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January 2006 - Messages
26 janvier 2006, 12:00
L'arrogance
"Les Canadiens peuvent être en désaccord. Mais il en faut beaucoup pour qu'ils haïssent avec intensité quelque chose ou quelqu'un. Et habituellement, cela a plutôt à voir avec le hockey."

- Stephen Harper, nouveau premier ministre du Canada

Ce n'est pas qu'une volonté de changement qui a poussé les électeurs canadiens à montrer la porte aux libéraux. Ce ne sont pas non plus les révélations de la commission Gomery, contrairement à ce que vous pouvez croire.

Enfin, peut-être un peu. Mais c'est un détail. Si, si, un détail. Minuscule, oserais-je dire.

Dès lors, c'est encore moins le dernier ouvrage de Normand Lester qui a tiré la chaise de sous les fesses tannées des Pierre Pettigrew et Lisa Frulla, quoi qu'en dise cette dernière.

Ce qui a causé la perte des libéraux, c'est plutôt une attitude. La suffisance. Une vision de la politique, mais surtout du pouvoir. Le mépris d'une élite qui dit au peuple: check ben, tu comprendras pas, donc ça ne sert à rien que je t'explique, mais MOI, je sais ce qui est bon pour toi; obtempère, et tu vivras heureux d'un océan à l'autre. Promis, juré.

Ce qui a tiré le tapis de sous les pieds de Paul Martin, c'est finalement l'outrecuidance d'un gouvernement qui a décidé tout seul de ce que devraient être les valeurs canadiennes, et qui s'est fait passer pour un défenseur de ces valeurs, auxquelles il n'a pourtant jamais adhéré.

Et le refus du bouclier antimissile? Et le mariage gai? Et la bataille du bois d'œuvre? Tout cela n'était que posture, frime, des détails qui paraissent admirables sur une feuille de route, relevant cependant plus du cosmétique que de la conviction idéologique. L'attitude anti-américaine, l'ouverture à la décriminalisation de la marijuana: tout cela n'a jamais été autre chose qu'une entreprise de séduction, et qu'une tentative de fabriquer l'idée d'un pays progressiste, même s'il ne l'est pas vraiment. Un peu comme le love in de 1995 et les commandites post-référendaires qui n'auront, eux aussi, été que le navrant spectacle d'un gouvernement tentant de projeter une image d'unité nationale et de patriotisme là où il n'y avait en fait que de la dissension. Voire une fracture multiple.

Cela aura pris du temps, mais on aura fini par en avoir assez de ce show. Comme on a fini par se lasser du perpétuel recommencement d'Elvis Story.

Aussi, mardi matin, bien que je ne connaisse pas trois personnes ayant voté pour le Parti conservateur, rarement avais-je vu un aussi beau lendemain d'élection. Partout, de l'animation, des sourires. Mais des sourires de loups. La sadique satisfaction d'avoir puni, le cruel bonheur d'imaginer Stéphane Dion et Jean Lapierre en pions de l'opposition, l'impression d'une douce revanche sur ceux qui semblaient profiter d'un droit divin à la gouvernance pour en abuser.

En voyant tous ces visages rayonnants, maculés du sang de leurs victimes, je me suis souvenu de cette phrase, prononcée la semaine dernière par Rick Mercer, l'animateur de la plus pissante émission politique anglophone (The Mercer Report, à la CBC), qui se moquait brillamment de la tentative désespérée des libéraux de faire passer les conservateurs pour des suppôts de Satan: "Quand on prend les électeurs pour des imbéciles, on doit s'attendre à perdre."

C'est ce que l'équipe de Paul Martin a douloureusement constaté lundi soir: il y a des limites à se foutre de la gueule du monde.

Car, répétons-le, ce n'est pas le scandale des commandites ni celui d'Option Canada qui ont coûté cette élection aux libéraux. Ou si peu.

La raison de cette défaite se résume en un mot, une attitude: l'arrogance.

Et peut-être aussi dans la mesquine envie de se donner la possibilité de dire: Hey Pettigrew! C'est qui le loser astheure?

19 janvier 2006, 12:00
Je ne suis pas fâché, je suis déçu
Vous n'apprendrez rien dans cette chronique, sinon que le cynisme politique n'est pas nécessairement une posture que l'on adopte par choix. Parfois, il s'agit d'un rêve qui dort très profondément, bercé par les obligations du quotidien. D'autres fois, c'est de l'idéalisme fatigué, voire brisé à force de se buter à une vision monolithique du monde, à sa lâcheté.

Ce cynisme, c'est aussi parfois de la mollesse, dites-vous? Vous n'avez pas tort. Cette mollesse qui engourdit la pensée vient inévitablement avec le confort que procurent les démocraties comme la nôtre. Celles des pays terriblement en paix, comme le dirait Wajdi Mouawad.

Vous n'apprendrez rien dans cette chronique, sinon que son titre provient d'un recueil de courts essais signés par Maxime-Olivier Moutier (Pour une éthique urbaine), que j'ai commencé à relire par plaisir, pour finalement m'apercevoir que certaines idées qu'il y exprime ont, au fil du temps, ressurgi dans cet espace dont je dispose.

