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February 2006 - Messages
23 février 2006, 12:00
Vivre ensemble
Forget Quebec, our crisis is multicultural, titre le mensuel canadien-anglais The Walrus.

Quoi? Le multiculturalisme canadien, qui fait l'envie du monde entier et sert de modèle de cohabitation pacifique entre les ethnies, serait en péril? Ben kin. Même que nous sommes assis sur une poudrière à en croire ce papier.

Tout un article, j'vous jure, j'en suis encore flabbergasté. De loin la chose la plus efficace et solide que j'aie pu lire à propos de l'élargissement du fossé entre les minorités visibles et la majorité blanche du plusse-meilleur-pays-avec-un-gouvernement-conservateur-du-monde.

Si vous prenez la peine de lire ce long dossier de 10 pages, votre réaction ressemblera peut-être à la mienne, et se fera alors en deux temps. D'abord, un gros "Wow!", avec l'envie de faire une petite génuflexion devant le remarquable travail de synthèse et d'analyse sur les aléas du multiculturalisme canadien réalisé par le journaliste Allan Gregg. Puis, un gros "merde". Comme dans: on est dedans, et jusqu'au cou, les amis.

Pour exposer l'étendue du désastre à prévoir, ce papier revient sur les attentats à la bombe de Londres, commis par des "immigrants de seconde génération", puis sur les émeutes des banlieues parisiennes, puis sur la mouvance néo-facho australienne, le journaliste y déclinant les différents modèles de politiques d'immigration pour ensuite constater la faillite de chacun d'entre eux. La France? Trop intégrationniste. La Grande-Bretagne et le Canada? Pas assez.

Sauf que... Sauf que quoi? Nous n'avons pas encore connu d'émeutes ni d'attentats ici, dites-vous? On est gentils, nous, avec les immigrants, y peuvent même porter un poignard pour aller à l'école, voudriez-vous ajouter?

On ne perd rien pour attendre, vous répondrait Gregg.

Multiplication des ghettos (on comptait 6 enclaves ethniques en 1981 dans tout le Canada, on en compte maintenant 254), perte d'identité et du sentiment d'appartenance au pays d'accueil chez les secondes générations d'immigrants, appauvrissement général et pour le moins délétère de la population de ces enclaves, montée du racisme chez la majorité blanche, qui croit à 69 % que bon, c'est ben beau l'immigration, mais me semble qu'il y en a assez là... À coup de chiffres, d'études et de comparaisons, Gregg nous écrase à la gueule la mort du mythe multiculturel à la canayienne. La fin des illusions sur lesquelles repose l'idée même de ce pays aux ambitions démesurées.

Le principal problème du Canada, selon Gregg? L'absence d'un but commun, d'un objectif. D'un futur vers lequel nous pourrions tendre, collectivement. Ajoutons à cela, et là c'est moi qui parle, l'absence d'une idée unificatrice: un genre de nationalisme civique qui se baserait sur le droit, sur l'égalité, sur une intransigeante laïcité des institutions qui permettrait une véritable égalité citoyenne dans l'indifférence de la culture d'origine de l'autre.

En ce sens, je comprends bien les immigrants de ne pas sentir d'attachement particulier au Canada. D'autant que je n'en sens pas tellement moi non plus.

Attention, ce n'est pas là un discours nationaliste québécois en soi, mais plutôt une constatation culturelle. Une question posée avec une certaine mauvaise foi si vous voulez: y a-t-il une culture canadienne? Qu'est-ce que j'ai de canadien, moi, à part la moitié d'un rapport d'impôts, un passeport, le Globe and Mail et le National Post, la Molson Canadian et le bonheur d'avoir au moins un bon analyste de ski à la CBC pendant les Olympiques?

Être un Canadien, est-ce autre chose que ne-pas-être-un-Américain?

