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Desjardins
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September 2005 - Messages
29 septembre 2005, 12:00
Les masochistes
Lundi. 16 h 55. Il tombait des cordes sur la 20, le ciel pissait comme un ivrogne, la voix de Johnny Cash résonnait dans l'habitacle de l'auto: "I hurt myself today, to see if I still feel." Une reprise - de Nine Inch Nails - tirée d'un de ses disques de la géniale série American Recordings.

Je revenais d'interviewer le très controversé Maurice Dantec (1) à Montréal, nous avions justement parlé de cette chanson, Hurt, et convenu que la reprise de Cash est supérieure à l'originale. Qu'il y a quelque chose d'indicible dans la voix de "l'homme en noir" et dans le dépouillement de cette version qui renvoie au divin.

Aux environs de Boucherville, cela faisait déjà trois ou quatre fois que je me repassais la chanson en boucle quand j'ai décidé de revenir sur Terre et de syntoniser la radio montréalaise. Par hasard, je suis immédiatement tombé sur le 98,5, la "radio parlée" où sévissent les Proulx, Arcand, Gendron - alias le maire de Huntingdon -, ainsi que mon collègue Martineau. J'écoutais l'émission quotidienne de Michel Barrette - encore un humoriste à la radio! -, et j'étais là, comme un con, à attendre la catastrophe... qui ne viendrait finalement jamais.

Ce n'est pas génial, ce show, mais ce n'est certainement pas pire que le même genre d'émission que l'on produit ici au retour à la maison. Même style talk radio à la mode, même attitude à mi-chemin entre l'indignation à moitié feinte et la nuance calaminée, quelques chroniques, dont une de Claude Poirier qui nous apprendra qu'une femme assassinée à coups de couteau dans l'est de la ville fut victime d'une mort violente...

Comme quoi, quand on dit que la mort a frappé, c'est pas toujours une figure de style.

Ligne ouverte au show de Barrette, donc, c'était le lendemain de Tout le monde en parle, où était invité le Doc Mailloux en tant que clown et punching bag de service. Le Doc y a évidemment craché une énormité - c'est bien ce qu'on attendait de lui, non? - en alléguant que des études prouveraient que les Noirs d'Amérique ont en moyenne un quotient intellectuel inférieur à celui des Blancs, et que cela serait purement question de lignage, de bagage génétique. À cette émission au FM parlé, la question du jour ressemblait à quelque chose du genre: est-on capable de débattre d'idées au Québec?

L'émission de télé, la veille, nous avait déjà fait la preuve que non.

Car le débat, ici, a avant tout une fonction de divertissement. Il n'est pas question de confronter des points de vue, de faire avancer le monde, mais de lui envoyer des trucs monstrueux à la gueule, qu'il reçoit évidemment avec le plus grand plaisir.

I hurt myself today...

Aussi, il n'est guère étonnant que les débats les plus populaires se tiennent sur le plateau d'une émission de variétés, puisqu'il s'agit avant tout d'un spectacle. Une foire d'empoigne aussi prévisible qu'un match de lutte, partageant d'ailleurs la même formule simpliste.

Vous invitez un "méchant", puis vous lui opposez quelques "bons" qui, généralement, s'en prennent au bonhomme plutôt qu'à ses idées. Cela revient, en langage de lutte, à lui péter une chaise sur la tête.

Sauf que la démagogie, le racisme imbécile, ça ne se combat pas à coups de chaises sur la gueule, ou à coups d'insultes gratuites. Ça se déconstruit, ça se démolit minutieusement en exposant les failles qui les font imploser, s'effondrer sur eux-mêmes.

Par exemple: depuis quand l'intelligence est-elle uniquement question de déterminisme génétique? Et le milieu, lui, l'éducation dans son sens le plus large, ça n'a aucune incidence là-dessus? La ghettoïsation des Afro-Américains, l'accablante pauvreté qui lui est inhérente et le peu de ressources dont ces populations disposent depuis des décennies, cela n'est pas un facteur qui affecte le QI moyen?

