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Desjardins
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April 2006 - Messages
30 avril 2006, 12:22
Le revers de la médaille
Je suis complètement flabbergasté. Après une journée complète (hier) de tournée de plantations, de visites touristiques, de bayous, d'aligators, je reviens, ce matin, des secteurs de Lakeview et du 9th Ward, les endroits les plus touchés par les inondations. Ce que j'y ai vu restera gravé dans ma mémoire à jamais. Des voitures empilées les unes par dessus les autres, des maisons complètement emportées par l'eau, des débris à perte de vue, des quartiers complets rayés de la face du monde. Et à trente secondes de là, tout va pour le mieux. Façade ou nécessité, les quartiers touristiques fonctionnent parfaitement, tandis que de l'autre bord d'un canal, à un jet de pierre ou presque, il ne reste plus rien. Sur le mur d'une maison, quelqu'un a "taggé" avec de la peinture : Bagdad. Sur les façades de toutes les demeures sinistrées, un "X" annonce que l'endroit a été inspecté. Sous chaque X, un chiffre indique de nombre de morts trouvés dans ces maisons lors de l'inspection. Difficile de ne pas en faire une obsession, de ne pas regarder chacune de ces maisons, chacun de ces sigles, histoire de vérifier... Mais vérifier quoi au juste? Que nous avons bel et bien une fascination morbide pour ce genre de chose? Anyway, je comprends mieux, en un sens, l'optimisme des gens d'ici. Ou est-ce de l'inconscience? Non, je ne crois pas. C'est plutôt l'american spirit, le désir, non, pas le désir, le besoin de se relever le plus rapidement possible, de reprendre pied. Mais cet optimisme est aussi partiellement aveugle. Certains de ces quartiers ne seront pus jamais habitables, quoi qu'on en dise. Et "cela fait partie de devoir de mémoire d'en rendre compte", écrivait le chroniqueur Chris Rose, qui sévit au Times Picayune. Il faut dire l'atrocité de la chose. Il faut se souvenir. Cela dit, il me faudra quelques heures, voire quelques jours pour décanter tout cela. Je pars aujourd'hui, je manquerai donc le spectacle de Bruce Springsteen ce soir. Un avion m'attend. Et ma femme, et ma fille aussi, que je prendrai dans mes bras en arrivant, en pensant à ces chiffres sur les maisons. En pensant à la mort et à la désolation qui, pour chacune de ces personnes évincées, endeuillées, va bien au delà de l'indécence et la froideur des statistiques.
28 avril 2006, 8:22
Le sauveur
Quelle journée. Par quoi commencer?.. Par un peu d'histoire, tiens. Bien avant l'ouragan Katrina, le Jazz & Heritage Festival de New Orleans était en sérieuse difficulté. En 2004, l'événement accusait un déficit de 900 000$US! Il faut dire que, jusqu'à ce jour, le festival était parvenu à vivre sans l'appui d'un commanditaire majeur. Les organisateurs commençaient donc à reluquer les partenaires... Puis, le 29 août 2005, vint Katrina, puis les digues qui allaient ensuite céder, inondant le champ de course où se tient cet événement, et réduisant l'économie de la ville au néant. Les organisateurs croyaient bien que ce serait la fin. Mais alors que les nouvelles se faisaient plus rassurantes quand à la rapidité avec laquelle les dégâts pourraient être réparés, d'éventuels commanditaires majeurs montraient un intérêt grandissant pour le festival, souhaitant participer à la reconstruction de la ville à leur manière. En l'aidant à retrouver ce qui contribue à la définir, culturellement. Et le artistes firent de même, participant à des spectacles-bénéfice, promettant d'être présents au festival, peu importe l'ampleur qu'il prendrait. Le Jazz & Heritage ouvrait donc ses portes aujourd'hui, sous un soleil de plomb, accueillant des dizaines de milliers de visiteurs, pouvait-on jauger, à vue d'oeil. Sur le chemin, des marques jaunes sur les devantures des maisons, dont plusieurs sont dans un état avancé de décrépitude, indiquent le niveau atteint par l'eau dans ce secteur plus bas sous le niveau de la mer que le Quartier Français ou le Garden District, et donc plus gravement touché. Arrivé sur les lieux, on prend quelques minutes pour absorber l'ampleur de la chose. Dix scènes sur lesquelles se produisent quantité d'artistes d'obédiances folk, cajun, jazz, rock, etc. On ne compte pas les kiosques de bebelles artisanales, de bouffe locale (mmmmm, softshell crab!!!), de rafraîchissements en tous genres. On ne compte pas les tentes corporatives, les services. L'événement fonctionne comme une machine parfaitement huilée. Quelques minutes avant le spectacles de Dylan, quelqu'un sur scène a prononcé le mot qui explique toute l'importance de tenir cet événement, malgré ce que nous, gens du nord, pouvons croire. Ce mot, c'est résilience. Malgré que la moitié de la population de la Nouvelle-Orléans n'ait pas regagné son domicile, même si certains quartiers sont encore des zones sinistrées, le Festival devait avoir lieu afin d'exorciser ce qui s'est produit ici il y a huit mois. Mais tout n'est pas parfait. Et l'appui à ce festival ne signifie pas que la population pardonne à l'administration Bush, à l'état, et à la ville d'avoir choisi de reconstruire des digues qui ne sont d'aucune manière plus résistantes que les précédentes. Katrina était un ouragan de catégorie 5. Les nouvelles digues peuvent tenir jusqu'à la catégorie 3, comme auparavant. On attend toujours le financement de Washington pour améliorer la situation, mais le dossier piétine. Pourquoi? Quelqu'un dans la foule croyait détenir une explication è ce sujet. Sur l'immense drapeau fleurdelisé qu'il tenait, on pouvait lire: make levees, not war (faites des digues, pas la guerre). Et le show de Dylan? Bof. Un peu mou. Et en plus, j'ai du rescaper non pas une, mais deux filles qui sont tombées dans les pommes tout juste derrière moi, à quelques minutes d'intervalle.