Si le multiculturalisme canadien est miné, il l'est de l'intérieur. Car comment voulez-vous demander à de nouveaux arrivants de s'adapter à une culture, de se plier à certaines de ses exigences quand cette culture est à peu près inexistante?

Le titre de cet article résume d'ailleurs parfaitement le problème actuel: la prochaine crise identitaire ne se fera probablement pas dans une logique opposant le Québec au reste du Canada. Elle aura lieu à Vancouver, Calgary, Toronto, Montréal. La fracture s'étendra aux centaines d'enclaves ethniques qui vivent sous vide.

Car comme le conclut Gregg: "Le jugement de 1954 de la Cour suprême des États-Unis dans sa décision concernant Brown vs The Board of Education montre que l'égalité ne peut être atteinte dans la séparation. Aussi, l'histoire de la ségrégation nous apprend que la notion de citoyenneté ne peut survivre dans des sociétés libérales atomisées."

Parce qu'au fond, l'immigration, ce n'est pas seulement accepter l'autre dans sa différence. Et ce n'est certainement pas vivre un à côté de l'autre, en parallèle.

Au contraire, l'immigration, c'est vivre ensemble.

Cela dit, quelqu'un, quelque part, aurait-il le mode d'emploi?

16 février 2006, 12:00
Bon ou pas
Qu'est-ce que vous pouvez m'énarver parfois.

Vous me gossez depuis des jours pour que j'écrive sur les caricatures de Mahomet. Des lecteurs, des amis, des collègues. D'autres qui m'ont entendu en parler à la radio et qui voudraient que je beurre encore plus épais sur la même toast que tout le monde. Z'en avez pas encore eu assez avec mon confrère Martineau, c'est ça? Vous en voulez encore? Eh bien, vous allez être servis, il remet ça cette semaine. Il le fait très bien d'ailleurs, au point où je n'ai pas grand-chose à ajouter à son appel au calme, que vous pourrez lire quelques pages plus loin, sinon peut-être une chose.

Il faut que vous le sachiez. Dans le lot des fameuses caricatures, il y en a de vraiment bonnes. Des mauvaises aussi, mais quelques bonnes. Pissantes, même. Dont une sur la pénurie de vierges au paradis des martyrs qui m'a fait hurler. Cela, très rares sont ceux qui l'ont dit, et s'ils l'ont fait, c'est du bout des lèvres, en se cachant presque pour sourire, de peur qu'on ne les prenne pour des intolérants, des racistes, des islamophobes.

Depuis des jours que tout le monde palabre sur la liberté d'expression, sur les limites du bon goût, sur l'autocensure, sur la menace extrémiste, et presque personne pour dire si elles sont bonnes ou non, ces caricatures.

Cela dépend de qui regarde, dites-vous? Pas vraiment, bien que tout le scandale parte justement de là, de l'oil de celui qui regarde, qui lit, de sa subjectivité, de sa sensibilité. Mais cette sensibilité n'a rien à voir avec la qualité de l'ouvre. S'il fallait s'y arrêter, il faudrait éliminer toutes les blagues sur les nains, Nathalie Simard, les athlètes paralympiques, les lesbiennes noires albinos qui pratiquent le sexe tantrique, voire les jokes sur les cols bleus et Jean Charest. Parce que, bon, il y a des gens qui aiment des gens qui sont cols bleus, et il se trouve que la moitié du Québec a voté pour Charest en plus d'avoir acheté le livre sur Nathalie Simard.

Plus sérieusement, si on parle beaucoup de la censure qu'imposeraient les communautés musulmanes, nous oublions que nous ne sommes pas toujours très loin de ce même esprit javellisant lorsque nous appliquons nos standards du bon goût et de la rectitude politique à ces mêmes humoristes, caricaturistes, chroniqueurs ou autres fanfarons qui critiquent à leur manière le monde dans lequel nous vivons.

Un monde bien schizophrène qui attend impatiemment que se dénouent les ganses des bikinis dans le spa de Loft Story pour ensuite dénoncer l'hypersexualisation de la publicité qui suivra.