Des questions qu'on ne posera jamais, car contrairement à ce que pourrait laisser croire la prolifération du genre qui n'en a que le nom, nous ne voulons pas vraiment de ces débats d'idées. Nous préférons le spectacle d'une stérile confrontation qui ne nous heurte qu'un court moment dans nos convictions pour mieux nous reconduire dans notre position initiale. Pas de cheminement intellectuel. Pas de questionnement. Seulement des monstruosités qui nous font forcément nous sentir de meilleurs humains.

C'est un peu du masochisme, si vous voulez. De la douleur qui produit ensuite du plaisir, de la douleur que nous nous infligeons et qui nous fait nous sentir vivants, bons.

I hurt myself today, to see if I still feel.

Lundi. Vers 18 h. Il tombait toujours des cordes sur la 20, le ciel, cet ivrogne, n'en finissait plus de pisser, et la voix de Johnny Cash avait repris tout l'espace sonore dans l'habitacle de l'auto. Ses paroles résonnaient avec la brutalité d'une vérité balancée comme une gifle en pleine face.

(1) Voir l'entrevue dans la section Livres. Dantec sera justement l'invité de Tout le monde en parle le 2 octobre.

22 septembre 2005, 12:00
Narcisse PQ
Pourquoi André Boisclair aujourd'hui et pas les autres hier? Pourquoi la vie privée d'un politicien prend-elle de nos jours une aussi nauséabonde ampleur, alors qu'autrefois, on s'en fichait éperdument?

Pour une fois, cela n'a rien à voir avec la morale, avec cette recherche de pureté qui marque notre époque. Cela n'a rien non plus à voir avec l'homosexualité du candidat.

C'est plutôt un symptôme. Un mélanome confirmant la présence d'un cancer qui afflige la politique, comme d'ailleurs toutes les sphères du monde public. Et ce cancer, c'est la dictature de l'image, dont le règne se fait invariablement au détriment des idées.

Ou peut-être est-ce l'inverse?

Peut-être est-ce le vacuum laissé par l'absence d'idées qui offre tout l'espace nécessaire au cancer afin qu'il puisse se développer?

Pour vérifier cette hypothèse, la course à la chefferie du Parti québécois pourrait d'ailleurs tenir lieu de parfait exemple. Car de quoi est-il vraiment question dans ce combat d'assoiffés de pouvoir?

De rien.

Le programme est déjà établi, les idées ayant eu leur "saison"; tout est béton, donc aucune véritable discussion ne se tient, de peur de nuire à la cohésion idéologique du Parti. On nage donc dans une obscure guerre de coulisses où tout le monde se fait des jambettes en gardant le sourire, et où la seule question tourne autour d'une date pour tenir un éventuel référendum.

(À ce propos, permettez que je répète une excellente joke, citée par quelqu'un à Radio-Canne l'autre matin... Désolé, j'en ai complètement oublié la source exacte, mais ça va comme suit: Comment fait-on pour partir une chicane à coup sûr au sein du PQ? Facile. Vous n'avez qu'à tous les enfermer dans la même salle avec un calendrier... S'cusez-la.)

Mais où j'en étais déjà?

Au fait qu'il n'y aura aucun débat d'idées dans cette course à la tête du Parti.

Dès lors, tout ce qu'il reste à choisir au PQ, c'est une image, un poster, une gueule.

J'ai peut-être tort, mais si c'est le cas, expliquez-moi une chose: pourquoi se soucie-t-on aussi peu de ce qu'un type comme Louis Bernard a à dire, sinon en raison de son physique extraordinairement ingrat? Pourquoi, lorsqu'il parle, nous pensons au hideux poisson-narrateur de Maelström, le film de Denis Villeneuve, et que, lorsque l'idée d'avoir un jour cet homme à la tête du Québec nous effleure l'esprit, nous frissonnons d'horreur?