28 avril 2006, 12:41
Garden district
Mon carnet de notes se remplit à une vitesse effarante. Je m'imbibe d'images, d'impressions, d'odeurs, d'accents. Les gens vous saluent sur la rue comme si vous étiez en zone rurale. Je viens de passer une partie de l'avant-midi en compagnie de Daniel Kerwick, un poète qui flânait devant la maison où il vit, dans le Garden District. Ici, dans ce coin magnifique, on voit un peu mieux ce que Rita et Katrina ont laissé derrière. Partout, des travaux, des toitures en réparation. Mais il faut faire attention. La plupart des dégâts que l'on voit sont souvent dus à l'usure du temps, et non en raison de la violence des ouragans. Comme ces trottoirs dont les dalles se soulèvent sous la pression des racines des innombrables magnolias, racines qui s'étendent en nattes agglomérées. Comme ces devantures de maison dont le stuc s'effrite. Daniel a été évacué de son ancienne demeure quand les digues ont cédé. "Il y avait trois pieds d'eau chez moi, j'ai perdu tous mes disques, mes livres, des trucs que j'écrivais, dont une pièce..." Sa voisine sort de chez elle et l'interrompt. "Hey, une journaliste de Québec est en train de m'interviewer", rigole le poète, assis sur le banc de parc qui fait office de chaise de balcon. "J'étais au Canada quand Katrina a frappé", me dit-elle avant de demander un truc à son voisin, puis de retourner chez elle sans dire au revoir. Je disais qu'on ne sent pas l'après-coup de Katrina et des inondations au centre-ville, mais lorsqu'on parle au gens, on sent bien qu'il y a un après et un avant. Que l'ouragan, mais surtout les inondations, agissent comme une immense marque de ponctuation dans leurs vies. Un point-virgule. J'écris ceci rapidement, je dois aller prendre une navette qui me mènera au Festival de jazz. À côté de moi, un homme lit un document expliquant comment concevoir des diaporamas powerpoint. Sa femme fait un mot croisé dans un magazine de cuisine.
28 avril 2006, 9:58
After the flood
Ce matin, je me suis réveillé avec le lever du soleil dont le reflet s'étirait paresseusement dans le coude du Mississippi que je peux voir depuis ma chambre. Les drapeaux devant le casino Harrah's battent mollement dans la brise matinale. Il fait 20 degrés Celcius (on prévoit 26 ce midi), l'air est chaud, humide; il transporte avec lui l'odeur du Mississippi et des magnolias en fleurs. Il fait combien à la maison? 2, 3 degrés? Hier soir, avant de me coucher, Discovery Channel présentait une émission qui portait sur la crise du verglas au Québec. Chacun ses drames. Dans le Wall Street Journal que je lis en déjeunant, une critique du nouveau roman de Philip Roth, récit désespéré d'un mourant dans la veine de La bête se meurt. Et bien il semble que cette ville, où je suis, ait choisi, contrairement à Roth qui s'y soumet, de faire un magistral bras d'honneur à la mort. New Orleans ne se contente pas de ressusciter, elle se relève en poussant un cri de ralliement. Difficile de ne pas répondre à l'appel. Après un peu de jogging matinal, visite dans le Garden District, à quelques encablures du quartier français (deux portions de la ville qui ont été épargnées par les inondations lorsque les digues ont cédé) puis direction Jazz & Heritage Festival. Sur un champ de course, près d'une dizaine de scènes sont érigées. Pour chacune, une thème: cajun, jazz de grand ensemble, folk, etc. On s'en reparle ce soir. Au fait, l'une d'entre-nous a croisé The Edge -le guitariste de U2, pour les incultes- dans une rue hier. Doit-on s'attendre à une performance surprise du groupe irlandais dans un bar du coin ce soir ou demain?
28 avril 2006, 9:32
Oubliez les images de désolation, les rideaux des chambres de l'hotel Windham battant au vent, l'eau qui recouvre le sol... Une personne qui ignorerait jusqu'au passage de l'ouragan Katrina l'an dernier ne pourrait jamais deviner l'ampleur du cataclysme naturel qui a bien tenté de rayer la Nouvelle-Orléans de la carte. Sur Bourbon Street, les néons annonçant danseuses, bière de format "huge ass"- whatever that means, comme on dit à Katmandou-, et groupes de musique live clignotent avec la même insistance que celle qui anime les gens d'ici. De l'aéroport jusqu'au centre-ville, aucune trace de la chose. Unique indice: des t-shirts dans les vitrines de boutiques sur lesquels on peut lire: FEMA, the new four letter F word. Depuis le 36ième étage, où se situe ma chambre d'hôtel, les seuls stigmates du passage d'un ouragan que l'on puisse voir se résument à une toiture en réparation. Bien sûr, la population de la ville a diminué de moitié, les grands quartiers pauvres, les plus touchés, ne sont toujours pas habités, bien qu'ils soient tout de même squattés par les plus téméraires, ou les plus désouvrés (même si très souvent, l'électricité n'y est toujours pas revenue). Mais on sent une immense volonté des gens d'ici à rebondir rapidement, à remettre l'économie locale -et donc le tourisme- sur la track. Notre présence ici n'est pas étrangère à cette volonté, comme vous le devinez. Demain, ouverture du premier Jazz & Heritage Festival depuis la catastrophe. Sur un champ de course, une dizaine de scènes présentent une multitude de spectacles de 11h00 le matin à 19h00. Au programme demain (vendredi), entre autres, Bob Dylan.
27 avril 2006, 12:00
La surface des choses
Il existe mille manières de faire diversion. De glisser sur la surface des choses.