Mais où voulais-je en venir, déjà? Ah si, au fait que ce qui compte, c'est si la caricature est bonne ou non. Même chose pour les blagues, pour les chroniques, les films. Et qui décide? Eh ben, c'est vous, c'est moi, c'est nous.

Mais au-delà de cela, à mesurer l'onde de choc qu'elles provoquent, les débats qu'elles génèrent, ces caricatures, drôles ou non, apparaissent finalement comme essentielles, et doivent donc être vues. Comme me le disait un collègue, elle font partie de l'Histoire maintenant, donc il FAUT les montrer.

Sinon, tous les fondements sur lesquels reposent nos sociétés ne seront plus qu'une immense hypocrisie; tout sera lisse, lavé plus blanc que blanc, parfaitement au goût des hygiénistes de la bonne morale.

Juste pour eux, d'ailleurs, j'en ai une excellente dont vous me donnerez des nouvelles. C'est l'histoire d'un imam à la très imposante barbe qui représente le Tadjikistan à la luge aux Olympiques, mais qui se fait prendre avec des traces de Propecia dans le sang...

***

Que de messages, de courriels et de téléphones concernant ma dernière chronique sur la Saint-Valentin. Quand je disais que vous m'énervez, parfois, c'est aussi dans ces cas-là: j'écris un truc, mais vous en lisez un autre.

Je vous parle de la Saint-Valentin qui est une figure imposée, plutôt chiante, certes, mais c'est en fait un prétexte pour vous révéler quelques-unes de mes passions du moment, éphémères, puis d'autres qui m'ont à jamais buriné le cour. Et vous, vous vous lancez dans une dénonciation déchaînée de la récupération mercantile de cette fête qui est, je vous le concède sans réserve, passablement nunuche.

Sauf peut-être pour Alice, au bureau, qui a reçu des fleurs pour la première fois de sa vie mardi dernier, et qui se fichait pas mal de la marchandisation de l'amour à ce moment-là.

Mais le pire, c'est quand vous me prêtez des propos que je n'ai jamais tenus, et m'accusez de moi-même m'adonner à cette dénonciation. "Je ne voudrais pas être votre blonde", a même écrit une lectrice dépitée, me traitant à demi-mot de triste sire, d'amoureux pitoyable.

Si vous saviez, chère Madame. Hier soir, j'ai laissé ma femme me piquer la télécommande. Résultat, une heure de curling à me taper les commentaires de l'ancienne joueuse qu'elle est, et comment elle était bonne pour faire tel ou tel truc, et comment la pierre fait ci ou ça. Arrrghhhgg...

Mais ça pourrait être plus pénible. Si vous étiez ma blonde, par exemple, je gage que pour cimenter notre bonheur, il faudrait que nous regardions main dans la main le patin de fantaisie. La danse en couple, genre, avec les commentaires atrocement sucrés d'Alain Goldberg en prime. Et là, en voulant me garder trop près de vous, vous m'auriez perdu. Physiquement, je serais juste à côté, mais dans ma tête, je me serais évadé vers un endroit bien, mieux. En rêve, je serais quelque part où je peux regarder le curling avec ma femme.

9 février 2006, 12:00
Mes étoiles
Écrire une chronique de Saint-Valentin comme on réserve une table au resto pour le 14 février en s'apercevant qu'on n'y a pas invité sa femme depuis des semaines, des mois.

Écrire une chronique de Saint-Valentin comme une figure imposée.

Imposée par quoi? Par l'hygiénique et donc périodique obligation de changer de registre, d'évacuer ponctuellement la beige morosité d'une actualité où les premiers ministres serrent la main de leurs enfants en les déposant à l'école.