Dans le même sens, comment est-il possible que Pauline Marois, qui détient le plus imposant bagage politique de tous les candidats en lice, qui a occupé le premier siège de certains des plus prestigieux ministères lorsque le PQ était au pouvoir, pourquoi cette Pauline Marois-là est-elle reléguée au second rang dans les sondages, sinon pour cause d'âgisme, ou si vous préférez, parce qu'elle représente la vieille garde, ou plus prosaïquement, qu'elle est "passée date"?

Tous ces gens, à part peut-être quelques obscurs purs et durs dans la ribambelle des candidats, partagent les mêmes idées. Ils défendent, à quelques virgules près, le même plan. Sachant cela, qu'est-ce qui peut avoir permis à Boisclair de tenir si tôt le haut du pavé dans cette course, sinon son âge, son sourire chromé, son teint de pêche, ses reluisants complets, ses cravates éclatantes, sa proverbiale assurance et cette aisance à discuter de tout et de rien sur les plateaux de télé?

Certains diront que son brutal succès éclaire surtout la médiocrité de ses adversaires, leur absence de charisme et le peu de confiance qu'ils inspirent. C'est loin d'être con.

Mais reste LA question.

Pourquoi Boisclair aujourd'hui et pas Lévesque, ou Parizeau, ou un autre hier? Parce que Boisclair a su brillamment miser sur l'image, son principal atout, mais que lorsqu'il n'y a QUE l'image, elle doit être infaillible. Sinon, quand celle-ci se fissure, se fend, se brise, c'est tout le reste qui fout le camp avec, formant un splendide spectacle de démolition, semblable à celui qu'offrent ces casinos que l'on dynamite à Las Vegas. Et vous savez comme les médias aiment quand ça explose, quand ça crépite, quand il y a des flammèches et de la boucane.

Pourquoi Boisclair aujourd'hui et pas les autres hier? Parce que Boisclair a passé tellement de temps à admirer son reflet dans le miroir que, hypnotisé par sa propre beauté, il n'a pas su voir les quelques flocons de coke qui traînaient çà et là, en périphérie de son sublime visage.

Un peu comme l'imprudent Narcisse qui, s'extasiant devant son agréable physique dans l'eau de l'étang, y est tombé pour s'y noyer.

15 septembre 2005, 12:00
De l'inutilité des gens
La semaine dernière, j'ai acheté une voiture. Rien d'extravagant. Une familiale "usagée", bas de gamme, mais je freakais quand même un peu, jamais rien acheté d'aussi cher.

Mon père m'accompagnait pour l'essai routier, chez le marchand, un garagiste en Beauce qui, pour arrondir ses fins de mois, revend des voitures qu'il achète à l'encan.

- C'est une 'tite madame qui avait ça, nous a-t-il affirmé en montrant les traces laissées par un siège de bébé sur la banquette arrière, comme pour me dire: c'est comme neuf, c'est jamais allé en haut de 110 km à l'heure, c't'affaire-là.

Mon père a souri.

- Un curé, tant qu'à y être?

On a ri, le garagiste aussi, avant d'ajouter: "Non, non, et de toute façon, si c'était un curé, je le dirais pas, les gens, de nos jours, on leur parle de curé, et ils pensent à mal..." On a ri encore et j'ai songé qu'il serait sans doute moins difficile de vendre une voiture ayant appartenu à un Hell's Angels qu'à un homme d'Église.

Tout ça pour vous dire que je commence à vraiment comprendre - et par là, je veux dire, pas théoriquement, mais pratiquement - pourquoi nous achetons autant. Surtout depuis que j'ai commis mon premier prêt pour acheter cette auto.

La madame de la Caisse était super aimable, jolie en plus, et pas condescendante une seconde. On a fait l'analyse de mon crédit. Deux cartes en plastique, je dois pas grand-chose, je suis réglo dans mes paiements, bref, le crédit est mon ami. Le problème, c'est qu'en sortant de là, avec du fric plein les poches, j'avais l'impression d'être différent.