Pour Jean-Paul L'Allier, un habile politicien maîtrisant l'art de la rhétorique, la parade consistait à tartiner le plus épais possible en s'éloignant d'une question pour y revenir sournoisement, vous écrasant ses idées à la gueule avec une détestable assurance.

Un exemple?

Vous lui parliez des fêtes du 400e anniversaire de Québec, de ses intentions pour celles-ci, et le voilà qui se perdait en histoires aussi élégantes que délirantes, arrivant par on ne sait quel détour au génie et au sens de l'innovation des Hollandais auxquels on avait prédit qu'un système de digues n'empêcherait jamais la mer de venir submerger leurs terres.

Morale de l'histoire: il ne faut en faire qu'à sa tête lorsqu'on est convaincu de tenir une bonne idée.

Immédiatement, donc, on oublie la question de départ, la réponse renvoyant au nouveau quartier Saint-Roch, ce qui impose le respect.

Mais cela renvoie aussi, puisqu'il est question de digues, à la Nouvelle-Orléans, ce qui nous amène au désastre des premiers mois en poste d'Andrée Boucher.

Un désastre, vraiment? Ben sûr que non, j'exagère. On me paye pour cela.

Parlons plutôt de la conséquence d'un désastre sans le désastre lui-même: la néantisation. Car c'est l'unique bilan que l'on peut faire de l'an 0,5 de l'administration Boucher: Rien. Nada. Zilch. Sweet lovely fuck all.

