mentale qui nous permet d'endurer l'idée de notre inévitable fin, mais c'est aussi le plus bel hommage que l'on puisse rendre à l'existence. Parce qu'admettre que la vie se termine, admettre la validité du cliché qui veut que toute bonne ou mauvaise chose ait une fin, c'est lui rendre sa véritable valeur. Et depuis quand jette-t-on des choses précieuses au fond des rivières? (1) Consultez l'excellent hors-série du Nouvel Observateur "Apprivoiser la mort pour mieux vivre", vous y trouverez de nombreuses pistes de réflexion qui ont inspiré cette chronique qui n'en résume que quelques-unes.
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Des tartines
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J'ai eu cette étrange idée, il y a quelques années, de prendre de courtes vacances en mai. Juste avant le bordel de l'été et les festivals, me dis-je, bon an mal an, comme pour me convaincre que c'est une bonne affaire. Mais voilà, pendant cette semaine qui passe toujours trop vite, je m'éloigne rarement de la maison. Et le problème, quand on prend des vacances chez soi, c'est qu'on vous rappelle sans cesse la brièveté de la parenthèse. Les amis, les voisins, les journaux, la radio, tout vous ramène à cette incontournable évidence: dans quelques jours, voire quelques heures, il faudra vous remettre au boulot. Pondre une nouvelle chronique. Me voilà donc en route pour le bureau, lundi matin, chaleur d'été, le monoxyde de carbone concentré qui entre par les fenêtres ouvertes, je scanne les postes de radio en songeant à tous les sujets esquissés pendant les vacances, en prévision de ce jour-ci. J'y pensais déjà samedi après-midi, en revenant du Mont-Sainte-Anne. Le soleil avait chassé la brume et séché la pluie, je revenais de ma première sortie en vélo de montagne, béat, et je vous voyais, ridicule farandole sur la piste cyclable de Beauport, en me disant: Dieu que c'est con, qu'il faudrait me payer cher pour aller faire le twit avec tout ce monde qui se suit bêtement comme dans un absurde bouchon automobile. Bref, je trouvais que ça ferait un bon sujet. Je songeais aux paysages, à quelques minutes de chez moi, qu'offrent les petits rangs de Saint-Augustin, de Neuville. Pas de voitures, sinon un vieux pick-up déglingué par-ici par-là, et le fleuve, et les terres qui s'étendent de part et d'autre, et cette grange dont on a peint les portes bleu aqua, comme le ciel d'un début d'été incertain. Plus loin sur le chemin, à l'heure où je passe ces temps-ci, on rentre les vaches dans l'étable. Le troupeau insignifiant avance sagement, les bovins se tamponnent, bâillant d'ennui. Pareil comme sur une piste cyclable finalement. Parlant de sport, j'ai aussi pensé à la job quelques jours plus tôt, mais en courant cette fois. Je me tue à faire du jogging en me faisant croire que cela me permet de m'évader du boulot, du quotidien, mais c'est le contraire qui se produit. Je suis là, à regarder mon cardio-fréquencemètre pour vérifier que je ne me traîne pas trop les pieds, et qu'est-ce qui arrive à ma hauteur en gambadant? Cette putain de chronique, tiens. Et quand ce n'est pas elle, c'est la maison, les courses, les trucs du bébé... Voyez le genre. Mais là, c'était bien la chronique. Et elle me disait qu'elle voulait parler de Boisclair. Fuck! Avais-je croisé un agent d'assurance, un banquier ou un chic représentant pharmaceutique pour que vienne me hanter l'image chromée de ce rutilant politicien? Gageons que c'est plutôt un courant d'air qui m'a amené cette idée. Boisclair comme une feuille qui tourbillonne dans l'air du temps. Prenez sa sortie à propos du financement des écoles privées. Ou toutes ses récentes interventions, bêtes et maladroites, quand elles ne sont pas parfaitement vaines. Les chroniqueurs d'à peu près tous les journaux s'entendent pour dire que ce pauvre Boisclair est victime de l'aile gauche du Parti québécois, qui ferait pression sur lui, que ces sorties en sont le résultat. Peut-être, mais cela ne change rien. Cela ne change rien, en ce sens qu'André Boisclair est comme cette femme dans 2046, le dernier film de Wong Kar Wai, qui est d'ailleurs bien moins bon que le précédent, In the Mood for Love. "Il ne lui importait guère que ses histoires aient une fin heureuse ou pas, il lui suffisait d'en être la vedette", dit le narrateur à propos de cette connaissance, trouvée morte, assassinée par son amant. Même chose pour Boisclair: peu importe où l'emmènera son parti, ou l'opinion publique, ou ce que vous voulez, l'important, c'est d'être la vedette. Jusqu'au jour, pas trop lointain, où son parti l'assassinera lui aussi, comme ceux qui sont passés là avant lui. Comme la fille dans 2046. Mais bon. Me voilà toujours en route pour le bureau, lundi matin, chaleur d'été, la touffeur du monoxyde de carbone concentré qui entre par les fenêtres ouvertes, blablabla. Et là, je syntonise un poste où le ministre Couillard répond aux questions des auditeurs concernant la nouvelle loi sur le tabac. "Y aura-t-il un numéro de téléphone pour dénoncer les contrevenants?" demande une limace qui frétille déjà à l'idée de moucharder son prochain. "Heu, oui, il y en aura un, mais on ne doit pas baser une société là-dessus..." zigzague le ministre, comme pour dire: vous allez pouvoir stooler, on vous donnera tous les moyens possibles pour le faire, mais sachez que ce n'est pas bien beau la délation. Quelqu'un a dit: schizo? Concluons donc sur une question: doit-on préférer une époque ridicule où les gens rêvaient d'être poètes à une époque désolante où les gens rêvent d'être flics? J'ai comme mon idée sur la question, car aucun flic n'écrira jamais: "J'ai observé un homme dans un café qui pliait une tranche de pain comme si c'eut été un certificat de naissance ou comme s'il regardait la photo d'une maîtresse morte."(1) Quant à cette chronique, vous pourrez toujours en faire des tartines si ça vous chante. (1) In a Cafe, de Richard Brautigan, que j'ai maladroitement traduit, à défaut de trouver la traduction officielle.
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