C'est drôle pareil. Je n'ai jamais autant pensé à la mort, la mienne, que lorsque ma fille est née. Son début, c'était la fin de ce sentiment d'invincibilité qui ne m'avait pas tout à fait quitté depuis l'adolescence. Aussi, comme pour me prouver qu'une chose attire souvent son contraire, je n'ai jamais tant songé à l'humanité et à la perte de sens de nos vies qu'en encaissant tout ce cash. Du vide. Des chiffres sur mon relevé bancaire.

Ce qui nous ramène à la question: pourquoi achetons-nous autant, aussi compulsivement? C'est parce qu'autrement, nous nous sentons parfaitement inutiles.

Autre parenthèse. Je n'ai jamais adhéré à toutes ces conneries de simplicité volontaire, elles sont trop souvent le fruit de petits bourges frustrés qui choisissent de faire de leur sentiment de culpabilité un mode de vie, voire une religion. On parlait de curés tout à l'heure, il y a justement quelque chose de très judéo-chrétien dans ce guilt trip. Fin de la parenthèse.

Non, je ne condamnerai pas tous ceux qui achètent pour acheter parce que je les comprends. Même quand ils vont jusqu'à s'endetter, jusqu'à s'étrangler financièrement. Et cela n'est pas uniquement question de publicité. Ou plutôt si, mais pas comme vous l'entendez. On parle ici d'une publicité culturelle au sens large du terme, des valeurs d'une société telles que vues à la télé.

Car dans un monde qui ne vénère que le succès, la célébrité, la richesse, la jouissance et le divertissement, quelle utilité l'homme moyen trouve-t-il à sa propre existence, sinon celle de contribuer à faire tourner ce monde d'images qui lui écrase pourtant sa médiocrité et son "ordinaireté" à la gueule?

Il n'est pas question de faire le procès du capitalisme ici. Je n'aurais jamais cette prétention, et encore moins cette naïveté. Il est seulement question de regarder par-dessus la bête, voir si, de l'autre bord, il reste encore quelque chose.

C'est comme dans cette chanson du nouveau Souchon qui est un peu la suite logique de Foule sentimentale. Les couplets de cette nouvelle pièce ne sont qu'une étourdissante liste de compagnies d'objets et de vêtements luxueux. Paul Smith, Chanel, Yamamoto, Gucci, Dolce & Gabbana, je cite de mémoire. Et le refrain: "Putain, ça penche! On voit le vide entre les planches."

Ce vide, n'est-ce pas celui que l'on contemple afin d'oublier cette absence de sens qui nous terrorise, M. Souchon?

ooo

C'est la semaine des questions existentielles.

Alors, il paraît qu'on ne peut pas dire qu'une émission regardée par des millions de gens est pourrie, justement parce qu'elle est regardée par des millions de gens? Tiens donc. Et les gouvernements alors? Ils sont pourtant élus par des millions de gens.

Est-ce à dire que le peuple est lumineux quand il regarde la télé, mais qu'il se transforme en sombre conglomérat de tapons quand vient le temps de voter?

En question complémentaire, Monsieur le Président: si les cotes d'écoute des diffusions télévisées de la période de questions à l'Assemblée nationale atteignaient les mêmes sommets que Star Académie, cela nous interdirait-il alors de critiquer le travail des politiciens?

Z'êtes pas obligés de répondre. Je demande juste comme ça.

8 septembre 2005, 12:00
L'indécence
Is it getting better? Do you feel the same? Will it make it easier on you now you've got someone to blame?

C'est la chanteuse des Cowboy Junkies, Margo Timmins, qui susurre ces paroles de la chanson One, originalement de U2, en clôture du nouveau disque de son groupe que je viens tout juste de recevoir en service de presse. Elle le fait admirablement, chaque mot égrené dans un recueillement quasi religieux, comme elle l'avait déjà fait pour le Sweet Jane de Lou Reed, à l'époque des Trinity Sessions.

C'est drôle, quelque chose m'a frappé en réentendant ce texte: on dirait qu'elle parle à Céline Dion.