Preuve patente que vous n'apprendrez certainement rien de neuf dans cette chronique, son auteur est un ruminant qui assimile puis régurgite la pensée des autres pour la remâcher à son tour, puis il la redigère pour enfin la vomir sur un écran cathodique qui lui donne des maux de tête, et un peu la nausée des fois.

Mais nous parlions politique, cynisme et désillusion. Et d'apprendre, aussi. Permettez une question: qu'avez-vous appris dans cette campagne électorale que vous ne saviez déjà? Par là, je veux dire, avez-vous, au fil des entrevues, des débats et des discours, retenu une seule idée qui n'aurait rien à voir avec l'économie, la finance, les impôts ou la péréquation, mais avec les aspirations des citoyens de cet étrange pays, bref, qu'avez-vous appris sur les raisons qui nous poussent à vivre ensemble?

Il y a bien le Bloc qui parle d'identité, de culture, dites-vous? Je vous trouve bien fins de lui trouver ces qualités, puisqu'il se trouve qu'il parle surtout de fric, le Bloc. Bien sûr, il cause d'indépendance, d'un autre "vivre ensemble", mais du bout des lèvres. Ce dont il parle surtout, c'est d'arnaque, et quand il le fait, ce sont les millions du scandale des commandites dont il s'indigne, plutôt que de l'entreprise visant à fabriquer une identité canadienne en carton-pâte.

Ce n'est pas du principe dont on use pour vous convaincre, ni même de cet autre "vivre ensemble", mais du montant soustrait de vos impôts. Car au Bloc, on n'est pas plus con que chez les autres partis. On sait que le fric, cette intangible suite de chiffres qui s'additionnent pour former des sommes parfaitement surréelles, c'est cela, et seulement cela, qui "drive" le discours politique. On sait qu'au Québec, ce qui compte, comme partout en Occident, c'est la taxation, le pouvoir d'achat, le commerce.

Sa devise du moment a beau être: "Heureusement, ici, il y a le Bloc", tout le monde sait qu'au fond, ce parti partage le même slogan que les vendeurs de liqueur brune...

Ici, c'est Pepsi.

"Je ne sais pas pour vous, mais moi, CRISS que j'ai envie d'y croire. À n'importe quoi, mais à quelque chose. Pas en Dieu ni en Raël, mais en quelque chose qui serait "nous". En quelques principes à travers lesquels on se reconnaîtrait", écrit justement Moutier dans ce même texte duquel j'ai repiqué mon titre. Preuve que je n'invente rien, que ce que j'avais lu il y a déjà quelques années avait scarifié ma mémoire, les phrases suivantes, écrites quelques heures avant de me plonger dans cette lecture: "Je veux croire. Mais en quoi? Que voulons-nous, collectivement? Quelqu'un pose-t-il encore ces questions? Est-ce le rôle des politiciens de les poser? Sinon, qui le fera?"

Après, plus rien. Le carré blanc de la page et la barre d'outils du traitement de texte, that's it. Comme si ces questions m'avaient paralysé, terrifié, par le vide sidéral qu'elles révèlent.

Ainsi, nous sommes sans doute des milliers, que dis-je, des millions, dans la même situation, à choisir la certitude du mépris pour la chose politique, au lieu de se suspendre au-dessus du vide idéologique.

Nous ne sommes pas violents. Nous ne descendons pas dans les rues, nous ne cassons rien. Nous allons même voter, la plupart du temps, mais sans conviction. Nous consommons, sans dégoût de la chose, mais sans avoir l'impression que c'est là que réside le sens de la vie non plus. Nous sommes dociles.

Non, ce n'est pas de la haine qui nous habite. Plutôt un sentiment d'impuissance. Ce n'est pas de la colère, mais de la nostalgie, de la tristesse. Une impression faussée par l'idéalisation d'un passé que certains n'ont pas même connu, mais dont on dit que les idées y tenaient une place importante.

Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part, je ne suis pas vraiment fâché de cet état de nos démocraties inconsistantes. Je suis surtout déçu.

12 janvier 2006, 12:00
L'humour et le rire des hyènes
Une émission sur les humoristes, animée par un humoriste où l'on interroge presque seulement des humoristes qui en profitent, à la fin, pour régler leurs comptes avec les méchants chroniqueurs qui trouvent qu'il y a trop d'humoristes.

C'est ce que j'ai retenu de la première émission d'une série intitulée Humour PQ, que diffuse le Canal D en ce moment: ses cinq dernières minutes concernant l'immense place réservée à l'humour chez nous. Il y a aussi été question de fric, sujet sur lequel presque tout le monde a patiné avec la grâce plutôt incertaine d'une bande d'hippopotames qui pratiqueraient leur double salto machin chose. Et il a été question d'agents, dont on aura retenu qu'ils sont, comme dans tous les domaines artistiques, des amis qui profitent parfois d'un lien de confiance privilégié pour crosser leurs amis. Nil novi sub sole, comme dirait l'autre.