Écrire une chronique de Saint-Valentin en commettant aussi une faute de goût, comme on choisit de passer une semaine au Club Med. L'une et l'autre se ressemblent d'ailleurs autrement, puisqu'elles permettent de se soustraire au quotidien, à la haine de l'autre en constante reprise à la télé, à la pornographie de la violence. Pornographique parce que passée en boucle, sous tous les angles possibles, multipliant les contre-plongées sur tous les orifices du monde, jusqu'à ce que, comme d'habitude, la mort éjacule triomphalement.

Écrire une chronique de Saint-Valentin comme un pied de nez à la mort, en parlant de la vie, de la beauté des choses et des gens qui lui donnent un sens.

Allons-y donc avec un premier truc joli du lot février 2006, le Fanzine Bidon, acheté au Salon de la Musique Indépendante samedi dernier. Je me suis étendu au lit avec ma copie dans les mains, je l'ai regardée trois fois de suite, et je me suis senti fichtrement bien sans savoir vraiment pourquoi. Était-ce le thème des mammifères que lui ont donné ses créateurs, et son bestiaire d'adorables loutres, de macaques, de baleine vibrante et de chat qui vomit? Entéka, c'est un petit machin broché, en noir et blanc, les dessins y sont souvent amusants, parfois merveilleusement distrayants, et d'autres fois, sont juste beaux. C'est le cas des pin up de Jimmy Beaulieu que vous pourrez y voir. Ah oui, ça vient avec un p'tit CD d'Urbain Desbois, mais je n'ai même pas encore pu l'écouter.

Je ne sais pas si vous aimez les Olympiques. Moi si. J'adore. Même le curling. Sauf que c'est le skieur Erik Guay que j'y surveillerai surtout: un p'tit mongol comme je les aime. Il s'est récemment blessé, a du abandonner la descente, mais devrait être sur ses pattes pour le Super G. Pourquoi le surveiller? Parce que ce gars est une bombe, toujours sur le fil de la lame, toujours à tirer la chance par la queue. L'avez pas vu, dans ce Super G, il y a un mois, alors qu'il venait gruger des centièmes de seconde au meneur, attaquant avec férocité, jusqu'à ce move de cow-boy sur les derniers mètres, et cet atterrissage à la crazy Canuck? Cela faisait longtemps que je n'avais retenu ma respiration en regardant une course de ski. Et tant qu'à faire, jetez aussi un coup d'œil à la performance de l'Américain Bode Miller. Un petit génie du style, fou comme un balai, pour qui ça passe ou ça casse à chaque course - allez aussi lire le très bon papier que lui consacre le magazine Rolling Stone ce mois-ci. Promis, vous ne vous ennuierez pas de Virginie pendant ces jeux. Vous allez voir du sublime à la place de cet ordinaire télévisuel: des gens qui trompent la mort pour se sentir plus vivants, et qui nous transmettent un peu de leur nécessaire folie.

Tant de belles choses encore à célébrer. Comme les fins de chapitre des polars de Nick Tosches que je lis présentement. Connaissez-vous ce grand journaliste de rock de l'époque Creem, auteur de l'audacieux La Main de Dante et de biographies de Jerry Lee Lewis et Dean Martin? Il fignole des phrases qui n'ont rien du travail d'orfèvre. Elles tiennent plutôt de la plomberie littéraire, où s'emboutent la grâce et la crasse, comme dans cette conclusion du tout premier chapitre de La Religion des ratés: "Les possibilités d'un destin dévoyé le captivaient et le hantaient, et parfois, il s'y perdait comme dans les boucles blondes et la chair ambivalente de Donna Lou, comme dans les soupirs irréels de lumière si lointains, tourbillonnant dans les nuages de poussière du matin."

Faut-il ajouter quoi que ce soit?

Ah si. Un mot à propos de la Bestiole furibonde, blonde comète qui élague le contenu de ma bibliothèque, planque mes disques, se jette dans mes bras et me mord l'épaule. Beauté fatale de laquelle émane un amour au-delà de la compréhension. Et aussi un mot à propos d'une chanson, la pièce-titre du nouveau disque de Cat Power. Cela s'appelle The Greatest, peut-être y est-il question de Mohamed Ali, dont c'était le surnom? On s'en fiche. On parle ici de divine splendeur. D'une musique qui pénètre la cuirasse des âmes, et n'a plus rien à faire avec les histoires, les explications.