Rien. Sauf peut-être l'exécrable guerre paralysante que se livrent la mairesse et son opposition dans une lutte à finir pour s'assurer de qui aura l'ego le plus honteusement démesuré d'Andrée Boucher ou d'Ann Bourget.

Chez Marie-France Bazzo, dont le show s'était transporté chez nous pour le Salon du livre la semaine dernière, quelques collègues et l'indécrottable Thibodeau s'évertuaient justement à brosser l'impressionniste portrait de ces premiers mois du règne d'Andrée Première. Je crois que c'est Samson - du Journal de Québec - qui disait qu'il faudra attendre les premiers vrais budgets de la mairesse pour se prononcer, le précédent étant largement l'héritage de l'administration L'Allier.

J'aurais envie de lui répondre que cela n'y changera strictement rien, d'autant que le bilan entier des quatre années au pouvoir de la mairesse est déjà tout tracé.

En effet, selon toute vraisemblance, madame Boucher laissera derrière elle une administration en parfaite santé, soigneusement dégraissée, voire désossée. C'était son unique plan. Ce sera son unique legs.

Et c'est justement ce que je lui reproche.

Car si Jean-Paul L'Allier garochait le fric par les fenêtres, il incarnait cependant cette ville de tout son être. Andrée Boucher, elle, a plutôt l'âme d'une feuille de calcul Excel.

C'est d'ailleurs là, dans les chiffres, dans la dictature de la saine gestion, que réside l'art de la diversion chez cette politicienne: dévoiler le monstre qu'on avait caché sous le tapis, exposer les aberrations administratives, exhumer les pseudo-scandales et en faire des montagnes sur lesquelles la mairesse danse pour le plus grand bonheur d'une foule qui regarde en exultant. Un beau spectacle de cabotinage politique qui permet de dissimuler une myopie idéologique, une absence d'idée directrice, sinon, encore et toujours, de torcher derrière l'administration précédente.

C'est, finalement, le négatif du téléroman Marilyn, où la comédienne Louisette Dussault jouait une femme de ménage qui devient mairesse de Montréal. Ici, Andrée Boucher EST la mairesse de Québec qui joue une femme de ménage.

Vous me suivez? Ça n'a aucune importance.

Ce qu'il faut dire, cependant, c'est que madame Boucher est le pur produit de l'état de la démocratie actuelle. Ou si vous préférez, de l'inclination - pour ne pas dire de l'obsession - de la population, chez nous, pour des dirigeants centrés sur les rouages de leur propre machine. Une machine qu'on veut propre.

La victoire d'Andrée Boucher et le vide sidéral qui l'entoure depuis son arrivée au pouvoir n'ont donc rien d'extraordinaire. Au contraire. Cette victoire, c'est justement celle de l'ordinaire. Le triomphe de la file d'attente à la caisse chez Provigo. Des bancs de neige pelletés dans la rue au printemps. Des romans de Marie Laberge. Des haies de cèdre. Du Dracula de Bruno Pelletier. Des vacances à Old Orchard. De Gilles Parent. Du Walmart. Des hot dogs. Du cinéma IMAX, des minivans et de l'Expo.

Finalement, je me trompais peut-être, et Andrée Boucher incarne-t-elle ce qu'est devenue Québec...

Autre époque, autre transsubstantiation?

Mais je sens que vous me trouvez méprisant. Ne m'en voulez pas, surtout. Pendant que vous êtes là, à vous réjouir de cette dictature du gros bon sens où la seule et unique idée qui puisse nous rassembler prend la forme d'une baisse de taxes ou d'un solde de fin de saison chez Réno-Dépôt, le doux cynisme est un antidote qui me permet, à moi, de faire comme tous les gens normaux qui ont voté pour Andrée Boucher, et comme la plupart de nos politiciens.

Soit, à mon tour, de plus ou moins gracieusement glisser sur la surface des choses.

25 avril 2006, 3:19
Billet #1
L'état de la Louisiane se relève d'un seul bond, moins d'un an après le passage de l'ouragan Katrina. Ainsi, il invite une pléthore de journalistes à venir témoigner des efforts de reconstruction, mais surtout, de la volonté des habitants de la Nouvelle-Orléans de reprendre le rythme de vie qu'ils ont toujours connu. Mais à peine 8 mois après la tragédie, les plaies sont-elles déjà pansées?
20 avril 2006, 12:00
Le vertige
Première sortie à vélo du printemps, les bernaches et les oies blanches qui se laissaient flotter sur les eaux gris métal du fleuve ne semblaient pas remarquer qu'il faisait un temps de cul en ce lundi de Pâques.