Alors, la grande, ça va mieux? T'es sûre? Ça t'a fait du bien?

À ce sujet, je vous vois tout surpris par la crise d'hystérie de Céline chez Larry King et je ne comprends pas votre étonnement. En quoi cette Céline est-elle différente de celle qui hurle son amour presque aussi fort que Whitney Houston, de la Céline qui beugle, encore et encore, même quand elle chante des ballades interdites aux diabétiques, puisque presque aussi sucrées que celles de Lara Fabian? Céline qui braille comme elle chante, en garrochant ses larmes à tout vent, en faisant vrombir les haut-parleurs, en brassant l'air avec ses baguettes... Ça vous surprend vraiment?

Le boutte de la marde, par contre, c'est Céline devenue instantanément l'idole d'une certaine gauche québécoise. Lundi matin, cette gauche, qui normalement la vomit, ne se pouvait plus, trépignait, faisait jouer ses chansons, se retenait à peine de hurler toute son admiration. Céline: l'héroïne du jour. La potiche de la chanson poche devenue l'égérie de la justice sociale qui crie l'incurie du gouvernement américain sur les ondes de la télé nationale.

Vous ne comprenez pas ce qui m'énerve là-dedans, dans cette odieuse récupération? C'est que, malgré tout, Céline Dion lançait un cri compassionnel, un appel à la solidarité, mais surtout au patriotisme, à ce que ce sentiment d'appartenance peut receler de plus beau. "Our country", répétait-elle en entrevue, puisque ce pays, elle en a fait le sien.

Et qu'est-ce que cette gauche québécoise y a vu? Un miroir. Déformant, doit-on préciser. Car dedans, plutôt qu'une critique désespérée, c'est son anti-américanisme qu'elle contemplait, et cela, avec une évidente satisfaction qui n'a rien d'humanitaire, qui n'exprime même pas son dégoût de la guerre, mais qui s'apparente plutôt à la même ignoble posture de certains crétins qui, au lendemain du 11 septembre 2001, trop contents de voir le géant états-unien montrer les fissures dans ses pieds d'argile, se montraient plutôt satisfaits de voir l'Amérique se faire servir sa propre médecine.

Avaient-ils complètement oublié qu'au centre du désastre, au-delà de la politique, il y a des gens? Du monde qui souffre. Du monde qui meurt.

Même chose ici, avec Katrina. Ces corps flottant sur les eaux qui ont envahi la Nouvelle-Orléans ne sont pas justice rendue pour tous les cadavres laissés dans le sillage des G.I. en Irak. C'est du monde ordinaire qui crève.

Cela n'empêche pas de critiquer, tout le monde le fait, les Américains les premiers, de concert avec la presse du monde entier qui juge sévèrement l'inaptitude du gouvernement Bush à gérer cette crise qui plonge une partie des États-Unis dans un chaos qu'elle n'avait plus revu depuis longtemps, et qu'elle croyait appartenir au passé.

La civilisation mise en échec, l'homme revenu à l'état de nature dans un affrontement général que l'on croyait l'apanage du tiers-monde, ce n'est pas rien. Mais de là à récupérer les dérives émotives d'une chanteuse que l'on méprise habituellement parce que cela nous conforte dans une vision manichéenne du monde, il y a quand même des limites. Personne ne mérite tel sort, soit-il américain, palestinien, russe ou serbo-croate.

Je le répète afin que vous compreniez bien: cela n'empêche pas de critiquer le gouvernement, de faire de la politique. C'est même essentiel. Il y a beaucoup trop de politique - budgétaire, surtout - derrière ce désastre.

Mais faudrait peut-être vous enlever ce sourire qui vous barre la gueule.

Ça frôle l'indécence.