Comme c'est le cas de la Bestiole, de sa mère, de celles et ceux que l'on aime sans chercher à savoir comment ou pourquoi, de toutes ces choses qui sont autant de médicaments sans ordonnance qui sauvent la vie. Des gens, des choses qui nous hantent, au point où l'idée qu'une seule d'entre elles puisse cesser d'exister tient du cauchemar éveillé.

Un peu comme si on menaçait d'éteindre les étoiles, tiens.


2 février 2006, 12:00
Le mépris et l'intolérance
Le résultat de la dernière élection fédérale semble faire l'affaire d'un peu tout le monde. Les libéraux éconduits pour leurs excès d'arrogance, le Bloc toujours puissant et fort, le NPD récoltant un appui plus solide, les conservateurs de Stephen Harper sont donc aujourd'hui à la tête d'un gouvernement minoritaire. C'est bien cela que vous souhaitiez, non?

Malgré cela, Montréal tremble. Non pas d'effroi, mais de dégoût. Comme prise d'une fièvre incontrôlable. Une gastro qui lui ferait vomir la Vieille Capitale.

Comment les gens de Québec ont-ils pu élire des conservateurs? s'y demande-t-on. Ne pouvait-on pas se contenter de faire porter l'odieux aux provinces de l'Ouest, à la banlieue de Toronto, ou à la Beauce, dans le pire des cas? Québec est-elle facho? Est-elle sous l'influence de la secte des X? Est-elle contre l'avortement et le mariage entre conjoints de même sexe?

Laissez-moi vous rassurer tout de suite, personne à Québec n'est allé voter conservateur en songeant au mariage gai ou à l'avortement. Ni même au bouclier antimissile ou au protocole de Kyoto ou à une quelconque question de morale. Aux impôts, à la TPS, au déséquilibre fiscal, alors? C'est plus probable, oui. Mais Québec a surtout voté contre l'arrogance des libéraux, et aussi contre celle du Bloc, ce dernier refusant d'admettre que sa forte présence dans la capitale a contribué à scléroser, voire à amputer, certaines institutions fédérales ayant pignon sur rue chez nous.

En un sens, Québec a donc voté pour quelque chose: l'argent, le pouvoir.

Cela, on pourra toujours le lui reprocher. On pourra opposer à cette vision pragmatique et opportuniste de la politique une autre vision, plus poétique et idéaliste. Ce que j'aurais sans doute fait si le déversement de fiel en provenance de la métropole ne me forçait pas plutôt à défendre ma ville, position inhabituelle pour moi qui, la plupart du temps, surligne ses travers, constate ses fuites d'huile, inspectant le moteur toussotant d'une région qui se cherche.

Impossible, pourtant, de rester muet devant un aussi triste spectacle que celui de la presse montréalaise qui, dissimulant à peine un haut-le-cœur, parachute ses scribes dans la région afin de s'adonner à un exercice journalistique d'une rigueur plus que discutable. Comme ce fut le cas dans la Presse, qui publiait dimanche dernier un reportage peu flatteur à propos d'une ville supposément sous l'influence de quelques "vedettes" radiophoniques. Un article trompeur, contenant des informations erronées, isolant au passage les deux pires demeurés-qui-font-des-jokes-de-fifs qu'il est possible de trouver, parfaits quidams illustrant la profonde imbécilité d'une population de débiles légers. Ne manquaient que les bottes en caoutchouc, les chapeaux de paille et les maladies congénitales pour terminer le portrait.