Enfin, si. Leur regard méprisant disait: nous, on est forcées de se les geler, alors on ne s'énerve pas avec ça, mais toi, qu'est-ce que tu fais là? Y pleut, fait frette, retourne donc chez vous faire la sieste dans tes couvertures chaudes. Et en plus, tu roules comme une fillette.

J'ai marmonné une insulte qui ressemblait à: sont faites avec quoi, mes couvertures, vous pensez, du duvet de porc peut-être?

Première sortie, donc, toujours le même parcours chaque année, comme un rituel. Presque à mi-chemin, en haut de la côte en lacets très serrés que je venais de grimper, je me suis mis à penser à vous, et j'ai été pris d'un vertige.

Je fais toujours pareil quand je suis à bout de souffle ou quand je sens que les jambes vont me lâcher, en roulant ou en courant. Je pense à autre chose pour oublier que mon coeur bat à tout rompre, que je suis sur le point de me vomir les tripes.

Et voilà ce vertige en plus. Le vertige, parce que je pensais à vos messages, à toutes ces suggestions de lectures dont vous avez, à ma demande, inondé ma boîte de courriels depuis deux semaines. Pas le vertige pour tous ces livres que vous nommez et que j'ai lus, mais plutôt pour ceux que je n'ai pas lus. Le vertige de ce que je ne sais pas, de ce que je ne connais pas, de tout ce temps perdu devant la télé dans cette seule vie que j'ai à vivre.

Le vertige pour A Brief History of Time de Stephen Hawking (suggéré par Frédéric Tardif), pour Agonie de Jacques Brault (Guillaume Rodrigue), pour les autres livres de Gaétan Soucy, puisque je me suis arrêté à La Petite Fille qui aimait trop les allumettes (Suzanne Mongrain) qui m'avait un peu embêté, mais je ne me souviens plus trop pourquoi. Le vertige, encore, pour L'Appel de la forêt de Jack London (Caroline Rodgers), Le Pavillon d'or de Mishima (Guillaume Duchesne), le dernier Rushdie, Shalimar le clown (Marie-Paule Tremblay), et on pourrait continuer longtemps ainsi.

Désobéissants comme je vous aime, vous ne vous êtes pas empêchés de me citer quelques romans historiques - dont Le Coeur de Gaël de Sonia Marmen (Chantal) et La Princesse de Mantoue de Marie Ferranti (Michèle Tremblay), et aussi, au sommet de mes détestations tous genres confondus, un ou deux Coelho dont j'exècre la simple-et-belle-recherche-de-sens-cucul-la-praline. Mais je m'incline devant votre décence: pas un seul manuel d'apprendre à vivre, à manger, à dormir, à faire du yoga ou à tricoter l'âme. Cela m'évite d'avoir à vous insulter. Merci.

Dans le lot de vos amours de lectures, je partage vos élans pour Sylvain Trudel et Gaston Miron (Julie Coutu), pour les poignantes histoires d'Agota Kristof (Laurent Seiter), pour Salinger et son Attrape-Coeur, pour l'inimitable et encyclopédique Jorge Luis Borges (encore Guillaume Rodrigue), pour l'excellent Paul Auster (Erick M. et un anonyme), mais rien sur Kerouac, Rimbaud, Roth, Camus, Ellis, Houellebecq, Duras, Hemingway, Moutier, DeLillo, Djian, Ferron. Pas même un Dostoïevski. Mais ô combien de Michel Tremblay, cela fera plaisir à Bernard Landry et aux déjantés du MLNQ.

Enfin, un lecteur qui a choisi de conserver l'anonymat et qui avait déjà lu un truc que j'avais écrit à propos de Bukowski m'écrit: "C'est un des auteurs qui me fait le plus remuer en dedans. Je suis tombé sur le cul en le lisant et ça m'a poussé à faire de la nouvelle. J'ai lancé un recueil de textes que je voulais t'envoyer mais j'avais pas ton adresse. Si ça t'intéresse et que tu as le temps de me répondre, ça me fera plaisir de t'envoyer mon petit recueil fait main pour que tu m'en donnes des nouvelles."