Mais revenons sur cette question, même si elle paraît un peu vaine: y en a-t-il trop, ou pas? Ah et puis non. Occultons la question pour l'instant, et observons d'abord la réaction de tout ce beau monde lorsqu'on la leur pose: pour la plupart, des visages graves, des moues dégoûtées, même Stéphane Laporte y va de sa pire grimace, affirmant qu'il s'agit là d'un faux débat.

Vraiment?

Oublions les innombrables incursions d'humoristes dans d'autres domaines que le leur, chacune d'entre elles devant être jugée à la pièce. Laissons à Christian Bégin le soin de s'indigner de ces intrusions répétées sur son terrain de jeu, et soulignons plutôt qu'environ soixante-quinze pour cent du marché culturel au Québec appartient au domaine de l'humour. Les trois quarts! Ce n'est pas gros, c'est énorme. Monstrueux.

Oublions la question, disais-je, à savoir s'il y a trop d'humoristes ou non, et demandons-nous plutôt: pourquoi le genre est-il si populaire? Pourquoi se sent-on obligé de mettre de l'humour partout, d'en faire la confiture universelle de toutes les tartines télévisuelles et radiophoniques du Québec, au point où cette confiture finit par n'avoir plus aucun goût, puisqu'on l'a constamment sur la langue?

"Il n'y a pas trop d'humoristes, disait Guy A. Lepage dans ce segment de l'émission qu'anime son ami et collègue André Ducharme, il y a trop d'applications d'humour."

Bonne réplique, mais pourquoi? Pourquoi faut-il que tout soit nécessairement drôle, marrant? Que chaque petit truc soit enduit de ce lubrifiant universel qu'est le rire? Si je vous pose la question, c'est que je n'ai pas de réponse. Ou peut-être le début d'une idée qui puisse expliquer que vous soyez si nombreux à vous rendre à ces spectacles dans lesquels vous vous reconnaissez, puisque ce dont on y parle, c'est de votre quotidien, de votre beau-père qui a l'air d'un pouf quand il s'habille en cuir, de votre voisin qui parle à sa tondeuse.

Un début d'explication qui se résume en un mot: l'ennui. Le vôtre. Et comme une sorte de malaise généralisé, mais je ne parviens pas encore à mettre le doigt sur sa cause exacte.

Je disais que vous êtes nombreux à assister à ces spectacles d'humoristes, à avoir joui des blagues de curé de Guy Mongrain pendant au moins 500 ans à Salut bonjour, à jubiler devant le fif des Mecs Comiques qu'on nous sert à toutes les sauces. J'y reviens, car c'est souvent cet argument qu'on nous écrase à la gueule pour expliquer la prédominance de l'humour dans les médias: la demande. Le nombre. La foule. Et ce qui vient avec, le plébiscite.

Cela nous ramène à cette éternelle question: donne-t-on aux gens ce qu'ils réclament, ou leur impose-t-on, à grandes lampées de ce marketing qui fait tout reluire, des choix qui ne sont pas vraiment les leurs? Et cette foule, cette popularité, est-elle synonyme de qualité pour autant?

Ça me fait penser à cette joke que j'ai lue dans une vieille chronique de Foglia qui, lui-même, y citait un chroniqueur français dont je massacre la phrase pour l'adapter au sujet, d'autant que je ne l'avais pas notée: Il y a des milliers de personnes qui prennent l'autobus à tous les jours, ça ne veut pas nécessairement dire que c'est drôle.

Et si l'idée vous prenait de me demander s'il y a, oui ou non, trop de chanteuses au Québec, je vous répondrai que Natasha St-Pier célèbre cette semaine son retour au pays et que Marjo vient de faire paraître un nouvel album. Enough said.

ooo

Encore de l'humour.

Ma blonde m'appelle au bureau, je suis en train de zigonner cette première chronique de retour des Fêtes dans un état d'hébétude totale.

- As-tu lu le Journal de Québec?

Elle lit le Journal de Québec en lunchant, et de temps en temps, quand elle y voit un truc ahurissant, elle m'appelle pour me le citer, sachant que je ne le lis qu'un jour sur trois, surtout les histoires de meurtres, la colonne de Samson et les chroniqueurs sportifs auxquels je ne comprends jamais rien.

- Quoi? Qu'est-ce qu'y a?

- Ils parlent d'Alain Dubuc, il aurait reçu des cadeaux d'Option Canada.

Autre parenthèse. Ma blonde sait toute l'affection que je porte à ce chroniqueur, non pas pour ses opinions, mais pour cette suffisance qui lui permet de s'élever tout en haut de l'échelle des êtres, et qui ressemble à s'y méprendre à ce qu'on appelle le mépris.

- T'as pas vu ça? Attends que je le retrouve... OK, page 2: "Option Canada a payé à Alain Dubuc, qui était alors éditorialiste en chef du journal La Presse, un billet d'avion de 2616,41 $ en classe affaires pour Calgary et Vancouver, du 17 au 21 avril 1996." Allo, es-tu là?

J'ai eu comme un hoquet. On aurait dit le rire d'une hyène.

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