Que ce soit au Bloc, où l'on cherche "ce qui n'a pas été exorcisé à Québec", ou chez Lacombe, à Radio-Canada, où le chroniqueur Christopher Hall se demandait "Est-ce qu'on est moron parce qu'on vit à Québec ou est-ce qu'on vit à Québec parce qu'on est moron?", incapable de s'adonner à un exercice d'analyse en profondeur, on se réfugie dans le même registre d'approximations, d'insultes et de médisance qu'on reprochait à Arthur et à Fillion.

C'est que l'analyse est complexe, leur accordera-t-on. Impossible de viser juste ici, de mettre un visage sur les "coupables", tous noyés dans une blanche mer de tranquillité francophone. Même les sociologues s'y perdent, multipliant les études dont les résultats sont parfois tout à fait délirants.

Alors autant fesser dans le tas, comme on pêche à la dynamite, avec force et courage.

Ainsi, sans craindre la contradiction, certaines des figures ou institutions montréalaises qui défendent le plus ardemment le multiculturalisme et l'acceptation de la différence à tout crin sont aussi celles qui refusent d'essayer de comprendre les habitants d'une ville située à quelque 200 kilomètres de la leur, et préfèrent sombrer dans le moralisme à cinq cennes, ou le dénigrement de toute une population, sans même noter que dans un comté comme le mien, par exemple, le candidat conservateur n'a remporté la victoire que par quelque 400 voix, ce qui est loin d'être un raz-de-marée de la droite.

Bien sûr, il n'est pas question ici de se réjouir de cette victoire conservatrice qui peut paraître inquiétante pour une gauche dont il n'est pas non plus question de se moquer. Il est plutôt question de mettre un frein à la malveillance, au provincialisme et au chauvinisme de ces mêmes observateurs qui rigolent aussi de voir Andrée Boucher élue mairesse de Québec, oubliant bien vite leur Doré, leur Bourque, et cette difficulté à "vivre ensemble" dont souffre aujourd'hui Montréal, forçant la ville à dépêcher de nouvelles cohortes de flics dans ses rues pour y policer le chaos routier.

Et c'est sans parler de la réélection de Lapierre, de Dion, de Coderre...

Tout ça pour dire qu'avec une telle poutre dans l'œil, les Montréalais n'ont pas de quoi pavoiser ni de leçon à donner aux gens de Québec.

À moins qu'il s'agisse, comme on a pu le constater depuis 10 jours, d'un cours intensif sur le mépris et l'intolérance.


2 février 2006, 12:00
Le mépris et l'intolérance1
Le résultat de la dernière élection fédérale semble faire l'affaire d'un peu tout le monde. Les libéraux éconduits pour leurs accès d'arrogance, le Bloc toujours puissant et fort, le NPD récoltant un appui plus solide, les conservateurs de Stephen Harper sont donc aujourd'hui à la tête d'un gouvernement minoritaire. C'est bien cela que vous souhaitiez, non?

Malgré cela, Montréal tremble. Non pas d'effroi, mais de dégoût. Comme prise d'une fièvre incontrôlable. Une gastro qui lui ferait vomir la Vieille Capitale.

Comment les gens de Québec ont-ils pu élire des conservateurs? s'y demande-t-on. Ne pouvait-on pas se contenter de faire porter l'odieux aux provinces de l'Ouest, à la banlieue de Toronto, ou à la Beauce, dans le pire des cas? Québec est-elle facho? Est-elle sous l'influence de la secte des X? Est-elle contre l'avortement et le mariage entre conjoints de même sexe?

Laissez-moi vous rassurer tout de suite, personne à Québec n'est allé voter conservateur en songeant au mariage gai ou à l'avortement. Ni même au bouclier antimissile ou au protocole de Kyoto ou à une quelconque question de morale. Aux impôts, à la TPS, au déséquilibre fiscal, alors? C'est plus probable, oui. Mais Québec a surtout voté contre l'arrogance des libéraux, et aussi contre celle du Bloc, ce dernier refusant d'admettre que sa forte présence dans la capitale a contribué à scléroser, voire à amputer, certaines institutions fédérales ayant pignon sur rue chez nous.