Tu peux m'envoyer cela au 470, rue de la Couronne, Québec, G1K 6G2, mais je t'avertis tout de suite, rares sont les clones du vieux Hank qui trouvent grâce à mes yeux. Au fait, as-tu vu l'excellent documentaire Born into This qui lui est consacré? Sur sa pierre tombale, il a fait écrire: dont' try.

Cela m'amène à parler de mes collègues qui écrivent et qui, heureusement pour moi, le font très bien. Ça évite d'avoir à changer de sujet quand ils vous parlent de leurs livres. Permettez, je profite de ce Salon du livre pour faire quelques plogues pour deux d'entre eux. D'abord, Marie Hélène Poitras. On a fait grand cas de son recueil de nouvelles La Mort de Mignonne, avec raison. Son talent? C'est de gratter le bobo, mais sans trop d'affect. Sa technique? Arracher la gale, mais seulement en périphérie, histoire de laisser voir qu'après la blessure, il y a une nouvelle peau. Et surtout, elle a une voix qui porte ses histoires à bout de bras. Une voix forte, distincte, qui s'élève avec assurance au-dessus de la mêlée.

Autre registre, notre critique resto Alix Renaud voyait récemment son roman érotique À corps joie republié. Il me l'avait offert comme cadeau de mariage, il y a quelques années, mais j'avais peur de le lire, je craignais de ne pas aimer. Qu'est-ce que je pouvais me tromper. J'en ai relu quelques pages au bureau quand j'en ai reçu la nouvelle édition il y a deux ou trois semaines, j'ai dû rester assis un bon moment avant d'aller me prendre un verre d'eau pour me refroidir les sens. J'ajouterai que, pour une histoire de cul, c'est foutrement bien écrit.

Mais bon, c'est pas tout ça, vous avez autre chose à faire et moi aussi. Comme l'aurait dit Denis Vanier, le plus sublimement frost de nos poètes: "L'heure avance. Imaginez le contraire."

13 avril 2006, 12:00
La tête dans le sable
C'est une histoire de triche.Assez bonne pour que, le 21 mars dernier, le journal étudiant Impact Campus choisisse d'y consacrer sa une, plusieurs articles et une chronique.

C'est une histoire de triche, disais-je, et c'est gros. Presque trop gros.

En fait, il s'agit d'une affaire d'allégation de plagiat massif à la Faculté de pharmacie de l'Université Laval. Le traitement qu'en fait le journal est un brin sensationnaliste, de l'aveu même du rédacteur en chef (tel qu'il est cité dans L'Exemplaire, l'hebdo des étudiants en journalisme), mais - et là c'est moi qui parle -, dans l'ensemble, c'est du beau travail journalistique.

D'abord, il y a la lettre de dénonciation à l'origine de toute l'histoire, transmise sous le couvert de l'anonymat par un étudiant de la faculté (dont le nom n'a pas été dévoilé, mais qui a tout de même été joint par les journalistes, histoire de vérifier son identité), qui l'avait aussi fait parvenir à l'Ordre des pharmaciens du Québec. C'est suivi du rappel d'une monumentale histoire de plagiat au même département il y a quelques années. Puis il y a des répliques de l'association étudiante, de la doyenne, de l'Ordre, de l'université, et tout le tremblement. Un truc dans les règles de l'art, quoi.

Sauf que les réponses molles et la désagréable apparence de collusion entre certains intervenants en cause ont agacé le chroniqueur Antoine Goutier, qui souligne dans son papier que, bien qu'il ne faille pas crier au scandale tout de suite, l'attitude de la doyenne et de l'association étudiante jettent une aura de mystère sur l'affaire, la rendant encore plus louche.

Moins nuancée, sa conclusion est toutefois aussi savoureuse que tranchante: "Ainsi, lorsque j'irai dans une pharmacie, je demanderai d'où vient le diplôme du pharmacien. S'il vient de Laval, je changerai de pharmacie, juste au cas où..."

Cela vaudra au journal une plainte officielle déposée devant le Conseil de presse. Rien que ça.

Le plus agaçant dans cette histoire? C'est la fermeté que dénonce Goutier concernant la position de la doyenne qui, dans un document envoyé aux étudiants, déclare: "Les étudiant/es de la faculté, nos étudiant/es, sont honnêtes, fiers, travaillants et méritent entièrement les notes qu'ils obtiennent dans le cadre d'un programme très difficile."