1 septembre 2005, 12:00
La politique dentifrice
Je sens que je vais le détester, cet automne. Ce matin, un brouillard épais comme une purée de pois étreignait la Haute-Ville dans son étau humide et soyeux. Une mère sanglotait dans sa voiture après avoir reconduit son bébé à la garderie, des cégépiens patraques avançaient comme des zombies vers l'arrêt d'autobus, une photo dans le journal montrait un directeur d'école qui s'était déguisé en Mickey Mouse pour accueillir les enfants.

Mon cœur se partitionnait comme un disque dur: un morceau pour pleurer l'été, un autre pour regretter la mélancolique insouciance de mes douze mille sessions de cégep, et le reste pour maudire les directeurs-d'école-super-sympathiques-qui-se-déguisent-deux-mois-avant-l'Halloween-pour-atténuer-le-traumatisme-de-la-rentrée.

D'ailleurs, vous remarquerez, l'Halloween durera tout l'automne cette année. Les employés de la fonction publique emprunteront les traits de saints martyrs, les flics de Québec se déguiseront en innocentes victimes dans la foireuse affaire Simon Marshall et le président de Norbourg mettra aussi souvent que possible son masque d'homme d'affaires intègre pour qu'on ne puisse discerner son sourire de loup. Pendant ce temps, Monique Jérôme-Forget tentera d'enfiler un gant de velours bien trop petit pour sa grosse main de fer, Michaëlle Jean et son prince consort revêtiront leurs habits unifoliés, tandis que les aspirants à la mairie de Québec, eux, se chercheront un costume qui puisse leur conférer un ersatz de personnalité, à défaut d'échafauder un programme qui viendrait rehausser ce qui s'annonce comme une pitoyable campagne électorale.

Parlant de cela, je sens que je vais la détester, elle aussi, cette campagne électorale. C'est que les candidats, en manque de convictions et d'idées, se vendent comme un médicament tout usage pouvant guérir l'ensemble des maladies qui affligent notre ville, soient-elles réelles ou imaginaires. Un médicament, disais-je? Un récurant plutôt. On nettoiera Québec de sa crasse, promettent-ils. Plus blanc que blanc. On l'assainira. On la rendra propre à la consommation. On contrera l'exode, les immigrants afflueront. Québec sera paradisiaque ou ne sera pas.

Que d'intox politique. À les écouter, Québec irait mal. Économiquement surtout. Faudra leur faire parvenir les dernières prévisions du Conference Board of Canada, qui place la ville "au troisième rang des 13 plus importantes régions métropolitaines du Canada" - dixit un communiqué émanant du Pôle Québec Chaudière-Appalaches -, avec une augmentation du PIB de 4 % pour cette année. Bonjour la catastrophe économique!

Que d'intox. Que de boniment. Que de vent dans cette élection municipale dont il ne reste plus à attendre que s'y ajoute la séduisante prose comptable d'Andrée Boucher. De quoi vous donner envie d'annuler votre vote par anticipation.

Vous n'aimiez peut-être pas L'Allier, ou comme moi, vous croyez qu'il était grand temps qu'il lève les feutres. Aussi, peut-être avez-vous constaté qu'un trop long règne confine parfois à la mégalomanie, au culte de soi-même. Mais au moins, cet homme était porteur d'une idée, d'un projet pour Québec. Au moins, vous pouviez voter CONTRE lui, CONTRE ses idées. Comment voulez-vous voter contre une pancarte, contre une campagne publicitaire, contre du vide emballé, tel qu'annoncé à la télé?

Ah non, je sais. Vous voterez pour du changement. Vous aimez ça le changement, non?

Je sens que je vais le détester, cet automne de carnaval où les politiciens municipaux passeront des mois dans leurs habits de père Noël, un automne où nous élirons un maire comme on se choisit un nouveau dentifrice. En s'en crissant un peu pas mal au fond. Avec ou sans bicarbonate de soude? Avec ou sans le machin bleu pour la mauvaise haleine?

Ce matin, un brouillard épais comme une purée de pois étreignait la Haute-Ville dans son étau humide et soyeux. Québec se préparait déjà à faire un choix déchirant. Avoir les dents jaunes ou puer de la gueule.


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