En un sens, Québec a donc voté pour quelque chose: l'argent, le pouvoir.

Cela, on pourra toujours le lui reprocher. On pourra opposer à cette vision pragmatique et opportuniste de la politique une autre vision, plus poétique et idéaliste. Ce que j'aurais sans doute fait si le déversement de fiel en provenance de la métropole ne me forçait pas plutôt à défendre ma ville, position inhabituelle pour moi qui, la plupart du temps, surligne ses travers, constate ses fuites d'huile, inspectant le moteur toussotant d'une région qui se cherche.

Impossible, pourtant, de rester muet devant un aussi triste spectacle que celui de la presse montréalaise qui, dissimulant à peine un haut-le-cœur, parachute ses scribes dans la région afin de s'adonner à un exercice journalistique d'une rigueur plus que discutable. Comme ce fut le cas dans la Presse, qui publiait dimanche dernier un reportage peu flatteur à propos d'une ville supposément sous l'influence de quelques "vedettes" radiophoniques. Un article trompeur, contenant des informations erronées, isolant au passage les deux pires demeurés-qui-font-des-jokes-de-fifs qu'il est possible de trouver, parfaits quidams illustrant la profonde imbécilité d'une population de débiles légers. Ne manquaient que les bottes en caoutchouc, les chapeaux de paille et les maladies congénitales pour terminer le portrait.

Que ce soit au Bloc, où l'on cherche "ce qui n'a pas été exorcisé à Québec", ou chez Lacombe, à Radio-Canada, où le chroniqueur Christopher Hall se demandait "Est-ce qu'on est moron parce qu'on vit à Québec ou est-ce qu'on vit à Québec parce qu'on est moron?", incapable de s'adonner à un exercice d'analyse en profondeur, on se réfugie dans le même registre d'approximations, d'insultes et de médisance qu'on reprochait à Arthur et à Fillion.

C'est que l'analyse est complexe, leur accordera-t-on. Impossible de viser juste ici, de mettre un visage sur les "coupables", tous noyés dans une blanche mer de tranquillité francophone. Même les sociologues s'y perdent, multipliant les études dont les résultats sont parfois tout à fait délirants.

Alors autant fesser dans le tas, comme on pêche à la dynamite, avec force et courage.

Ainsi, sans craindre la contradiction, certaines des figures ou institutions montréalaises qui défendent le plus ardemment le multiculturalisme et l'acceptation de la différence à tout crin sont aussi celles qui refusent d'essayer de comprendre les habitants d'une ville située à quelque 200 kilomètres de la leur, et préfèrent sombrer dans le moralisme à cinq cennes, ou le dénigrement de toute une population, sans même noter que dans un comté comme le mien, par exemple, le candidat conservateur n'a remporté la victoire que par quelque 400 voix, ce qui est loin d'être un raz-de-marée de la droite.

Bien sûr, il n'est pas question ici de se réjouir de cette victoire conservatrice qui peut paraître inquiétante pour une gauche dont il n'est pas non plus question de se moquer. Il est plutôt question de mettre un frein à la malveillance, au provincialisme et au chauvinisme de ces mêmes observateurs qui rigolent aussi de voir Andrée Boucher élue mairesse de Québec, oubliant bien vite leur Doré, leur Bourque, et cette difficulté à "vivre ensemble" dont souffre aujourd'hui Montréal, forçant la ville à dépêcher de nouvelles cohortes de flics dans ses rues pour y policer le chaos routier.

Et c'est sans parler de la réélection de Lapierre, de Dion, de Coderre...

Tout ça pour dire qu'avec une telle poutre dans l'œil, les Montréalais n'ont pas de quoi pavoiser ni de leçon à donner aux gens de Québec.

À moins qu'il s'agisse, comme on a pu le constater depuis 10 jours, d'un cours intensif sur le mépris et l'intolérance.


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