TOUS les étudiants sont honnêtes? Sans exception, aucune? Tous et toutes des saints? Faut-il lui rappeler les récents scandales dans son milieu concernant les "cadeaux" offerts aux pharmaciens par les entreprises pharmaceutiques? Tout ce beau monde est sans doute aussi parfaitement honnête, je suppose? Faut-il lui souligner que, dans les circonstances, et puisque le respect du code d'éthique dans sa profession est déjà mis en doute, on s'attendrait à un resserrement de la vigilance de sa part, histoire de donner le ton, et non à une défense aveugle visant à sauvegarder l'image de la faculté?

Comme le hasard fait parfois bien les choses, une nouvelle paraissait dans les journaux lundi dernier. Cela concerne les statistiques sur le plagiat dans les universités francophones. On les compare à celles des universités anglophones, dont les résultats paraissent monstrueusement disproportionnés. Comment cela est-il possible? De l'avis de plusieurs experts interrogés, les universités francophones se mettent simplement la tête dans le sable lorsqu'il s'agit de plagiat. Les règles sont là, mais la volonté d'y mettre un terme n'y est pas.

Et vlan, Madame la doyenne! Ce que vous reprochent justement ces journalistes en herbe qui ont fichtrement bien fait leur boulot, ce n'est pas que vous défendiez votre faculté, mais que vous écartiez jusqu'à la possibilité d'un problème. Dans ce document envoyé aux étudiants - posté par la présidente de l'association étudiante, mais signé par vous-même, ce que je sais puisque j'en ai une copie -, vous jouez à la bonne maman qui refuse de croire que fiston a pu casser la gueule du voisin, sans même prendre le temps de faire enquête.

Pire, sans même donner l'impression qu'il y aura enquête.

Mais plus grave encore, vous y invitez vos étudiants à se plaindre auprès des journalistes qui signent ces papiers, et les prévenez que ceux-là pourraient les contacter pour leur poser d'autres questions, leur dictant implicitement, que vous le vouliez ou non, une règle de conduite à respecter: celle de l'affrontement.

Et vous souhaitez traîner ce journal devant le Conseil de presse? Et vous accusez son chroniqueur de diffamation?

Vous exagérez. Ce n'est quand même pas comme s'il vous avait traité d'autruche. Alors que moi, Madame, je n'hésite pas une seule seconde.

ooo

Déjà beaucoup de réponses à ma demande de la semaine dernière sur vos livres préférés, et bien que je n'y compte plus les mentions de romans historiques (soupir!), je n'ai pas vu un seul Paulo Coelho, ce qui est plutôt encourageant. Encore quelques jours pour me faire parvenir vos titres accompagnés de commentaires en réagissant à cet article ou par courriel à ddesjardins@voir.ca.

Aussi, certains ont manifesté une touchante inquiétude après avoir lu ma dernière chronique. Les plus alarmistes se sont même demandé si j'avais sombré dans l'enfer de la drogue. Rassurez-vous, c'est plutôt le contraire: j'avais arrêté. Mais je m'y remets bientôt, promis. C'est que pour l'instant, j'hésite. La coke, c'est surtout bon pour les péquistes, le pot, ça fait trop Lucien Francoeur, et l'acide, un peu trop Iron Butterfly. Me reste pu grand choix. Crack ou crystal meth? Attendez, je demande à mon pharmacien.

6 avril 2006, 12:00
Le département des plaintes, bis, bis, bis
Comme cette chronique se conjugue plus souvent qu'à son tour à la première personne, de nombreux lecteurs s'adressent directement à son auteur. Soit pour l'enguirlander, le féliciter, réclamer plus de rigueur de sa part, lui rappeler l'importance de la tribune dont il dispose parfois bien mal, ou encore pour lui dire qu'il écrit magnifiquement comme s'il s'agissait d'une routine de patin de fantaisie (ce sont presque toujours des filles), qu'il se prend pour plus intelligent qu'il ne l'est (autant de gars que de filles) ou qu'il devrait cesser, séance tenante, d'écrire n'importe quoi.

D'autres s'adressent au rédacteur en chef plutôt qu'au chroniqueur, espérant voir leur commentaire publié, leurs événements publicisés, ou, plus simplement, que l'on parle d'eux. Cela va de l'émule de Zamfir à la relationniste qui m'invite à une conférence de presse avec le ministre de l'Opportunisme - lire du Développement économique -, Raymond Bachand, au Cercle de la garnison.

En tout, cela fait au moins une centaine de courriels par jour. Je ne le dis pas pour me vanter, seulement pour que vous compreniez pourquoi je donne parfois l'impression de faire de la plongée en apnée juste au-dessus d'un abysse de débilité.

Comme maintenant, tiens, quand je lis ce courriel d'André M., qui écrivait pendant les Jeux de Turin: "Le jeune skieur acrobatique qui s'adonne aujourd'hui à cette compétition de "ski à bosses" aurait grand intérêt à consulter un orthopédiste avant d'augmenter cette pratique. L'épreuve des bosses me semble beaucoup trop violente pour les articulations sensibles du corps humain. Le nombre imposant d'opérations qui sont aujourd'hui nécessaires pour des hanches et des genoux devrait nous faire tous réfléchir, avant d'encourager ce sport très spécial qui, à l'instar de la boxe, peut très bien contribuer à détruire son homme plutôt qu'à le construire. (...) Il me semble que les responsables de notre santé devraient s'empresser de prévenir le public et ces jeunes athlètes."

C'est gentil de nous avertir comme cela. Merci. Mais vous oubliez d'autres pratiques sportives à risque. Avez-vous déjà entendu parler du "pétanque elbow"? Les bonhommes qui jouent du cochonnet devant l'Hôtel Belley savent bien de quoi je parle: tu pointes, tu tires, tu bois, tu pointes ou tu tires pis tu bois encore; bref, t'arrête pas de répéter les mêmes gestes, et au bout de quelques semaines à jouer chaque soir, non seulement t'es tout le temps un peu chaud, mais en plus, tu t'es complètement fucké le coude. Vraiment, comme vous le dites, où sont donc les responsables de notre santé quand on a besoin d'eux?

Blague à part, un ancien collègue m'écrivait l'autre jour pour me signifier une erreur plutôt bête dans un de mes textes récents. J'y parlais de jolis cumulonimbus. Mais voilà, écrit-il: "Un cumulonimbus, ce n'est pas les petits nuages cutes qui décorent un beau ciel ensoleillé, tu faisais référence à des cumulus... Un cumulonimbus, c'est l'aboutissement du beau petit cumulus, mais on a tout intérêt à s'en tenir loin car c'est le nuage qu'on voit lors d'un orage."

Merci P., je ne recommencerai plus, promis. D'autant que tu viens d'offrir un argument de plus à ma femme afin de prouver que je ne suis pas parfait. Salaud.

Toujours la perfection. À l'ASULF (Association pour le soutien et l'usage de la langue française), on a envoyé le message suivant à 1400 personnes (médias, organismes, syndicats...) pour les prévenir d'une chose grave: nous prononçons mal le titre du film de Jean-Marc Vallée qui a récolté les prix telle une moissonneuse-batteuse ces dernières semaines.

"Depuis un an, on parle du film "Crazy", mot que l'on prononce en anglais depuis son lancement. On fait comme si le titre du film était le mot anglais signifiant "fou". Il est vrai qu'il s'inspire du titre d'une chanson fétiche de l'un des personnages. Mais on a d'abord affaire à un titre formé de la première lettre des prénoms Christian, Raymond, Antoine, Zacharie et Yvan. (...)

Un redressement s'impose dans le cas du film C.R.A.Z.Y. (on peut prononcer "Crasi": c'est plus naturel et plus facile que "Krézé" pour un palais francophone). Si l'opération réussit, la société québécoise pourrait peut-être accorder à l'oeuvre et aux artisans qui l'ont réalisée une citation ou un mérite de plus, cette fois au titre de la défense et de l'illustration de la langue parlée."

Et si l'opération réussit, notez que ce sera aussi une victoire pour tous les enculeurs de mouches qui confondent respect de la langue et intégrisme. On les félicite d'avance.

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Terminons sur une invitation. Le Salon du livre de Québec arrive à grands pas, et bien que je n'aime pas trop l'événement, tous les prétextes sont bons pour parler de bouquins. Aussi, j'aimerais que vous m'écriviez à propos de vos livres favoris, vieux ou flambant neufs, d'ici ou d'ailleurs. À moins que vous ne me citiez Le Survenant, je ne me moquerai pas, juré. Vous pouvez m'écrire à ddesjardins@voir.ca ou soumettez vos commentaires en réagissant au présent article.

Aussi, ne lésinez pas sur les détails. Vous pouvez même m'en citer un bout. On se fera une petite chronique littéraire collective, vous voulez bien?